Photographie

L’Esquisito de Sylvio Perlstein

À Strasbourg, sa collection explore les minces failles du réel

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 16 février 2010 - 601 mots

STRASBOURG - Étrange vision que celle de ce corps féminin allongé et dont le reflet d’un miroir placé face au pubis révèle un portrait d’homme (Marcel Mariën, Portrait de l’artiste, 1983). Celle de cette femme nue, vue de dos face à un rayonnage de supermarché ne l’est pas moins (Delphine Kreuter, Le Supermarché, 1998).

Surprenant est encore ce jeu de fenêtres et de reflets, entre vraies et fausses ouvertures, capturé par Florence Henri (Paris, fenêtre, 1929). Ainsi se déploie, entre insolite, étrangeté et surprises, une partie de l’époustouflante collection du diamantaire anversois Sylvio Perlstein dans les salles du Musée d’art moderne et contemporain de la Ville de Strasbourg. Partiellement déflorée en 2006 à la Maison rouge, à Paris, elle fait l’objet d’un nouvel accrochage, cette fois-ci plus particulièrement focalisé sur le médium photographique, même si quelques sculptures ne s’interdisent pas de venir ici ou là appuyer tel propos.

Une passion au sens large
Avec quelque 250 œuvres provenant d’un ensemble avoisinant aujourd’hui les 2 000 références, le parcours découpé en six sections (corps, objets, espaces, mots, scènes, masques et visages) révèle une passion pour la photographie au sens large, toutes techniques et phases de développement du médium confondues. En homme discret, qui seul et intuitivement se dirige vers ce qui l’attire, sans contrainte d’aucune sorte, le collectionneur semble se laisser guider par ses seules sensations. Des sensations qui, toutefois, trouvent un point d’ancrage commun dans le terme portugais d’esquisito qu’il affectionne, traduisible par les qualificatifs excentrique, singulier ou déroutant. À ce jeu-là, l’image surréaliste se taille, bien entendu, une part non négligeable, et Man Ray se pose en figure de proue. Mais le parcours réserve également de véritables découvertes, avec des noms beaucoup moins connus.

Traduisant la curiosité de Sylvio Perlstein, les commissaires ont tissé des liens à travers des problématiques ouvrant un champ d’écho entre des époques variées. Très réussie est par exemple la confrontation des clichés de Wols (Étude de structure, vers 1937), Hans Bellmer (La Poupée, 1936) ou Umbo (The Latest Offer – In profile, 1928), évoquant un aspect factice et manipulé du corps, face à une image de Nicole Tran Ba Vang où le personnage retire sa peau (Collection printemps-été 2000, Sans titre 01, 2000).Au fil du parcours, cet esquisito s’inscrit en outre dans une sorte d’instabilité chronique, dans une ambivalence savamment entretenue qui maintient une tension dans l’accrochage.

Dès l’entrée en matière portant sur le corps, s’installe un balancement entre la sensualité joyeuse (Maurice Tabard, Adriana Varejão…) et la noirceur la plus extrême (Joël Peter Witkin…), suivant en cela la ligne de fracture surréaliste tracée entre Éros et Thanatos. Dans la section « espaces » s’établit une nette dichotomie entre le lieu réel (Dan Graham, Walker Evans, Candida Höfer, Berenice Abbott…) et le territoire devenu mental à force de distorsions ou de questionnements relatifs à l’objectivité (Jaromir Funke, László Moholy-Nagy, Jan Dibbets, Philippe Ramette…), alors que, dans la section « scènes », l’œil peine parfois à discerner ce qui relève du témoignage pris sur le vif ou de la mise en scène la plus complète (Paul Nougé, Bruce Nauman, Guillaume Janot…).

Chemin faisant, les choix esthétiques de Perlstein révèlent la continuité et la sûreté d’un regard singulier sur le monde, perçu non via le filtre de l’incongru absolu ou du plus complet décalage, mais plutôt à travers les minces failles du réel qui, une fois pénétrées, laissent s’engouffrer l’œil et l’esprit dans des contrées riches en mouvements migratoires et en potentiel exploratoire.

COLLECTION SYLVIO PERLSTEIN

Commissaires : Régis Durand, critique d’art et ancien directeur du Centre national de la photographie, et David Rosenberg, commissaire indépendant
Nombre d’œuvres : environ 250

LA PHOTOGRAPHIE N’EST PAS L’ART, COLLECTION SYLVIO PERLSTEIN, jusqu’au 25 avril, Musée d’art moderne et contemporain de la Ville de Strasbourg, 1, place Hans-Jean-Arp, 67000 Strasbourg, tél. 03 88 23 31 31, www.musees-strasbourg.org, tlj sauf lundi 12h-19h, jeudi 12h-21h, samedi et dimanche 10h-18h. Cat., éd. des Musées de Strasbourg, 356 p., 250 ill., 49 euros, ISBN 978-2-3512-5076-1

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°319 du 19 février 2010, avec le titre suivant : L’Esquisito de Sylvio Perlstein

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