Ouverture

La collection Pinault s’installe à Venise

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2006 - 775 mots

Réaménagé tout en sobriété par l’architecte japonais Tadao Ando, le Palazzo Grassi apparaît bien petit face à la déferlante d’œuvres souvent de grand format réunies par le milliardaire.

VENISE - Longtemps elle aura été gardée dans le plus grand secret. Certains en étaient même arrivés à minimiser son importance quand d’autres avaient pu l’estimer à l’aune de l’espace qu’elle occupait dans de célèbres entrepôts. Le 29 juin à Venise, François Pinault accueillait personnellement les visiteurs venus découvrir sa collection. Déjà, sur le Grand Canal, le Palazzo Grassi s’était paré d’un filet lumineux conçu par Olafur Eliasson, tandis qu’un chien en ballon rouge éclatant de Jeff Koons semblait monter la garde devant le Palais. Un cœur suspendu (toujours de Koons) dans l’entrée poursuivait sur le même registre, avant d’en changer totalement avec l’immense pièce de Carl Andre 37th Piece of Work, œuvre magistrale acquise par le collectionneur récemment (lire le JdA no 220, 9 sept. 2005) et s’inscrivant parfaitement dans la cour du palais.

La tentation du maximum
Sur quatre niveaux, la commissaire de l’exposition, l’Américaine Alison Gingeras, a accroché un choix d’œuvres de la collection François Pinault couvrant la période de 1950 à nos jours. D’entrée, le ton est donné. Après un petit Hitler priant dans un coin (Him, Maurizio Cattelan), un grand caisson lumineux de Jeff Wall est situé dans un couloir n’offrant pas le recul nécessaire à la double lecture de l’image. Salle après salle, les œuvres vont se chevaucher, se neutraliser dans un lieu qui n’est manifestement pas ajusté à la présentation d’un nombre aussi important de pièces de grande dimension. La palme revient certainement aux salles Damien Hirst et Donald Judd. La qualité des créations n’est pas en cause, bien au contraire, mais l’absence de respiration finit par les étouffer. Certes, il était tentant pour le collectionneur, sa commissaire et Jean-Jacques Aillagon, le directeur du lieu, de montrer le pan le plus important possible de cet ensemble jusque-là resté en grande partie inédit, mais le Palazzo Grassi, avec ses petites salles adaptées à la peinture ancienne, imposait un accrochage plus minimal. Seul l’espace consacré à David Hammons est plus digeste, après que l’artiste en a lui-même retiré des œuvres.
L’ensemble réuni depuis une quinzaine d’années par le milliardaire se révèle pourtant à plus d’un titre impressionnant. Loin de donner dans l’échantillonnage, il comprend d’importants groupes d’œuvres pour chacun des artistes, ce qui en fait une véritable collection. Parmi les pièces historiques figurent trois peintures de Mark Rothko des années 1950 ayant appartenu à Paul Mellon, malheureusement mal servies encore une fois par l’accrochage. Il faudrait aussi souligner l’ensemble d’Achromes de Manzoni, la série des Ryman datant des années 1950 à 2004, mais aussi Agnes Martin, Cy Twombly… Si Richard Serra est chichement représenté par deux pièces, la commissaire – Italie oblige – a sélectionné de nombreuses créations de l’Arte povera, dont la fulgurante moto de Mario Merz (Accelerazione…, 1972-1986). En revanche, les Français sont mal traités, à l’exception de Pierre Huyghe, avec la projection de ses Grands Ensembles (1994-2001). Les deux seuls autres Hexagonaux, Bernard Frize et Pierre Soulages, ont même été associés dans un couloir à Antoni Tàpies !
L’incohérence de cet accrochage montre les limites de l’exercice. « Where are we going ? », malgré l’appui d’une commissaire, ne constitue donc pas à proprement parler une exposition, puisque de thème ou de propos il n’est ici point question. Au gré du parcours s’impose en effet le parallèle avec la présentation d’une collection permanente d’un musée (période pré-« Big Bang »), sans fausse note mais sans audace non plus, la présence de Francesco Lo Savio mise à part. Reste cependant une évidence : peu de musées en France, si ce n’est le Musée national d’art moderne, à Paris, peuvent véritablement rivaliser avec la collection d’art contemporain de François Pinault. « Il a réussi à réunir des œuvres qu’aucun musée français ne pourra plus acheter », constatait le directeur d’un grand musée de province.
L’ensemble laissait pourtant de marbre de nombreux invités du milliardaire, personnalités du monde des affaires, de la finance ou du show-business. Installée sur le bord du Grand Canal, dans la ville du rêve, la collection Pinault était perçue comme hors du temps. Sur l’île Seguin, nous aurions sans aucun doute assisté à un autre séisme !

« WHERE ARE WE GOING ? » : UN CHOIX D’ŒUVRES DE LA COLLECTION FRANÇOIS PINAULT

Jusqu’au 1er octobre, Palazzo Grassi, Campo San Samuele, 323, Venise, Italie, tél. 39 0424 600458, tlj 10h-19 h, www.palazzograssi.it ; cat., 272 p., 55 euros. - Commissaire : Alison Gingeras - Nombre d’œuvres : 152 - Nombre d’artistes : 49 - Surface d’exposition : 2 500 m2

Pontus sur le pont

Prédécesseur de Jean-Jacques Aillagon à la tête du Palazzo Grassi, Pontus Hulten est, au moment où rouvre le palais, au centre d’une émouvante exposition au Palazzo Franchetti. « Artiste d’une collection » revient sur les œuvres que l’homme de musée fit rentrer dans les collections du Moderna Museet, à Stockhlom, acquisitions auxquelles s’ajoutent ses propres dons au musée en 2005. Un parcours intime qui retrace toute la carrière du premier président du Centre Pompidou. Jusqu’au 9 juillet, tél. 39 0412 407711, www.pontushulten.it

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°237 du 12 mai 2006, avec le titre suivant : La collection Pinault s’installe à Venise

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