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ENQUÊTE

Les prix distinguant les métiers d’art, des atouts majeurs pour les lauréats

Par Lorraine Lebrun · Le Journal des Arts

Le 28 mars 2021 - 1510 mots

FRANCE

Les artisans d’art en témoignent : loin de la simple récompense pécuniaire, les prix représentent, pour leurs lauréats, un gage de reconnaissance par la profession et une visibilité assurée. Ils donnent aussi l’impulsion nécessaire à une carrière par le soutien logistique qu’ils apportent au développement et à l’investissement.

Fanny Boucher, lauréate Talents d'exception 2020 du Prix Liliane Bettencourt pour l'intelligence de la main, dans son atelier lors de la création de son œuvre Arboris. © Sophie Zénon / Fondation Bettencourt Schueller
Fanny Boucher, lauréate Talents d'exception 2020 du Prix Liliane Bettencourt pour l'intelligence de la main, dans son atelier lors de la création de son œuvre Arboris.
© Sophie Zénon / Fondation Bettencourt Schueller

France. « Bien souvent, quand on parle de prix, on imagine une cérémonie, un chèque, les honneurs, quelques articles et une ligne dans le CV », relève Yann Grienenberger. Le directeur du Centre international d’art verrier (CIAL) de Meisenthal (Moselle) peut pourtant en témoigner : les choses ne sont pas si simples. Dans les métiers d’art, les salons et les remises de prix rythment l’année et permettent de fédérer une profession qui a besoin de ces moments de sociabilité. Car l’immense majorité des artisans d’art, officiant dans 281 métiers, travaillent seuls dans leurs ateliers. Aux confluences de la création contemporaine, de savoirs traditionnels, du luxe et du design, le secteur compterait 60 000 entreprises pour 120 000 emplois et il aurait généré 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018 en France, selon les chiffres de l’Institut national des métiers d’art. Les distinctions professionnelles n’ont rien du simple trophée décoratif. Souvent complémentaires, elles se veulent une réponse aux questions auxquelles sont confrontés les artisans d’art au cours de leur carrière : insertion professionnelle, développement économique, maillage territorial…

Prix de maturité, prix de soutien à la jeune création

« Préparer un prix, c’est un challenge », affirme Aude Tahon, créatrice textile et actuelle présidente du syndicat Ateliers d’art de France (AAF). Steven Leprizé, ébéniste multirécompensé et professeur à l’École Boulle, en sait quelque chose. À 35 ans, il a déjà raflé la plupart des prix qui lui étaient accessibles. « Je dis souvent à mes élèves qu’il faut faire des concours. C’est un moteur. Cela oblige à réaliser des pièces en se donnant des échéances. » Tous ne font pas cette démarche, comme l’héliograveuse Fanny Boucher [voir ill.] qui reconnaît ne pas « avoir tenté énormément de prix ».

La lauréate 2020 de la récompense Talents d’exception du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main, décerné par la Fondation Bettencourt-Schueller, a préféré se concentrer sur ce prix, considéré par beaucoup comme un Graal. La quatrième tentative fut la bonne. « Pour moi, c’est un prix de maturité. » Un constat que partage Steven Leprizé, lauréat en 2017. « Je l’ai tenté en 2011, mais j’étais trop jeune. » « Pour gagner un prix, c’est mieux d’en avoir déjà gagné avant, ironise-t-il. J’ai commencé par le prix Jeune créateur [actuel prix de la Jeune création métiers d’art d’AAF]. Ça m’a mis le pied à l’étrier. »

Si les prix épousent les différentes étapes d’une carrière, une attention toute particulière est portée à la jeune garde. Certains leur sont en effet réservés, comme le prix Avenir de l’Institut national des métiers d’art (INMA), le seul à être alloué aux étudiants, ou le Prix de perfectionnement aux métiers d’art de la Ville de Paris, pour de jeunes adultes (ou des adultes en reconversion) souhaitant réaliser un stage à temps complet. « C’est à voir comme une subvention », explique Marie Levoyet, lauréate en 2017, pour qui la dotation de 10 000 euros est intervenue à un moment important. « Cela m’a permis de me consacrer entièrement à l’apprentissage en atelier auprès de Fanny Boucher, en ayant une source de revenu. »

Un tremplin pour la jeune génération

Pour la brodeuse et sculptrice sur métal Angélique Chesnesec [voir ill.], recevoir le prix Avenir 2018 a constitué un « virage » :« Cela m’a apporté beaucoup d’assurance. J’ai donc sauté le pas et créé mon entreprise après mes études.» Servir de tremplin professionnel, c’est aussi l’ambition du Prix de la jeune création d’AAF, réservé aux moins de 35 ans, dont la récompense est un stand offert dans un salon spécialisé, où la profession se retrouve, échange et rencontre ses potentiels clients. « À l’origine, il s’appelait le “concours du stand gratuit”, un nom qui montre bien l’objectif : permettre à de jeunes ateliers de s’inscrire dans un marché », explique Aude Tahon. Elle-même lauréate en 2006, elle a pu exposer dans le cadre du salon Maison & Objet, à Paris, et ainsi, dit-elle, « accéder au réseau professionnel et au marché que je cherchais à atteindre sans y avoir accès ».

Un premier contact avec le monde professionnel qu’il faut savoir négocier, afin de ne pas rater des opportunités. Or les artisans d’art n’ont pas nécessairement le temps ni les compétences pour se consacrer à ces tâches commerciales. Pour le Prix de la jeune création, cela passe par une formation. « Nous recevions des conseils adaptés à nos ateliers, à la création de petites séries ou des pièces uniques : savoir comment calculer ses prix, scénographier les stands… », relate Aude Tahon. Un enjeu d’accompagnement qui a également été identifié par la Fondation Bettencourt-Schueller. « C’est primordial », estime Yann Grienenberger, lauréat en 2014 de la première édition de la récompense Parcours du Prix intelligence de la main pour son action à la tête du CIAV. « Je mesure combien cela peut être important pour les artisans d’art qui sont souvent seuls et qui n’ont pas l’habitude de gérer des dossiers financiers ou les relations avec les partenaires », indique Fanny Boucher. La Fondation offre un soutien logistique pour le développement ; elle s’assure aussi que les fonds, dont une partie est attribuée sur preuve d’achat, sont effectivement investis dans l’atelier.

Là où l’économie de l’atelier est trop contrainte, « les dotations nous ont permis de réinjecter de l’argent à la recherche et au développement, de faire des travaux à l’atelier, d’investir dans de nouvelles machines », explique Steven Leprizé. Loin d’une récompense classique, les lauréats de la Fondation d’entreprise Ernst & Young reçoivent des conseils juridiques, de gestion et d’aide au développement. Un apport plus confidentiel mais non moins précieux.

Visibilité, réputation et réseautage

Reste que l’un des principaux atouts des prix est la visibilité qu’ils offrent à ses récipiendaires. « Pour être identifié sur un marché, il faut être visible », explique Aude Tahon. Or, comme en témoigne Fanny Boucher, « ce qui est très difficile dans les métiers d’art aujourd’hui, c’est d’être connu à l’extérieur ». Celle-ci mesure déjà, quelques mois après la remise de son prix et la communication qui en a découlé (dont un petit reportage diffusé sur Arte), les nouvelles opportunités et prises de contact.

Gage de qualité avec leurs jurys constitués de professionnels reconnus, ils sont également pour les lauréats une manière de sortir de l’atelier pour se confronter aux regards de leurs pairs. « Je voulais mesurer la valeur esthétique et technique de mon travail auprès de professionnels des métiers d’art. Je l’ai envisagé comme un test pour savoir si mon travail plaisait, avoir un retour et des conseils », raconte Angélique Chenesec. Les prix agissent comme des labels et offrent une assise à leur réputation à même de rassurer de potentiels clients. Sur les réseaux sociaux, les CV ou les sites, l’onglet « Prix et récompenses » vient alimenter la carte de visite. « Cela vous fait atteindre un certain niveau beaucoup plus vite. Il m’aurait fallu vingt ou trente ans pour acquérir cette réputation, là où j’ai mis dix ans », résume Steven Leprizé.

Cette visibilité sert également à soutenir les territoires – un des objectifs de la récompense Parcours du Prix Bettencourt. « Vous n’imaginez pas combien un tel prix a rendu fiers les élus du pays de Bitche, territoire rural qui accompagne le second souffle du Site verrier de Meisenthal depuis de nombreuses années, souligne Yann Grienenberger. Cette distinction a fait beaucoup de bien dans la considération des partenaires institutionnels traditionnels à notre égard. » Se donnent cette même mission le prix Avenir ou le Concours Ateliers d’art d’AAF, réservés aux professionnels, qui distinguent tous deux des lauréats régionaux avant d’établir un podium national. Pour la présidente d’AAF, « l’enjeu est aussi d’engager les acteurs territoriaux auprès des métiers d’art, qu’ils en mesurent leur valeur. On voit d’ailleurs à quel point la presse régionale s’empare du sujet : il y a une fierté d’avoir ces talents sur les territoires ».

Gagner un prix favorise les rencontres entre des artisans éloignés géographiquement comme professionnellement. « Être mis en lumière en même temps, cela crée des liens », admet Aude Tahon. À la Fondation Bettencourt, les distingués se sont même regroupés en association, sous le nom « Les Lauréats ». Pour Yann Grienenberger, « cela permet de lier des êtres humains qui ne se seraient jamais rencontrés sans le prix. On se sent appartenir à une famille, ce qui permet à tout un chacun de créer de la porosité entre les savoir-faire. »

Dans leur quête de sens, les prix ont pris en compte les nécessités du secteur et sont devenus des outils utiles. Pourtant, chacun des lauréats interrogés pour les besoins de cette enquête en témoigne : ils auraient pu faire sans, mais ont trouvé dans cette reconnaissance une confiance renouvelée et une impulsion pour prendre des risques. « On vous soutient pour votre développement », explique Fanny Boucher, qui espère que l’appui de la Fondation Bettencourt lui permettra de développer son activité dans les secteurs du design et de l’architecture intérieure. « C’est après qu’il faut redoubler d’énergie. Le prix, c’est une perche. Mais c’est à nous de fournir l’effort pour sauter ! »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°563 du 19 mars 2021, avec le titre suivant : Les prix distinguant les métiers d’art, des atouts majeurs pour les lauréats

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