Sculpture

L’espace vital de Cristina Iglesias

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2013 - 729 mots

Le Musée Reina Sofia de Madrid présente une vaste rétrospective de l’œuvre, à la fois monumentale et intime, de la sculptrice espagnole.

MADRID - Avec une trentaine d’années de création à son actif, Cristina Iglesias est désormais l’une des artistes espagnoles les plus reconnues dans son pays. La décoration des portes de la récente extension du Musée du Prado, à Madrid, tout autant que l’actuelle exposition monographique, magistrale, du prestigieux Musée Reina Sofia constituent deux témoignages du crédit qui lui est accordé par les autorités artistiques espagnoles. Le plus frappant dans le travail de Cristina Iglesias, qui apparaît très justement dans l’exposition qui couvre toute sa production depuis le milieu des années 1980, c’est l’incroyable diversité de formes. Les multiples séries de sculptures se montrent fort différentes, mais peu sont totalement figuratives ou abstraites, avec, toujours, une même force et une même puissance évocatrice. Plus que le recours à un unique langage plastique, c’est précisément cette force d’évocation, le lien avec la poésie et un discours sur la relation entre la sculpture et l’architecture qui constituent l’unité de l’œuvre. Le rapport entre le naturel et le façonnement par l’homme est abordé avec, bien souvent, des sculptures qui se dévoilent protectrices, apaisantes. Il faut parfois les approcher pour découvrir des fontaines contenues dans des cubes dont les côtés les cachent de prime abord. D’autres sculptures, des passages entre de hautes parois ondulantes, sont recouvertes de motifs de denses entrelacs de branchages et de feuillages semblant coulés dans un bronze verdâtre qui invitent à une réconciliation avec la nature. Ailleurs, un vaste plafond dont la surface est ornée de motifs qui évoquent un fond marin renversé est suspendu au-dessus des têtes. Une superbe maquette conçue en 2009 pour un pavillon à Inhotim, au Brésil, condense, quant à lui, bien des traits du travail de l’artiste et offre une superbe illustration de l’utopie qui n’est pas sans rappeler les jardins de l’Alcazar (Séville).

Appréhender l’espace et l’architecture
Labyrinthes végétaux, grottes, mais aussi barrières et cabanes sont régulièrement évoqués par l’artiste. Le lien avec l’architecture est permanent, mais il s’agit d’une architecture antérieure à l’industrialisation, qui évoque certaines anciennes civilisations indiennes ou africaines. De superbes entrelacs de murs dressés à l’aide d’un matériau qui évoque la brique rouge, savamment ajourée, offrent un remarquable travail du plein et du vide, comme une mystérieuse forêt de paravents qui ne coupent qu’à moitié le regard. Ils invitent à être traversés pour découvrir le labyrinthe qu’ils dessinent au sol, mais aussi à découvrir les motifs de leurs murs, sorte de mystérieux alphabet. Tout aussi grande est la diversité des matériaux travaillés : béton, métal, argile, résine de polyester, fibre de verre ou albâtre (des œuvres marient même des tapisseries anciennes reproduisant des scènes bucoliques avec du béton). Cristina Iglesias n’hésite pas, au besoin, à innover, en concevant des bandes de fils métalliques qu’elle recouvre de poussière de bronze et qui sont tissées pour concevoir, là encore, d’énigmatiques architectures, pavillons ajourés suspendus en l’air par des filins. On ne sait, au final, si la fonction utilitaire des structures évoquant ce que l’homme bâtit est réelle ou procède de la seule illusion. Le lien entre la sculpture et le visiteur relève de l’expérience sensorielle, mais aussi invite à questionner la fonctionnalité. Qu’il s’agisse de ces éléments suggérant l’architecture ou d’autres qui renvoient davantage à la nature, Cristina Iglesias nous propose de nous interroger sur notre place dans l’espace, naturel ou bâti, dans l’environnement. À chaque fois, les œuvres imposent leur présence et invitent à se déplacer autour d’elles ou en leur sein, à faire l’expérience de l’espace, à ressentir le plus souvent la protection qu’elles offrent à qui les visite, l’harmonie. Infinie poésie, grande douceur, Cristina Iglesias réussit le tour de force de rendre émouvantes des œuvres monumentales. Invitation au voyage dans l’espace avec l’évocation de contrées lointaines, mais aussi dans le temps, dans sa propre existence – car bien des sculptures peuvent évoquer l’expérience utérine –, on s’y réfugie et l’on s’y sent bien, bercé par le clapotis de l’eau. La sculpture de Cristina Iglesias apparaît, au final, très contemporaine, en ce qu’elle place le rapport entre l’humain, la nature et le bâti au centre de sa pratique. Et c’est très beau.

Cristina Iglesias, Metonimia

Jusqu’au 13 mai, Museo Reina Sofia, Santa Isabel 52, Madrid, Espagne, www.museoreinasofia.es, lundi-samedi 10h-21h, dimanche 10h-19h

Cristina Iglesias

Commissariat : Lynne Cooke
Nombre d’œuvres : environ 50

Légende photo

Cristina Iglesias, Corredor suspendido III, 2006, fer et acier, 740 x 425 cm, collection particulière.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°388 du 29 mars 2013, avec le titre suivant : L’espace vital de Cristina Iglesias

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