Vendredi 23 février 2018

Paroles d’artiste

Maurizio Cattelan

« Où finit notre présent, où commence l’Histoire ? »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 2 octobre 2007

On le voit comme un trublion du système, un farceur, un semeur de trouble... Maurizio Cattelan (né en 1960 à Padoue) organise une fausse biennale d’art, déterre Hitler ou nous présente un pape foudroyé par une météorite. Il est capable de nous planter Hollywood en plein cœur de son Italie natale comme de creuser son trou en lieu et place d’une exposition (Le Consortium, Dijon). À l’occasion de son exposition à Paris, l’artiste nous dévoile une partie de ses motivations artistiques.

Pour votre exposition à Paris, à la chapelle des Petits-Augustins aux Beaux-Arts, vous invitez le public aux funérailles de JFK (1917-1963). Pourquoi s’en prendre à ce fantôme des années 1960 ? Que symbolise pour vous ce personnage de l’Histoire ?
Kennedy ne représente pas uniquement les années 1960. C’est une vision, une apparition… un fantôme oui, qui va bien au-delà de la représentation d’une simple décennie. Je le vois comme un animal sacrificiel, et en ce sens, il n’a pas vraiment d’âge. Il est ici davantage question de destinée que d’Histoire.

Cette exposition est intitulée « Now » : quel parallèle établissez-vous entre ce personnage, JFK, qui nous ramène au temps de la guerre froide, et la situation sociopolitique actuelle ?
Comme souvent, le titre est en fait emprunté à quelqu’un d’autre. Et je n’ai pas vraiment imaginé le mettre en relation avec la politique actuelle. La référence est quand même clairement là. Mais pour moi, « Now » a plus quelque chose à voir avec la vie et la mort. Quand cesserons-nous de dire « now » (maintenant) ? Où donc finit notre présent et où commence l’histoire ? Je n’ai pas la réponse. Mais la question mérite d’être soulevée.

Le fait de montrer cette œuvre en France a-t-il une signification précise ?
D’une manière ou d’une autre, John F. Kennedy appartient déjà à tout le monde. Et c’est la même chose avec Hitler, Hollywood ou le pape. Je m’intéresse aux images et aux icônes qui ont d’une certaine manière atteint un statut universel. Il n’est pas strictement question de la France ou de JFK ; ici, on parle de l’effondrement des rêves. Des espoirs enterrés.

Vos œuvres oscillent entre humour et sérieux et contiennent des significations sociopolitiques multiples. Quelle réaction cherchez-vous à susciter chez le spectateur ?
Je pense que le spectateur peut prendre position. Je travaille volontairement sur des images ambiguës. Tout le monde peut alors ressentir le besoin de se révéler et de se déclarer. J’aime en général les gens qui participent.

On dit parfois que vous êtes un champion du marketing et un génie de la communication…
Ça me fait toujours peur quand quelqu’un me définit comme un génie. Je ne crois ni aux positions absolues ni aux dogmes. Le problème n’est pas d’être ou non un génie, mais plutôt de trouver quelqu’un qui s’efforcerait d’écouter ce que vous essayez de lui dire.

Vous jouez avec les lois, les poussant à l’absurde… Est-ce une manière de les critiquer ? de la provocation ? un simple jeu ?
Finalement, je fais ce que tout le monde fait chaque jour. Peut-être que, dans mon cas, les transgressions semblent plus perspicaces, parce qu’on leur donne de l’ampleur, mais je ne pense vraiment pas faire quoique ce soit de plus que quiconque. Les lois sont là pour être réinventées, ce qui ne veut pas dire que nous sommes tous des révolutionnaires : on essaie juste de survivre et peut-être de faire un peu place à nous-mêmes et à nos idées.

L’art est-il pour vous un outil plus efficace que le vote ?
Je ne suis pas dans la politique. Je n’ai jamais vraiment voté, et je ne sais pas si ça a quelque chose à voir avec l’art. J’ai tendance à voir l’art comme un espace des possibles, alors que la politique m’apparaît comme un espace de contrôle.

Une fausse biennale aux Caraïbes, une galerie (la Wrong Gallery) qui ne veut rien vendre à New York, un faux numéro de la revue italienne Flash Art… Que pensez-vous des rituels et du système du monde de l’art ?
Je ne pense pas grand-chose du système. Ce serait une vie franchement ennuyeuse si nous passions le plus clair de nos journées à nous poser des questions à propos des rituels, du système et des règles. Je travaille bien plus avec mes tripes, mes sensations et mes instincts. Peut-être est-ce d’ailleurs la première étape pour s’insurger contre le système : être à l’écoute de ses sensations, pas dans la stratégie.

Now

Jusqu’au 31 octobre, Musée d’art moderne de la Ville de Paris/ARC, chapelle des Petits-Augustins, École nationale supérieure des beaux-arts, 14, rue Bonaparte, 75006 Paris, tél. 01 53 67 40 00. À lire : Maurizio Cattelan, éd. Phaidon, 35 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°201 du 22 octobre 2004, avec le titre suivant : Maurizio Cattelan

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