Laure de Beauvau-Craon, présidente honoraire de Sotheby’s France

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 31 mars 2009

Arrivée chez Sotheby’s en 1986, Laure de Beauvau-Craon a mené le combat pour l’ouverture du marché français des ventes aux enchères. Portrait d’une main de fer dans un gant de velours.

Les apparences sont parfois trompeuses. À première vue, la princesse Laure de Beauvau-Craon pourrait faire penser à une Roselyne Bachelot, en plus collet monté. Plus altière que snob, la présidente honoraire de Sotheby’s France n’a rien d’une mondaine dont le savoir-faire social serait le seul atout. Pour elle, l’aristocratie ne se résume pas non plus à une simple particule, mais à la vertu de l’exemple. « Elle incarne parfaitement l’expression “noblesse oblige” », souligne le commissaire-priseur Hervé Poulain. Jeune veuve parachutée en 1986 dans le bureau parisien de la maison de ventes, elle s’est métamorphosée en vrai chef d’entreprise. Malgré les chausse-trappes juridiques et les obstacles posés par Londres, elle a surtout œuvré pour l’ouverture du marché français. Selon Guillaume Cerutti, actuel P.-D. G. de Sotheby’s France, « elle a fait preuve de clairvoyance et de pugnacité ». Ce que confirme le juriste Jean-Jacques Daigre : « Laure sait regarder les choses d’en haut et de loin. Elle a des facettes différentes, presque opposées. Elle est cosmopolite et en même temps patriote. Elle sait d’où elle vient, ce qu’elle représente, mais elle est aussi très directe. C’est un curieux mélange de façon d’être aristocratique et de comportement américain. »

Parachutage
Et pour cause, Laure de Beauvau-Craon a vécu enfant aux États-Unis, à Washington, après avoir séjourné à Londres. Son bilinguisme n’est pas étranger à sa longue carrière effectuée au sein d’une société anglo-saxonne. C’est pourtant le russe qu’elle apprend, sans autre raison que sa fascination pour le film Ivan le Terrible d’Eisenstein. S’ensuit un stage à la banque de l’Union européenne en 1971. « La Bourse était mauvaise alors, et j’étais chargée de remplir les gens d’espoir », se souvient-elle, amusée. Prédisposée à l’art par son ancêtre, le baron Lejeune, peintre officiel des batailles napoléoniennes, et surtout par son frère le peintre Guy de Rougemont, elle s’oriente plutôt vers la défense des vieilles pierres. Héritière par son mari de la demeure d’Haroué (Meurthe-et-Moselle), construite par Germain Boffrand, elle s’échine à en développer l’aspect touristique. En dix ans, elle fait passer le nombre de visiteurs de 6 000 à 24 000. L’association La Demeure historique, dont son mari avait été président, la charge alors de lever des fonds et de créer un prix annuel destiné à la restauration d’un château. Au cours d’un de ses voyages de prospection aux États-Unis, elle rencontre le P.-D. G. de Sotheby’s, lequel la fait nommer à Paris sous le vague titre d’« associate ».
Les spécialistes maison auraient pu tiquer devant le parachutage sans concertation de cette femme du monde ignorant tout du marché. Mais plutôt que d’arriver en gladiateur, elle fait profil bas. « Elle a su intelligemment tisser des liens avec les gens qui étaient là, s’intégrer à l’équipe », souligne le courtier Marc Blondeau, à l’époque directeur du bureau parisien de Sotheby’s. En prenant les rênes de Sotheby’s France en 1991, elle n’a guère abandonné ce sens du management décontracté. « Elle savait quand elle devait agir, et quand elle devait laisser faire, poursuit Marc Blondeau. Elle valorisait les experts auprès des clients plutôt que de les considérer comme des exécutants. Elle ne la joue pas solo comme certains chefs de bureau qui essayent de se faire valoir auprès de la maison mère. » Laure de Beauvau faisait d’ailleurs le tampon entre le centre nerveux londonien ou new-yorkais et ses troupes parisiennes, amortissant souvent les nouvelles déplaisantes. Son autorité naturelle l’exempte aussi de toute nécessité de jouer les chefaillons. « Personne n’a jamais contesté son leadership, elle avait une vision qui légitimait sa position. Elle mettait les mains dans le cambouis, notamment pour ce qui était des rapports usants avec Londres », insiste le courtier Jean-Baptiste de Proyart, ancien cadre de Sotheby’s. Et d’ajouter : « Laure fonctionne avec un mélange de persuasion et de fait accompli. Son art, c’est d’arriver à créer une situation où seule sa solution est la bonne, en resserrant les choses sur son argumentaire. C’est presque du trotskisme ! » Cette force de conviction la rapprocherait-elle d’un François Curiel, P.-D. G. de Christie’s France ? « François est plus l’homme de la machine, c’est un contrôleur, un manager dans le sens moderne du terme, soutient Jean-Baptiste de Proyart. Il sait manier les instruments financiers et la feuille Excel à la perfection, Laure n’est pas là-dedans. Lui, c’est l’aventure corporate ; Laure, c’est l’aventure humaine. Elle n’aurait pu diriger une société aussi mécanisée que Sotheby’s Monde. »

Doigté et self-contrôle
Le tact dont elle fait preuve dans ses relations en interne, Laure de Beauvau l’applique tout autant dans sa chasse aux affaires. Six mois après son arrivée à Sotheby’s, elle rencontre Philippine de Ganay. En décembre 1987, Laure de Beauvau orchestrera à Monaco la succession du marquis de Ganay, ancienne collection de la comtesse de Béhague. Cette vente jalon sera suivie deux ans plus tard d’une seconde dispersion, axée sur les dessins. « Pour décrocher une affaire, Laure n’est jamais trop insistante, relève le collectionneur Dimitri Mavromatis. Je voulais vendre un Picasso important, mais j’hésitais. Elle m’a dit “si tu l’aimes, garde-le”. Ce n’est pas un bulldozer. Elle n’est pas non plus dans l’exclusivité. Elle comprend que je vende ailleurs si je bénéficie de meilleures conditions. »
Son pouvoir de persuasion doublé d’un talent de lobbying lui fut utile dans son combat pour l’ouverture du marché français et la fin du monopole des commissaires-priseurs parisiens. Une bataille menée sans fléchir, en dépit des rebuffades et les atermoiements. Elle entre d’abord en contact en 1992 avec le garde des Sceaux. Son souhait ? Vendre à Paris le contenu de la demeure des Windsor à Boulogne, devenue propriété de Mohamed Al-Fayed. Lasse des réponses dilatoires du ministère, elle porte le cas devant la Commission européenne en invoquant l’article 59 du traité de Rome. La plainte aboutit en 1995 à la mise en demeure du gouvernement français. Initialement, la fin du monopole devait être effective en 1998. Mais le changement gouvernemental retarde le processus. Tout au long de cette exténuante bataille, Laure de Beauvau s’est sentie seule, aussi bien dans sa propre maison, pétrie de contradictions, que face à ses grands concurrents. Christie’s n’a ainsi pas levé le petit doigt. « Notre position est claire, nous ne frappons pas à la porte. Je veux dire par là que nous ne sommes pas demandeurs », déclarait François Curiel au magazine Connaissances des Arts en 1993. Pour activer les choses, Laure de Beauvau tente en 1999 un vrai coup de poker : la vente du contenu du château de Groussay, situé à Montfort-l’Amaury (Yvelines), en association avec les commissaires-priseurs Poulain-Le Fur. « Je me suis dit, il faut arrêter d’être mené par les événements, mais les mener », déclare-t-elle. Elle défie dans le même temps les officiers ministériels parisiens et le siège londonien, initialement inquiet au sujet de cette manœuvre. Le quotidien Libération titre alors : « Sotheby’s, commissaire-briseur ». « La vraie difficulté à l’époque, c’était que les commissaires-priseurs étaient sur la défensive. Ils s’arc-boutaient devant tout ce qui pouvait ressembler à une anticipation de la réforme, souligne Jean-Jacques Daigre. Il fallait l’absolue légalité et l’absolu doigté pour ne pas les provoquer. » Or pour cette reine du self-contrôle, la diplomatie est une seconde nature. « Elle dit des vérités sans blesser personne. Elle n’a pas d’éclats ni d’écarts de langage », affirme son ami le comte Édouard de Ribes. Aussi manie-t-elle volontiers l’art de la litote, concernant notamment le Conseil des ventes volontaires dont elle est membre. De même ne s’insurge-t-elle qu’à demi-mots contre la désastreuse politique de garanties de sa maison.

Sotheby’s foyer d’exportation
Après avoir mené la bataille de l’ouverture, Laure de Beauvau n’a pas eu les moyens de passer à une vitesse supérieure. Londres et New York craignaient alors que la métairie parisienne ne tarisse. De fait, jusqu’à l’arrivée de Guillaume Cerutti, Sotheby’s sera surtout un foyer d’exportation. « L’ouverture s’est faite au moment de l’histoire antitrust, quand Sotheby’s a pris tout le blâme. La maison avait d’autres préoccupations », confie Laure de Beauvau. Ses plus grands soutiens de l’époque, Alfred Taubman en tête, avaient été dégommés dans l’affaire de collusion (lire p. 24). Visiblement, Laure de Beauvau n’use son énergie et ses cartouches que pour les missions impossibles. « Autant la lutte extérieure la passionne, autant celle [à conduire en] interne, non », résume un proche.

Laure de Beauvau-Craon en dates

Naissance à Tarbes.
1986 Rejoint Sotheby’s à Paris.
1991 Dirige le bureau de Sotheby’s France.
1997 Vice-présidente de Sotheby’s Europe.
1998 Installation de Sotheby’s dans l’ancienne Galerie Charpentier, à Paris.
1999 Vente du contenu du château de Groussay.
2000 Vote de la loi permettant l’ouverture du marché français.
2004 Présidente honoraire de Sotheby’s France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°300 du 3 avril 2009, avec le titre suivant : Laure de Beauvau-Craon, présidente honoraire de Sotheby’s France

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