Mercredi 24 octobre 2018

Toulouse

L’art du grand écart

Pour sa seconde prestation au « Printemps de Septembre », Christian Bernard poursuit la réflexion engagée en 2008 tout en maniant savamment grand écart et contre-pied

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2009 - 663 mots

TOULOUSE - D’un côté le presque rien de Pierre-Olivier Arnaud. À la Galerie Duplex, avec seulement quelques agrandissements de détails d’images de presse tirés en offset au format A4 et collés au mur (Daylights, 2009), celui-ci offre au regard un espace de projection mentale qui tente de convoquer un au-delà de l’image et, comme il le dit joliment, de « rendre visible l’aveuglement ».

D’un autre le presque trop de Pierre Vadi, qui, au Château d’eau, investit efficacement et sans aller jusqu’à la nausée chaque espace qui peut l’être, avec une volonté de questionner le territoire : des barres métalliques et des chaînes verticales disposées en une sorte de mandala affirment verticalité et circularité des lieux tout en les mesurant ; des affiches froissées figurant une carrière de pierre construisent une circulation ; des moulages de cartons en résine servent d’abri à des serpents… Entre les deux, un commissaire que n’effraie pas le grand écart entre des contraires qui cohabitent sans se repousser et convient à la lecture d’une forme de réalité de l’art qui appelle aussi sa propre fiction. La seconde édition d’un rendez-vous culturel est rarement la plus aisée à réaliser ; il faut transformer l’essai et éviter les redites, surtout lorsque la première fut un succès. Invité pour une nouvelle saison du « Printemps de Septembre à Toulouse », Christian Bernard occupe le terrain plus encore que l’an dernier, avec un nombre de lieux passant à trente-trois – au lieu des vingt recensés en 2008 –, et poursuit la politique d’ouverture en région déjà engagée avec cette fois-ci des manifestations s’égrenant à Grisolles (Tarn-et-Garonne), Castres (Tarn), Saint-Gaudens et Colomiers (Haute-Garonne). Sur le fond, intitulée « Là où je suis n’existe pas », sa proposition s’inscrit clairement en continuité de la précédente, qui répondait à l’appellation elliptique « Là où je vais je suis déjà ». Sans se lancer dans un exercice comparatif, quelques « obsessions » du commissaire, clairement lisibles en 2008, transparaissent de nouveau. En particulier un penchant affirmé pour les questions de territoire et de migration mentale, ouvrant une voie de passage à l’imaginaire. Avec cette fois-ci le choix d’un traitement qui manie l’art du contre-pied : plutôt que d’afficher un positionnement figé, il apparaît plus stimulant de multiplier les acceptions. Habile est en effet cette formule qui n’impose rien, n’oriente vers nulle destination précise et semble tout permettre.

Insécurité du regard
Brillamment, Silvie Defraoui, au Goethe-Institut, donne à voir un film interrogeant l’apparition de l’image et sa qualité, lorsque c’est le remplissage de verres avec du lait qui fournit les écrans nécessaires à l’apparition de photos souvenirs (Bruits de surface, 1995). Tandis qu’à l’Espace Croix-Baragnon, avec un film montrant des méduses et des photos de gouttes de colle aux formes étranges qui n’en sont pas si éloignées, Éric Baudart amorce un questionnement sur le doute et la ressemblance, et, par-delà, sur la qualité de la « réalité » perçue par l’œil. Et, dans les interventions d’Amy O’Neil, Marianne Mueller, Berlinde De Bruyckere ou Maurizio Nannucci se jouent des partitions qui confirment l’insécurité du regard entre territoires imaginaires et mondes bien réels. C’est aux Abattoirs que, toutefois, la manifestation marque le pas et apparaît quelque peu poussive. Avec « Sept pièces faciles », Christian Bernard s’amuse à provoquer des rendez-vous imprévus dans les salles latérales du rez-de-chaussée. Comme celle de Gérard Gasiorowski et de Rémy Zaugg, lesquels se retrouvent autour d’un motif cézannien, l’un avec une image, l’autre avec des mots. Ou la rafraîchissante rencontre de Pascal Pinaud et Allen Ruppersberg qui confrontent des vues de leurs ateliers, révélant des logiques d’organisation différentes. Mais en se systématisant, l’exercice finit par ennuyer. Surtout quand revient en mémoire la magistrale démonstration de John M. Armleder en ces lieux l’an passé, qui déjà avait joué des rencontres improbables.

LE PRINTEMPS DE SEPTEMBRE À TOULOUSE. LÀ OÙ JE SUIS N’EXISTE PAS, jusqu’au 18 octobre, Toulouse, tél. 05 61 21 17 01, www.printempsdeseptembre.com, lun-ven 12h-19h, sam-dim 11h-19h. Catalogue, 74 p., 5 euros, ISBN 978-2-95337-531-2.

LE PRINTEMPS DE SEPTEMBRE
Commissaire : Christian Bernard, directeur du Mamco à Genève
Nombre de lieux : 33
Nombre d’artistes : environ 110

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°310 du 2 octobre 2009, avec le titre suivant : L’art du grand écart

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