Paroles d’artiste

Marylène Negro

« Connais-toi toi-même »

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 4 février 2005 - 855 mots

On la connaît pour quelques images un peu froides et distanciées (récemment des portraits de mannequin pour vitrine ou différentes images au format publicitaire et au contenu décalé), des invitations à la participation du public pour des pièces au faux air relationnel (Donnez-moi une photo de vous, depuis 1997, Dites-moi quelque chose, en 1999), et encore son statement (« déclaration ») imprimé sur T-shirt (I love Art, depuis 1994). La série d’expositions en cours depuis le début de l’hiver – les six étapes de son « tour de France », selon le mot amusé de l’artiste – et le livre à paraître bientôt sous le titre Negro toi-même permettent une perception élargie de ce travail très variable dans ses formes mais centré sur la figure de l’autre et de la distance qui nous en sépare. Marylène Negro parle en recherchant, comme pour ses images, la précision.

 Le tir groupé de ces expositions, conçues selon des projets et des formes très différentes, constitue une expérience dans votre travail. Que vous apportent-elles ?
D’abord une visibilité, des contacts, des rencontres, bien sûr. Mais surtout, elles m’ont permis de mieux aimer faire des expositions. Faire des expositions est devenu plus important, plus agréable, plus nécessaire. Ce sont d’abord les dispositifs qui m’importent, plus que le stock d’informations ou d’images : je ne conserve d’ailleurs plus les quantités de messages et d’images que je reçois. Ce qui est important, pour moi, après avoir travaillé à mettre sur pied ces expositions avec des interlocuteurs différents – Jean-Marc Huitorel à Brest et à Carquefou, Marc Donnadieu au FRAC Haute Normandie, Sylvie Zavatta à l’École des beaux-arts du Mans, Fabrice Hergott à Strasbourg –, c’est ce qui se construit entre les expositions, entre les pièces, qui dessine à chaque fois de manière différente la relation, les va-et-vient entre soi et le monde, sur des modes différents, des formes contrastées : par exemple, entre silence et rumeur, ou entre immobilité et mouvement, entre intériorité et paysage, entre solitude et échange. Des choses qui se jouent à la limite de la révélation autobiographique et de ce qui pourrait se définir comme une attention particulière au monde. En fait, j’ai souvent la sensation au travers du travail qu’il est question d’un monde que je regarde autant qu’il me regarde, comme si mon travail était traversé par une altérité protéiforme, pointée différemment selon ce que je donne à voir.

Justement, alors : comment « marchent » vos expositions ? Qu’y voit-on ?
À Strasbourg par exemple, le projet « Viens » consiste en la diffusion, par voie d’affiche et de billets d’entrée au musée, de l’invitation à venir et à user d’un numéro de téléphone. Au musée, tout se passe sur la terrasse, dont le sol est peint dans le même jaune et avec la même inscription. Un haut-parleur diffuse les messages en temps réel. Les messages et la situation d’ensemble tracent les contours d’une sorte de communauté dérisoire, d’un arrangement de personnes (ceux qui appellent, les visiteurs, l’artiste, les gens du musée). Mais surtout – comme au Mans avec comme phrase d’invitation la formule « Et toi : un SMS à tel numéro… » et un écran d’ordinateur qui affiche et voit disparaître la succession des messages au fur et à mesure – les dispositifs retournent à chacun une question qui est de l’ordre du « Et moi ? » Que ferais-je si j’appelais, comment répondrais-je ? Qui est là, que fais-je là ? Je me retrouve vraiment dans ces formes d’interpellation.

Dans les images faites lors d’un séjour à Tokyo, vous regardez par-dessus l’épaule de touristes le paysage qu’ils sont en train de saisir sur leur appareil photographique. Est-ce encore une manière de se glisser dans l’autre – l’autre comme hypothèse, comme interrogation – pour mieux savoir qui l’on est ?
Les touristes anonymes me permettent de partager leur perception du paysage. En allant travailler à Tokyo, je souhaitais dépasser ma vision du Japon et regarder à travers leur regard, défaire mes clichés par les leurs.
Finalement, comme pour ce travail, ce qui se rejoue entre ces différentes propositions d’exposition tient de la variété des principes de représentation, qui répond pour moi à la préoccupation que le regard que je propose soit aussi un regard délégué, qu’il fonctionne par relais, que le spectateur ait la possibilité de regarder les choses de différentes manières, comme avec ces images montrées, à un étage, en vrac sur des tables lumineuses, à manipuler et, à l’étage du dessus, accrochées : au visiteur l’occasion, comme je l’ai eue sur place, de reconstruire sa propre déambulation, de trouver son propre chemin. Ou de se perdre.

Après l’École des beaux-arts du Mans (2-31 oct. 2004), le Musée d’art contemporain Val-de-Marne/Vitry (22-24 oct. 2004), le Fonds régional d’art contemporain de Haute-Normandie à Sotteville-lès-Rouen (17 nov. 2004 - 16 janv. 2005), Marylène Negro expose au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (jusqu’au 27 mars 2005), au Fonds régional d’art contemporain des Pays de la Loire à Carquefou (jusqu’au 13 fév. 2005), au Centre d’art Passerelle à Brest (jusqu’au 12 mars 2005) et à la Galerie Stéphane Ackerman, Luxembourg (4 fév. - 26 mars 2005)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°208 du 4 février 2005, avec le titre suivant : Marylène Negro

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