Dimanche 23 septembre 2018

Hommage

Le goût des autres

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 août 2007 - 705 mots

Avec un accrochage touchant, où cohabitent chefs-d’œuvre et souvenirs intimes, la Fondation Maeght célèbre le centenaire de son créateur.

SAINT-PAUL - Dans le salon de l’appartement parisien de Marguerite et Aimé Maeght s’entremêlent objets et mobilier d’un bel éclectisme : paire de fauteuils d’André Arbus, console de Diego Giacometti, sculptures africaines, céramiques anciennes venues de Grèce ou d’Étrurie, coupelles en majolique des IXe-Xe siècles en provenance de Nichapour (actuel Iran)… Autant de témoignages d’une ouverture d’esprit manifestée par un goût rigoureux et un regard boulimique et sans faille.

Reconstituée dans l’exposition que la Fondation Marguerite-et-Aimé-Maeght, à Saint-Paul de Vence (Alpes-Maritimes), consacre au centenaire de la naissance de son fondateur, cette salle atteste l’intérêt porté par Aimé Maeght (1906-1981) aux domaines de la création les plus divers. « Son regard ne se portait pas seulement sur la peinture ou la sculpture mais sur tout élément novateur », souligne ainsi Yoyo Maeght, sa petite-fille.

Les choix de l’amateur éclairé – dont le métier premier fut l’imprimerie – sont consommés dans ceux du galeriste. Avec des noms aussi prestigieux et divers que Bonnard, Miró, Léger, Braque, Chagall, Van Velde, Palazuelo, Kelly, Tápies…, il n’a jamais fait montre d’une ligne esthétique ni d’une direction exclusives, s’attachant plutôt à de fortes individualités. En témoigne son programme, dès l’ouverture de la galerie parisienne en décembre 1945. Inauguré par Matisse, l’espace est investi en 1946 par l’exposition « Le noir est une couleur », avant que Marcel Duchamp et André Breton n’y organisent l’année suivante la « Seconde Exposition internationale du Surréalisme ».

La complicité avec Joan Miró, entré à la galerie en 1948 et qui fut à l’origine de la rencontre avec Josep Lluís Sert, l’architecte de la fondation de Saint-Paul, constitue le fil rouge de l’exposition. Ici avec Formes sur fond noir (1935), rappelant l’art pariétal. Là avec de nombreuses céramiques dont un grand vase de 1956 ou un Personnage (1968) abstrait aux dimensions intrigantes (215 x 18 cm).
La relation avec Alberto Giacometti y est partout présente, à travers des œuvres importantes et rares, notamment une Tête cubiste (1934-1935) en bronze, anguleuse et inattendue. Comme le sont aussi les études d’un projet jamais réalisé pour la Chase Manhattan Bank à New York, un Braque sur son lit de mort (1963) tracé au crayon et cette nature morte, Bouteille, bol, pommes (1957), où les objets semblent être faits d’un seul trait, presque effacé.

La présente commémoration, plutôt que de partir à la recherche des chefs-d’œuvre dispersés dans le monde et ayant transité par les mains du galeriste, privilégie la collection de la fondation. Et se lit comme une histoire de goût. Un goût qui ne tient pas dans le seul regard, mais apparaît être également une histoire de liens et de famille au sens large. La proximité des relations de cette dernière avec les artistes ressort en effet de nombreuses œuvres, mais aussi de photos et documents d’archives exhumés pour l’occasion, qui donnent à l’accrochage un aspect à la fois intimiste et foisonnant plutôt agréable.

Ainsi une touchante série de photos montre Alexander Calder venu des États-Unis pour construire un cirque afin de divertir Bernard, fils cadet du couple, atteint d’une leucémie dont il décédera en 1953. Deux ans auparavant, c’est Matisse qui, en signe d’encouragement, avait offert à la famille un Buisson peint en cernes noirs sur fond blanc.

Les témoignages de cette proximité abondent. Matisse encore, en 1944 et 1945, réalise trois beaux portraits de Marguerite Maeght, de nouveau portraiturée par Giacometti en 1961. Ailleurs on trouve une Crèche pour Adrien, dessinée par Bonnard en 1945 sur une petite feuille de papier, et cette composition de Miró datée de 1975 et intitulée Pour les 70 ans d’Aimé.

« On m’a fait de nombreuses propositions pour monter une galerie en Amérique, mais mon métier me plaît à Paris parce que j’y fréquente des artistes, parce que je vis avec eux », affirmait Aimé Maeght. L’hommage qui lui est aujourd’hui rendu en est une éclatante illustration.

AIMÉ MAEGHT. DIALOGUE AVEC LE SIÈCLE, 1906-1981

Jusqu’au 11 mars, Fondation Maeght, 06570 Saint-Paul, tél. 04 93 32 81 63, www.fonda tion-maeght.com, tlj 10h-12h30, 14h30-18h. À lire : Yoyo Maeght, Maeght. L’Aventure de l’art vivant, Éd. de La Martinière, 2006, 312 p., 55 euros, ISBN 2-7324-3485-X

AIMÉ MAEGHT

- Commissaire : Michel Enrici, directeur de la Fondation Maeght - Nombre d’artistes : 50 - Nombre d’œuvres : environ 400 œuvres et documents

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°251 du 19 janvier 2007, avec le titre suivant : Le goût des autres

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