Samedi 29 février 2020

Scène

La Russie, entre ouverture et conservatisme

L’Année France-Russie 2010 est l’occasion de dresser un état des lieux de la création russe et de sa réception dans la société actuelle

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 16 novembre 2010 - 548 mots

MOSCOU, PARIS - À Paris, le Musée du Louvre revisite la portée utopique de l’art russe contemporain (lire l’encadré).

À Brest, en collaboration avec le FRAC Bretagne, le Centre d’art Passerelle présente « Manifestes », une sélection d’œuvres en provenance du Centre national d’art contemporain de Moscou (NCCA), en même temps que « Au présent », un échange entre Français (Nicolas Floc’h, Pascal Pinaud, Kristina Solomoukha…) et Russes (Victor Alimpiev, Olga Chernysheva, Peter Belyi…). Décidément très active, cette institution avait déjà accueilli une mise en regard de très jeunes artistes, « Vis-à-vis » (dans le cadre de la Biennale de la jeune création de Moscou), avant que cette manifesation ne s’installe à Lyon, à l’École nationale des beaux-arts. L’Année France-Russie 2010 est l’occasion d’une familiarisation avec un art russe en pleine mutation, beaucoup plus varié que ce que la paresse de nombreux commissaires d’expositions, qui se contentent souvent du haut du panier, laisserait à penser. Avec un double socle constitué par les traditions issues du conceptualisme moscovite et l’ironie grinçante du mouvement Sots Art, fondé en 1972 par Komar & Melamid, l’art contemporain russe est devenu irréductible au rangement sous une étiquette conceptuelle ou une bannière formelle.
Les années 1990 ont progressivement vu se desserrer l’étau d’un art étatique, même si le collectif AES F, aujourd’hui partout présent à l’étranger, représente l’art du régime poutinien s’il en est un, à travers une imagerie clinquante et tendancieuse exaltant la puissance, la domination et la méfiance envers l’autre. Ce même si les artistes s’en défendent, arguant qu’ils posent des questions sans prendre position ! 

Mainstream conservateur
Une nouvelle génération, curieuse, bénéficie de l’ouverture du pays, étant désormais en mesure de se confronter à d’autres réalités. Elle est aidée par la professionnalisation des équipements culturels, à l’exemple du NCCA, qui espère ouvrir un musée d’une surface de 28 000 m2 à l’horizon 2015, ou du Garage, fondé par Daria Zhukova en 2007. Par ailleurs, les fondations privées se multiplient, à l’instar de Baibakov Art Projects, très ouverte à l’art étranger, ou de la Stella Art Foundation, en pointe sur le soutien à la création russe émergente. Cette dernière vient de se voir confier l’organisation de la représentation russe à la prochaine Biennale de Venise, dont le commissariat sera assuré par l’universitaire Boris Groys.
Cependant, le pouvoir reste très interventionniste, de même que l’Église orthodoxe, qui tous deux entretiennent un mainstream conservateur très enclin à la censure, dans une société où l’art contemporain suscite l’ironie. La condamnation en juillet de Iouri Samodourov et d’Andreï Erofeev, respectivement anciens directeur et commissaire au Musée Sakharov de Moscou, à de lourdes amendes pour une exposition jugée « blasphématoire » en atteste. L’ouverture a des limites : attention danger !

-CONTREPOINT. L’ART CONTEMPORAIN RUSSE, DE L’ICONE A L’AVANT-GARDE EN PASSANT PAR LE MUSÉE,
jusqu’au 31 janvier 2011, Musée du Louvre, 75001 Paris, tél. 01 40 20 50 50, www.louvre.fr, tlj sauf mardi 9h-18h, mercredi et vendredi 9h-22h. Catalogue, 80 p., 13 euros.

 -AU PRÉSENT. MANIFESTES,
jusqu’au 18 décembre, Centre d’art Passerelle, 41, rue Charles-Berthelot, 29200 Brest, tél. 02 98 43 34 95, www.cac-passerelle.com, tlj sauf dimanche-lundi 14h-18h30, mardi 14h-20h.

-VIS-À-VIS,
jusqu’au 11 décembre, École nationale des beaux-arts, Les Subsistances, 8 bis, quai Saint-Vincent, 69001 Lyon, tél. 04 72 00 11 71, www.enba-lyon.fr, du mercredi au samedi 13h-19h.

Le Louvre à l’heure russe.

Inscrite dans son programme « Contrepoint », l’exposition proposée par le Louvre présente dix-neuf figures russes, dont certaines déjà établies, réunies autour de deux idées maîtresses qui demeurent des sources vivaces d’interrogation chez les artistes : l’importance de l’idée d’utopie et la relecture des avant-gardes antérieures à la révolution, qui ne sont pas non plus sans lien avec… l’utopie ! Pour Marie-Laure Bernadac, conservatrice en charge de l’art contemporain et commissaire de l’exposition, cet angle d’approche se justifie pleinement par la nature de l’hôte, qui doit induire une réflexion sur l’histoire de l’art ou des musées. À ce jeu-là, la dérision fonctionne à plein régime, surtout avec des photos des Blue Noses ployant sous des volumes géométriques (Suprematic Subotnik, 2004), ou le questionnaire de Komar & Melamid, qui ont mené une enquête sur « le goût du peuple » dont les résultats ont incliné leurs propres peintures (Série People’s Choice, 1995). Très politique, Avdei Ter-Oganyan, exilé en République tchèque depuis 2002 et dont les toiles ont provoqué un petit pataquès diplomatique avant l’inauguration, accompagne les motifs géométriques de slogans choc, appelant à commettre des actes proscrits par le code pénal russe (Radical Abstractionism, 2004).
L’ennui est que le Louvre manque cruellement d’espaces adaptés à la création actuelle. Si les abords du donjon de Saint Louis sont un parfait écrin pour dérouler les maquettes d’architectures utopiques d’IIya et Emilia Kabakov, les fossés médiévaux contraignent à exposer les œuvres en une enfilade qui n’est pas des plus subtiles. La belle peinture sur carton de Valery Koshlyakov, un peu romantique et désolée (Le Louvre, 2010), a peu à dire à la palissade ironique mais plastiquement assez plate d’Alexei Kallima, qui annonce Veuillez nous excuser, pour des raisons techniques l’exposition est repoussée (2010). Entre ruine et utopie, c’est bien à un concentré de l’état de la Russie d’aujourd’hui que semble renvoyer cet accrochage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°335 du 19 novembre 2010, avec le titre suivant : La Russie, entre ouverture et conservatisme

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