Thématique

Les tapis sortent du décor

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2013 - 639 mots

Avec « Decorum », le Musée d’art moderne de la Ville de Paris rehausse l’importance du tapis d’artiste dans le concert des arts contemporains.

PARIS - Il y en a partout, c’est un peu le souk ! Tapis, tapisseries et textiles qui en sont dérivés ont envahi les espaces de l’ARC/Musée d’art moderne de la Ville de Paris, posés au sol ou sur des socles, accrochés au mur, suspendus au plafond… Dès les escaliers conduisant à l’étage, un amas de sofas couverts de tapis orientaux sature l’espace ; c’est lors de Documenta IX (Cassel), en 1992, que Franz West en rassemble plusieurs dizaines afin de constituer un Auditorium aux formes nouvelles, tissant une rencontre entre l’Orient et l’Occident, le tapis et le divan. À proximité débordent d’un gigantesque métier à tisser des tapis confectionnés par Michael Beutler à l’aide de tissus variés récupérés (Weaving Workshop, 2009-2013).

Le reste de cette exposition pleine d’esprit n’est pas plus sage, qui à travers une (fausse) impression de légèreté voire de futilité met le doigt sur une thématique passionnante et nullement confidentielles. Nombre d’artistes se sont en effet essayés à la discipline, parmi lesquels Picasso, mais également Fernand Léger, Anni et Josef Albers, Victor Vasarely, Asger Jorn ou Alighiero Boetti, et, plus près de nous, Bertrand Lavier, Rosemarie Trockel, Gerwald Rockenschaub et tant d’autres. Certes, à la différence du surréaliste Jean Lurçat, pour la plupart d’entre eux, cette production fut ponctuelle et non centrale, mais ils l’ont fait.

Car connus de tout temps, les tapis d’artistes sont plutôt passés après tout le reste aux yeux de bon nombre d’observateurs, telles des créations accessoires dans la mise en perspective d’une œuvre ; une appréciation pour l’essentiel due au fait que toucher au textile revient à aborder la problématique pas forcément porteuse, car quelque peu désacralisante, des usages – au sens premier – de l’art. D’autant plus qu’une fois amorcé le XXe siècle et ses avant-gardes lancées à plein régime, la question du décoratif est devenue suprêmement taboue.

Télescopages
L’initiative de ce « Decorum » arrive à point nommé, à un moment où beaucoup d’artistes, parmi lesquels Alexandre Da Cunha, Dewar & Gicquel, Yann Gerstberger ou Caroline Achaintre, en viennent à développer des formes hybrides issues de l’art brut ou des formes vernaculaires. Et interrogent à la fois le faire et l’expérimentation, toujours vivace, contenus dans les pratiques traditionnelles.
Afin de donner forme à ce parcours, la commissaire, Anne Dressen, s’est attaché la collaboration de l’artiste Marc Camille Chaimowicz, qui, entre élégance retenue et fantaisie, excelle dans ses œuvres à mettre en scène des récits suspendus, avec un brillant sens de l’ornement justement. Le duo s’est ici fait fort d’aiguiser le télescopage dans la vision et la compréhension, manière de montrer permanences et réminiscences tant techniques que formelles. Ainsi de la section consacrée aux fantasmes orientalistes, où un étonnant kilim iranien du milieu du XXe siècle aux motifs rectangulaires emboîtés pourrait aisément dialoguer avec des tableaux abstraits géométriques, alors qu’en face Pae White a superbement libéré la forme en tissant des volutes de fumée sur un fond de nuit (Berlin B, 2012). À proximité, Stefano Arienti a teint des tapis orientaux dont les motifs se dégagent par-delà la troublante intensité chromatique (Tapis teints en rouge ou noir, 2006-2013).

Parfois grippée lorsque des associations laissent dubitatifs, comme les textiles de l’ancien Pérou confrontés à un tapis aux motifs de moutons de François-Xavier Lalanne, la démonstration connaît une belle embardée en se saisissant des modes de « libération » du médium, amorcés dans les années 1970 par des femmes telles Sheila Hicks, Magdalena Abakanowicz ou Elsi Giauque. Tout en conservant les composantes et une partie de la technique, leurs œuvres ouvrent à une autonomisation sculpturale. Ce n’est pas le moindre des pieds de nez que de voir alors Vivienne Westwood, en 1995, confectionner une robe… dans un tapis.

DECORUM. TAPIS ET TAPISSERIES D’ARTISTES,

jusqu’au 9 février 2014, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, av. du Président-Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 00, www.mam.paris.fr, tlj sauf lundi 10h-18h, jeudi 10h-22h. Catalogue, coéd. Skira Flammarion/Paris

Musées, 224 p., 45 €.
Commissaire : Anne Dressen
Directeur artistique : Marc Camille Chaimowicz
Nombre d’artistes : 119
Nombre d’œuvres : 134

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°401 du 15 novembre 2013, avec le titre suivant : Les tapis sortent du décor

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