ART CONTEMPORAIN

Paroles d’artiste - Franck Scurti

« Le parcours de chacun est fait de murs que l’on doit défoncer »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2011 - 830 mots

Avec « Works of chance », Franck Scurti propose, à Strasbourg, une exposition magistrale dans laquelle le rythme se substitue au style.

Franck Scurti (né en 1965) propose, au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (Bas-Rhin), une exposition magistrale dans laquelle dialoguent à la fois des œuvres anciennes et toute une série de pièces récentes. L’artiste a répondu à nos questions.

JDA : Pourquoi avoir construit ce mur défoncé à l’entrée de l’exposition ?

Franck Scurti : J’ai toujours travaillé avec ce qui reste, avec des déchets mais aussi au sens large avec ce qui subsiste de notre culture, de nos certitudes. Je voulais que l’on entre dans l’exposition sur des gravats. Le parcours de chacun est fait de murs que l’on doit défoncer les uns après les autres. J’avais la volonté de montrer un parcours dans lequel il faut casser des murs pour avancer. Ce mur offre aussi une béance sur l’exposition puisque derrière lui se trouve le lit-boîte de sardines. C’est un clin d’œil à Étant donnés de Duchamp. Dans l’exposition, le lit est également associé à l’idée de couple.

Quelle est la dimension du hasard dans votre travail ?
F.S. : J’ai titré l’exposition « Works of chance » parce que le hasard a toujours été un élément moteur dans mon travail. Beaucoup de mes œuvres viennent de rencontres fortuites.

Vous avez construit, à Strasbourg, un parcours assez critique autour de l’économie. Êtes-vous un artiste engagé ?
F.S. : Non, je ne crois pas, mais l’actualité et l’histoire influencent les œuvres que je peux faire. Il n’y a pas d’autoritarisme de lecture dans mes pièces, je ne travaille pas pour qui peut, mais pour qui veut. En suivant le mouvement, tout le monde pourra avoir une clé de lecture, mais elle concernera chacun en fonction de sa culture, de ses opinions, sans qu’elles ne les confortent d’ailleurs. On revient ici à ce mur détruit.

L’axe politique est également assez fort.
F.S. : J’ai conçu « Works of chance » comme une exposition de crise. J’ai toujours été intéressé par des œuvres qui sont reliées à des moments critiques. Le Cri de Munch est lié à une crise existentielle, et Empty Worlds est lié à une crise sociale. Mon idée est d’amener le regardeur à une compréhension du monde qui lui serait très personnelle, intériorisée. Travailler avec ce qui reste, c’est travailler aussi des feelings. Cela doit rester ouvert. Je souhaite que la personne qui est en face d’une de mes œuvres n’en tire pas de leçon. Un artiste qui donne des leçons, c’est un mauvais artiste, et trop en donnent.

Vous avez parlé du Cri d’Edvard Munch ou d’Étant donnés de Marcel Duchamp. L’histoire de l’art vous nourrit-elle ?
F.S. : Il n’y a pas une de mes pièces qui ne soit réfléchie en ce sens. Je ne me suis jamais considéré comme un « professionnel » parce que je trouve que l’artiste professionnel, c’est ce qu’il y a de pire. Mes références ne sont pas forcément là où on le croit. Quand je fais ces caducées qui ressemblent aux barres de Cadere, la réflexion est plus complexe que cela. Je joue sur l’histoire de la sculpture, sur sa verticalité, l’informe et la forme, l’extension d’un élément modulaire, de Brancusi jusqu’à Manzoni, qui cachait l’extension de ces lignes dans des boîtes. Il y a aussi l’allusion au bâton serpentaire. Bref, c’est de la dialectique. Aujourd’hui, on ne travaille plus ni au premier degré ni au deuxième d’ailleurs. Et pourtant, il faut que cela ait l’air du premier degré !

L’exposition se conclut par la sculpture de la quatrième pomme. Pourquoi l’avoir cassée, comme une pomme de la discorde ?
F.S. : Cette pomme de Fourier, je ne sais pas si c’est la pomme de la discorde… Mais je trouve très agréable de pouvoir créer un hommage pérenne à l’un des penseurs utopistes du siècle passé et exposer, dans le même temps, sa matrice détruite, un peu comme une actualisation, ce qui reste des utopies aujourd’hui, c’est-à-dire pas grand-chose.

Votre œuvre se construit donc par touches successives…
F.S. : Volontairement, je n’ai pas initié une image de marque, un style précis. Et comme mon travail n’est pas basé sur une reconnaissance de style, il faut que les choses se passent ailleurs. J’ai substitué le rythme au style ; ce qui me permet une très grande liberté dans les formes mais aussi dans les façons d’appréhender les choses. « Works of chance » est la partie visible de cette volonté de créer des analogies entre les pièces que j’avais développées dans le livre Home-Street-Museum [éd. Les presses du réel, 2010]. Dans l’exposition de Strasbourg, les relations entre les œuvres sont allégoriques, mais reposent sur des principes formels. Le livre que l’on prépare reprendra le récit de l’exposition ainsi que mes notes de travail. Comment cela vient-il à être ? Cette question me semble importante aujourd’hui. L’idée de publier mes notes tente d’y répondre, en partie seulement, car je crois aussi au secret.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Paroles d’artiste - Franck Scurti

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