Mercredi 21 novembre 2018

Kasper König directeur du Museum Ludwig de Cologne

Le Journal des Arts

Le 9 janvier 2008 - 1279 mots

Kasper König a inventé, avec Harald Szeemann, Jan Hoet ou Rudi Fuchs, le visage de l'exposition au tournant des années 1980 et le type corollaire du curateur. Il organisera à l’été le quatrième Skulptur Projekte Münster.

Le directeur du Museum Ludwig de Cologne n’a pas le « look » policé et confortable de ses collègues, rompus aux codes langagiers et vestimentaires des fonctionnaires de la culture. Ni gris ni beige, il promène par le monde sa longue silhouette dégingandée, légèrement voûtée, le teint parcheminé, lourdes poches cousues sous des yeux jaunes, vifs et parfois narquois, cigarette collée aux lèvres fines ou dansant au bout des doigts, et toujours quelque chose de chiffonné dans l’allure, de préoccupé, d’un peu ahuri dans la physionomie qui évoque Buster Keaton ; toute une vie d’intensités semble s’être gravée sur son corps, il ne soigne guère les apparences, il semble se consumer avec application, les matins doivent lui être difficiles et l’urgence salvatrice. Ce père de quatre enfants est un hyperactif polymorphe. Du moins est-ce ainsi que je vois Kasper König depuis que je croise ce personnage majeur de la scène de l’art contemporain qui, avec quelques autres marginaux décisifs – Harald Szeemann, Jan Hoet, Rudi Fuchs – a inventé le visage de l’exposition au tournant des années 1980 et le type corollaire du curateur, du metteur en scène de l’art exposé. Le curateur (comme on dit aujourd’hui), le commissaire (comme on répugne à le nommer en français) ou l’organisateur d’expositions (comme on aurait pu se contenter de l’appeler), est encore une figure récente du monde de l’art. Elle s’est progressivement constituée depuis la fin des années 1960. Elle a son père fondateur, son « mythothète », feu Harald Szeemann, dont quarante ans d’activités sont trop souvent réduits à la seule exposition « When Attitudes Become Form » (Berne, 1969). Cet arbre tutélaire ne cache plus guère l’épaisse forêt des curateurs contemporains. Désormais, ils vont par paires ou trios et même par bandes de plus en plus nombreuses. Naguère, ils opéraient seuls. Pontus Hulten, lui aussi disparu l’an dernier, leur ouvrit la voie.

Sous l’aile de Pontus Hulten
C’est d’ailleurs sous son aile que Kasper König fait ses premières classes institutionnelles en organisant, à vingt-trois ans, une exposition Claes Oldenburg au Moderna Museet de Stockholm (1966). Deux ans plus tard, il récidive avec une rétrospective Andy Warhol. À cette occasion, il recouvre les façades de ce musée légendaire du fameux papier peint aux têtes de vaches. Nous sommes en 1968... C’est aussi cette année-là qu’il participe à la fondation de l’ICA (International Center of Communication A 379089) d’Anvers, espace alternatif stratégique de la géographie européenne d’alors. Il y travaillera entre autres avec Marcel Broodthaers, La Monte Young, Addi Köpcke ou le mouvement Lidl (Jörg Immendorff). Né en Westphalie, Kasper König avait étudié au lycée de Münster, puis au Courtauld Institute à Londres (en histoire de l’art) et à la School of Social Research de New York (en anthropologie). Un cursus académique atypique pour l’époque. Dès 1962, à l’issue de son service civil, ce jeune homme précoce, curieux et donc nomade, s’engage, parallèlement à ses études, dans les deux activités qui tisseront l’essentiel de son existence : l’exposition et l’édition. À Cologne, il contribue au collectif éditorial Hagar Verlag et entre comme stagiaire chez le grand galeriste Rudolf Zwirner, puis il travaille pour la Robert Frazer Gallery de Londres (1963-1964). Dès 1965, il représente le Moderna Museet de Pontus Hulten à New York. Un roman de formation qui commence bien. À partir de 1972, Kasper König entame également une activité d’enseignement qui le conduira aux États-Unis (notamment à l’Institute for Art and Urban Resources de New York), au Canada (au fameux Nova Scotia College of Art and Design d’Halifax dont il créera les remarquables éditions), puis à Munich, Hambourg, Düsseldorf, Francfort (dont il dirigera l’École des beaux-arts), etc. Pas plus que son infatigable activité d’éditeur indépendant ou associé, il est évidemment impossible d’évoquer les innombrables expositions réalisées par ce boulimique depuis 1964. De cette production proliférante, je retiendrai quatre entreprises exemplaires et dont la portée historique reste encore à décrire.

Skulptur Projekte Münster
L’histoire de l’art dans l’espace public lui doit une manifestation décennale, initiée en 1975, le « Skulptur Projekte Münster », dont Kasper König assumera à nouveau la direction cet été. Cette exposition à l’échelle de la charmante ville universitaire de Münster demeure le modèle du genre, souvent imité mais jamais égalé, tant pour l’ampleur de ses déploiements successifs que pour le spectre des problématiques explorées ou la liberté et les moyens offerts aux artistes. L’histoire de l’art contemporain lui doit, en 1981, à Cologne, « Westkunst », peut-être la première tentative de rupture globale avec l’historiographie moderniste-formaliste. Cette vaste exposition rebattait les cartes de l’art occidental depuis 1939 en prenant acte de l’extinction des «grands récits » héroïques pour jeter les bases d’une histoire pluraliste, complexe, contradictoire, soudain enrichie des figures et des formes singulières que le projet moderne n’avait su ni inclure ni penser. Les années 1980 découvraient là leur nouvel horizon épistémologique. L’histoire de l’art germanique lui doit, en 1984, à Düsseldorf, «Von hier aus » (« À partir d’ici »), sans doute le meilleur panorama de l’art en Allemagne au milieu des années 1980. Pour rendre compte de la scène de Düsseldorf, et plus largement de la Rhénanie du Nord, Kasper König avait construit sur 14 000 m2, avec l’architecte Herman Czech, tout un village postmoderne, véritable métaphore en abîme de l’Allemagne d’avant la chute du Mur, mais aussi d’un monde qui aurait pressenti son devenir multipolaire et de la communauté artistique éclatée qui en offrirait le reflet. Peu d’expositions auront, comme celle-là, démontré le génie dialectique de l’individualisme en déconstruisant le discours de l’exposition polygraphique.

De Francfort à Cologne
L’histoire de la petite forme expositionnelle lui doit, depuis 1987, le centre d’art Portikus, à Francfort, sobre boîte oblongue d’une centaine de mètres carrés, éclairée zénithalement et paradoxalement adossée au fronton néoclassique de l’ancienne bibliothèque municipale détruite durant la dernière guerre. Pendant plus de dix ans, Kasper König a fait de ce classique archétype du « white cube » un laboratoire de l’art contemporain, rejouant continûment la donne de l’exposition dans la double contrainte de cet espace unique, restreint et neutre, et de la compétition d’artistes de toutes provenances pour le réinventer. De ce pari de la condensation est résulté un saisissant scanner de l’art des années 1990. Aujourd’hui, Kasper König dirige le Museum Ludwig de Cologne. C’est probablement le couronnement de sa carrière. S’il a profondément renouvelé l’accrochage et la programmation de ce musée-cathédrale, c’est aussi pour lui l’occasion d’affronter les tensions que traversent aujourd’hui les grandes institutions muséales, contraintes d’équilibrer leurs budgets par des « blockbusters » qui drainent sponsors et publics, souvent au risque du travail scientifique et de l’attention prospective aux marges et aux exceptions. « Diriger un musée, ditil, c’est comme diriger une épicerie ». C’est ainsi qu’il montre cette saison Klee, Klossowski, Balthus et Mondrian mais également Gabriel Orozco, Tomas Schmit et Manfred Pernice. L’an dernier, il enchaînait deux superbes rétrospectives qu’on aurait bien aimé voir à Paris : George Brecht et Rosemarie Trockel. L’activiste et l’archiviste, qui ont toujours cohabité en lui, n’ont pas fini de nous instruire et de nous surprendre.

KASPER KÖNIG EN DATES

1943 Naissance à Mettingen (Westphalie, Allemagne)

1981 Commissaire de l’exposition « Westkunst – Zeitgenössische Kunst seit 1939 », Cologne (avec Laszlo Glozer pour le catalogue).

1984 Commissaire de l’exposition « Von hier aus », Düsseldorf.

1987 Fondateur du centre d’art Portikus, Francfort.

2000 Directeur du Museum Ludwig, Cologne.

2007 Dirige pour la quatrième fois le Skulptur Projekte Münster (1987, 1997) qu’il a contribué à créer en 1975.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°250 du 5 janvier 2007, avec le titre suivant : Kasper König directeur du Museum Ludwig de Cologne

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