Mercredi 24 octobre 2018

Monographie

La diagonale du fou

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 juillet 2007 - 732 mots

Le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg revient sur l’œuvre de Cesar Domela. Sa science de la composition a été portée par une volonté de briser les schémas régulateurs.

 STRASBOURG - Si pour Cesar Domela (Amsterdam, 1990-Paris, 1992), la création plastique fut pour une grande part affaire de structure, la quête de cette dernière s’est souvent accompagnée de libertés prises avec l’orthodoxie des courants ou des pratiques, dans une perpétuelle expérimentation de la matière. La présentation que lui consacre le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg en atteste, avec une minutieuse sélection d’œuvres qui éclairent précisément l’ensemble de sa carrière et ses évolutions, formelles mais surtout plastiques. Ce même si l’accrochage souffre un peu d’une trop grande exactitude chronologique, qui, par endroits, enferme le propos. Un rapprochement entre les travaux de diverses époques eut été en effet éclairant, en particulier afin de pouvoir embrasser d’un regard le saut effectué entre les compositions néoplastiques des débuts et les tableaux-reliefs de la maturité.
Grâce à l’entremise du « foisonnement » et de la plasticité de la matière adjointe au tableau, le relief, apparu dès 1929, est pour Domela l’occasion de délaisser la bidimensionnalité tout en mettant en œuvre sa foi en la structure et la composition. Une foi acquise dès ses jeunes années et renforcée au contact de Theo Van Doesburg et Piet Mondrian, qu’il rencontre en 1924 avant d’adhérer au groupe De Stijl et de faire sienne la discipline néoplastique. Une foi qui s’exprime en outre dans l’ensemble des catégories de son œuvre, voire les sous-tend.
L’exposition revient ainsi sur la pratique photographique, avec une sélection de clichés réalisés au cours des années 1928-1931 : des vues de végétaux ou de fragments architecturaux, démontrant son intérêt pour les « structures dans la nature ». Elle consacre aussi une salle au photomontage, auquel Domela, alors installé en Allemagne, s’est adonné activement au tournant des années 1930. De ses collaborations en tant que graphiste avec de grandes firmes telles que AEG, Osram ou Ruthsspeicher, il ressort un sens aigu de l’agencement des éléments et de leur mise en espace, toujours fluide sur le plan.
Dans le champ pictural, il est fascinant de constater combien le travail de Domela s’est en tout point appuyé sur des expériences de compositions rigoureuses animées de ruptures. Dès 1925, à l’encontre des préceptes de Mondrian, il introduit la diagonale dans ses compositions géométriques. Une ligne oblique qui, le temps aidant, semble se libérer, aidée par l’intégration dans ses tableaux-reliefs de matériaux toujours plus novateurs, qui deviennent eux-mêmes formes et couleurs, et dont l’énoncé laisse rêveur (cuivre, laiton, Plexiglas, bois précieux, ivoire, peaux de requin ou de crocodile…).

Entre douceur et rugosité
La géométrie est malmenée avec délicatesse. Le dessin explose en surface, conférant une dimension tactile au tableau, accentuée par des contrastes entre douceur et rugosité. La rigueur du trait prend une aspect calligraphique, manière d’atteindre un point d’équilibre avec le caractère graphique. En renouvellement constant, l’artiste ne s’enferme jamais dans une dialectique. Il privilégie au contraire un élargissement de son vocabulaire, qui va jusqu’à glisser, à partir du début des années 1960, vers une abstraction anthropomorphique. La diagonale de sa jeunesse est ainsi totalement libérée, comme dans cette Sculpture de 1962 où deux lignes de métal s’incurvent et s’entrelacent avec sensualité.
À bien considérer l’ensemble et le parcours proposé, s’impose dans la diversité des œuvres la logique d’une évolution fidèle aux principes qui ont façonné le jeune artiste. Domela s’en est fort bien expliqué : « Je me suis permis en effet non seulement d’introduire la diagonale mais encore et surtout d’utiliser la ligne courbe sur laquelle j’ai basé le rythme de mes tableaux-objets […]. On pourrait donc prétendre qu’en cela je m’étais détourné tout à fait des voies de De Stijl. J’ai le sentiment, au contraire, de les avoir approfondies en évitant l’écueil de l’uniformité dans la répétition, tout en respectant l’essentiel de la démarche abstraite par ma fidélité à la rigueur dans la discipline qui a fait la grandeur de l’idée néoplastique et du mouvement de De Stijl. » Une fidélité qui n’a pas entravé la qualité de novation, soutenue par une absolue liberté de création.

CESAR DOMELA. TYPOGRAPHIE, PHOTOMONTAGES ET RELIEFS

Jusqu’au 27 mai, Musée d’art moderne et contemporain, 1, place Hans-Jean-Arp, 67000 Strasbourg, tél. 03 88 23 31 31, www.musees-strasbourg.org, du mardi au vendredi 11h-19h, jeudi 12h-22h,dimanche 10h-18h. Catalogue, 160 p., 32 euros, ISBN 978-2-35125-048-8.

CESAR DOMELA

- Commissaire : Emmanuel Guigon, conservateur en chef du Musée d‘art moderne et contemporain de Strasbourg - Nombre d’œuvres : 112 - Surface d’exposition : 220 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°255 du 16 mars 2007, avec le titre suivant : La diagonale du fou

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