Vendredi 19 octobre 2018

Paroles d’artiste

Mathieu Mercier

« La production de masse m’intéresse »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 5 décembre 2003 - 981 mots

Lauréat du prix Marcel-Duchamp 2003 (d’une valeur de 35 000 euros), décerné par l’Adiaf, Mathieu Mercier propose au Centre Pompidou à partir du 10 décembre une œuvre inédite. Parallèlement, il présente au Spot, centre d’art contemporain du Havre, une exposition regroupant propositions existantes et pièces produites pour l’occasion.

 Vous êtes Lauréat 2003 du prix Marcel-Duchamp. En quoi consiste ce prix ?
Le prix Marcel-Duchamp est attribué par un club de collectionneurs dont les membres font une présélection de cinq nominés. Le comité laisse ensuite le choix du lauréat à une commission constituée de directeurs de musée, de critiques et autres personnalités du monde de l’art. Les artistes nominés ne sont pour rien dans leur nomination, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de concours. Des critiques choisis par les artistes les représentent face au jury. C’est Pascal Beausse qui me représentait à cette occasion. Ce choix est donc très subjectif, je comprends que le temps qui sépare l’annonce des nominés et celle du lauréat a pour objet de faire monter les pronostics, mais les artistes sont déjà bien assez paranoïaques pour ne pas ajouter encore une concurrence ainsi médiatisée. Ce prix est une initiative récente, je suis le troisième, précédé de Thomas Hirschhorn et Dominique Gonzalez-Foerster. À une ou deux exceptions, on peut dire que les quinze nominés méritaient tous pour une raison ou une autre d’avoir le prix. Il va donc falloir envisager que certains puissent refaire partie d’une sélection prochaine.

Ce présent entretien se déroule chez vous et nous sommes entourés d’œuvres. Êtes-vous donc vous-même collectionneur ?
Je n’ai jamais envisagé mon rapport à l’art dans la seule production de mon travail. C’est simplement une autre relation à un intérêt global, dont l’intermédiaire peut-être par exemple d’acheter régulièrement des livres ou encore de faire occasionnellement des commissariats d’exposition. Ma participation à la constitution de la Galerie de multiples va aussi dans ce sens. Les objets et œuvres que je possède ont pour moi une forte charge de représentation, j’ai besoin de retrouver en eux cette synthèse d’une connaissance. Ces pièces m’apprennent quotidiennement quelque chose.  J’ai fait récemment l’achat d’une sérigraphie de Marcel Duchamp, une édition de 1961. Il ne s’agit pas d’une appropriation, cette acquisition est la première dans mon programme d’utilisation du prix. Je casse ainsi un peu la position hiérarchique des collectionneurs accordant un prix à un artiste pour lui permettre de disposer d’un fonds dont l’utilisation reste privée, mais que l’on suppose concerner son travail. Acquérir un Marcel Duchamp, c’était un moyen d’ inverser un peu la situation et d’avoir ainsi modestement la même activité que les gens qui me donnent ce budget.

Votre travail accorde une grande place à l’objet industriel. Quel est votre propre rapport à Marcel Duchamp et au ready-made ?
Marcel Duchamp est historiquement inévitable. Plus que l’« invention » du ready-made, il a mis en place une véritable grille de lecture de l’art contemporain. Être lauréat du prix Marcel-Duchamp m’a amené à me réintéresser à cet artiste, à me reposer la question de liens possibles de manière inspirée ou fantasmée. Mais s’intéresser à Marcel Duchamp est quelque chose de très prenant ! C’est se plonger dans une enquête complexe à grand suspens ! Ce n’est pas pour rien qu’il avait pour hobby le jeu d’échecs. Il a énoncé très clairement un certain nombre de processus récurrents qui ont fait modèle dans l’art. Son œuvre représente pratiquement une méthode de travail. Il est très difficile de passer au travers.

Bricolage, système D, esprit pratique… votre travail fait allusion à la production de masse, sa fabrication, ses travers, ses imperfections techniques. En quoi ces questions vous intéressent-elles ?
La production de masse m’intéresse car, finalement, l’objet manufacturé apporte autant d’informations qu’un objet d’« auteur ». D’une manière générale dans ma pratique, cela m’intéresse de jouer avec ce qui peut appartenir à une culture dite « haute » et avec la basse culture dite « populaire ». Une des lignes de ce projet est d’analyser l’écart entre le projet de modernité (social et culturel) tel qu’il a été défini au début du siècle par les avant-gardes, et ce qu’il est devenu aujourd’hui commercialement. Je joue de l’esthétique en m’accordant parfois sur des référents historiques devenus des modèles autant dans l’art que dans une culture de consommation de masse. Il est intéressant de constater comment les bases productivistes d’un projet de modernité ont pu être transformées et comment elles peuvent être utilisées aujourd’hui avec si peu d’exigence.

Comment avez-vous conçu votre projet pour le Centre Pompidou ? Celui-ci s’articule-t-il avec l’exposition que vous présentez actuellement au Spot, centre d’art contemporain du Havre ?
Il n’y a pas de lien direct entre l’exposition au Centre Pompidou et celle du Spot. L’exposition du Spot avait été programmée bien avant l’obtention du prix, et j’ai plutôt tenté de rapprocher des pièces déjà montrées à des occasions très spécifiques (les Folding Lamps à Francfort pour « Manifesta 4 » ou Le Rideau pour « Absolut Generation » cette année à Venise) avec de toutes nouvelles pièces, notamment une peinture géométrique d’un mètre cinquante de diamètre qui marque publiquement une pratique plus discrète et occasionnelle de ma part. L’exposition à Beaubourg ouvre quelques jours après la parution de cet article ; je resterai donc très vague sur son contenu. J’ai utilisé ce nouvel « espace 315 » dans toute sa perspective. La pièce principale joue de sa propre représentation, ce n’est donc pas ce que l’on croit identifier au premier abord, seule l’observation de ses détails permettra d’en deviner les véritables référents...

- Mathieu Mercier, Prix Marcel-Duchamp 2003, espace 315 (niveau 1), et Caractères, œuvre présentée dans le nouvel accrochage du Musée national d’art moderne (niveau 4), Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33. Du 10 décembre 2003 au 9 février 2004. - Le Spot, 32 rue Jules-Lecesne, 76600 Le Havre, tél. 02 35 22 93 27. Jusqu’au 31 janvier 2004.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°182 du 5 décembre 2003, avec le titre suivant : Mathieu Mercier

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