Samedi 24 février 2018

Triennale

La force de l’œuvre

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2009

Fondée sur un principe de primauté des œuvres, « La force de l’art 02 » interroge leur autonomie et le discours de l’exposition.

PARIS - L’invitation que Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger, les commissaires de la triennale « La force de l’art », ont adressée à l’architecte Philippe Rahm afin de concevoir un dispositif d’exposition pour les œuvres des artistes réunis sous la verrière du Grand Palais, à Paris, s’est traduite par une déambulation tout en surprises. Cette « Géologie blanche », ainsi nommée, inscrit l’ensemble des travaux dans un paysage où ils se déploient naturellement. Depuis la terrasse formée par le sommet du kebab géant de Wang Du fait d’une accumulation d’images (International Kebab, 2008), l’œil perçoit un monde divers et mouvant, à l’instabilité contrôlée.
Évacuée l’impression de fouillis qui se dégageait des espaces semblables à des stands de foire lors de la première édition, en 2006. Place à des œuvres réduites en nombre et donc souvent de grande ampleur.
Le visiteur y fait de belles rencontres ou des redécouvertes. Ainsi de la reconstitution d’une salle de La Galerie de Noisy-le-Sec, où Dominique Blais transformait en 2008 un lustre en dispositif sonore générateur d’une étrange ambiance (S. t. (Lustre)), ou de la Maison sommaire no 1 (2008) de Guillaume Leblon dont n’est à voir que l’inutilisable structure. Sans oublier cette irrésistible paroi verte de Virginie Yassef où trois immenses griffures indiquent qu’Il y a 140 millions d’années, un animal glisse sur une plaque fangeuse du Massif central (2008).
À ne pas manquer également, la proposition de Fayçal Baghriche, où frontières et nationalités sont brouillées avec une mappemonde tournant trop vite pour être lisible (Souvenir, 2009), et une peinture murale ne donnant à voir que les étoiles de la double page du dictionnaire qui présente les drapeaux de tous les pays (Épuration élective, 2004). Ainsi s’enchaînent des propositions bien insérées dans leurs espaces propres, sans que jamais ne soient rendus perceptibles des liens, dialogues ou points de convergence ; un parti pris du commissariat qui privilégie l’autonomie des travaux sélectionnés pour leurs qualités intrinsèques au discours qui leur serait accolé.

Consentement mutuel
Jean-Louis Froment a raison de souligner dans le catalogue que, trop souvent, les œuvres sont prises en otage par une histoire qui n’est pas la leur (« Nous voici donc éloignés des expositions qui s’usent aux artifices des actualités ; transparentes et attendues, celles qui nous rendent les œuvres rapidement triées, encartées, formatées. »). Mais ce refus d’instrumentaliser les œuvres ne les dilue-t-il pas dans un vide discursif ? Car si chacune délivre son propre discours, elle n’est ici pas seule. Et parce qu’il est impossible de faire abstraction du contexte et de l’environnement immédiat, cette surdité à la parole du voisin rend parfois les œuvres muettes. Coincée entre un film de James Coleman (Ligne de foi, 1991-2005) et un conteneur clinquant de Fabien Verschaere (Modern Circus, 2009), la sculpture de Nicolas Fenouillat, qui tente de fixer une empreinte en volume à partir d’un son, reste sans voix (Partition 01, 2008). Vu de loin, à l’extrémité d’une perspective passant par la malheureuse barrière dorée de Mircea Cantor qui ne tient que par l’histoire qu’elle raconte (Arch of Triumph, 2008), le monolithe noir monté sur vérins de Fabien Giraud et Raphaël Siboni, un « simulacre de simulateur » qui s’agite, ne fait rien d’autre que de l’animation (NUMB, 2008).
Peut-être le parti pris défendu résulte-t-il de la forme tricéphale du commissariat, composé de personnalités aux goûts contrastés, et d’un mode de sélection par consentement mutuel. Si cette diversité a permis d’éviter un propos monocorde, n’a-t-elle pas conduit à une absence de point de vue général, conséquence de la nécessité de s’accorder sur les choix ? Car vouloir « dévoiler la lisibilité ou le mystère des œuvres […] sans rien leur ajouter » est une intention des plus louables. Mais n’est-ce pas souvent dans le dialogue et la confrontation à d’autres travaux que se révèle une œuvre dans toute sa complexité ?

LA FORCE DE L’ART 02, jusqu’au 1er juin, nef du Grand Palais, av. Winston-Churchill, 75008 Paris, www.laforcedelart.fr, tlj sauf mardi 10h-19h, jeudi-dimanche 10h-23h. Catalogue, coéd. Centre national des arts plastiques/Réunion des musées nationaux, 144 p., 20 euros, ISBN 978-2-71185-635-0.

La force de l’art
Commissaires : Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais, Didier Ottinger
Nombre d’artistes : 36
Nombre d’œuvres : 69

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°303 du 16 mai 2009, avec le titre suivant : La force de l’œuvre

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