Dimanche 22 septembre 2019

PAROLES D’ARTISTE

Jean-Pascal Flavien « Une sorte d’intégrité qui peut se désintégrer »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 847 mots

Avec des arrangements de volumes cubiques rouges et bleus, Jean-Pascal Flavien (né en 1971) déploie une réflexion tout en subtilité sur la bipolarisation, la relation de l’un à l’autre dans le cadre d’un espace architectural donné. À voir à la galerie Michel Rein, à Paris.

Les jeux d’association de cubes de tailles différentes que vous déployez dans la galerie ont pour origine une réflexion sur l’occupation relationnelle d’un espace. Sur quelles bases s’est-elle établie ?
L’exposition se restitue autour de l’élément central qui, pour moi, est la maison. J’en ai déjà réalisé deux, à Rio et à Berlin, avec à chaque fois des prémices très différentes. Une troisième est actuellement en cours de construction à São Paulo dans le cadre de la résidence d’artistes Capacete, organisée par [son directeur] Helmut Batista. La maison est un espace carré. Lorsqu’on m’a proposé de lancer ce projet, j’étais en train de lire La Prose du monde de Merleau-Ponty et je suis parti de cette phrase : « Il n’y a de parole (et finalement de personnalité) que pour un “je” qui porte en lui ce germe de dépersonnalisation. Parler et comprendre ne supposent pas seulement la pensée, mais, à titre plus essentiel, et comme fondement de la pensée même, le pouvoir de se laisser défaire et refaire par l’autre actuel, plusieurs autres possibles et présomptivement par tous. » En pensant à ma relation de travail ancienne avec Helmut Batista, qui m’avait déjà aidé pour la maison de Rio, j’ai pensé à un espace pour deux personnes, qui peuvent être amies ou pas, mais pas un couple. En créant une Two Persons House avec en tête cette idée de Merleau-Ponty, on atteint un temps de compréhension et de discussion où, à un moment donné, on est défait et refait par l’autre. Il y a là une sorte d’intégrité qui peut se désintégrer, c’est-à-dire qu’une personne restera une personne tout en commençant à devenir un peu l’autre. Cela, c’est l’espace, à la fois conceptuel et très concret. 

Le fait que votre dispositif repose sur une bipolarisation (le rouge et le bleu, la personne A et la personne B) accentue un jeu d’échanges, d’oppositions et de rapprochements…
Le dispositif repose sur deux principes : en premier lieu cette répartition entre deux personnes, soit A et B, qui ont chacune une couleur (rouge ou bleu) et génèrent deux blocs, puis un processus de fragmentation des volumes qui décroissent jusqu’à devenir tout petits. Et là, les volumes se mélangent et se perdent, s’entremêlent, etc., c’est ce qui m’intéresse. Tout à coup, l’espace devient très fort parce qu’il est celui de la discussion et du dialogue, celui de l’un et de l’autre ; on entre vraiment dans le champ d’une relation entre deux personnes d’où naissent des dialogues comme ceux écrits ici sur les murs. 

Assimilez-vous ce jeu de mise en relation des différents éléments de la maison à un jeu avec le langage ?
Oui, en effet. C’était très présent dans mon précédent projet à Berlin, la No Drama House, qui me renvoie encore sur des choses liées à l’écriture, en jouant notamment avec l’art conceptuel et avec la poésie que j’aime beaucoup. Je trouve que parler du langage est une façon très restreinte de parler des choses. Chaque maison fait naître quelque chose de nouveau dans le travail. Je me rends compte qu’avec la maison de São Paulo, je pense à éditer un livre de dialogues. 

Écrivez-vous des histoires avec tout cela ? Envisagez-vous des scenarii possibles avec les formes et les espaces ?
Tout à fait, il y a aussi des formes de scenarii. Je travaille également depuis très longtemps avec Julien Bismuth ; nous avons fait plusieurs performances ; nous avons fondé la maison d’éditions Devonian Press. Ce sont des choses qui ont un rapport à la narration et les moyens de l’utiliser sans être dans la représentation. Ici, il y a moins de narration, mais en même temps apparaît l’ouverture de ce dialogue de l’un à l’autre ; il s’agit donc d’une autre forme. Cette maison génère des pièces pseudo-conceptuelles, des installations, des maquettes qui sont des outils de travail, des arrangements. Mais, ce qui est très étrange, c’est que ce sont des cubes qui vont amener des situations à avoir lieu dans la maison. Par exemple, à un moment, vous êtes la personne rouge, mais vous êtes assis sur le cube bleu, ou bien il y a cette chemise qui porte dans ses poches carrées les cubes de l’autre couleur. Dans la No Drama House, à cause de son titre, il y a cette histoire de « qu’est-ce que le drame ? ». Finalement, ce que j’entendais par le mot « drama » est d’écarter le drame comme il est compris depuis l’âge romantique. J’ai donc envie d’exécuter une performance intitulée Play, qui soit une espèce de drame vécu : le drame d’habiter la maison, mais toujours sans représentation.

JEAN-PASCAL FLAVIEN. PERSON(NE) A PERSON(NE) B, jusqu’au 9 octobre, galerie Michel Rein, 42, rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 42 72 68 13, www.michelrein.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : Jean-Pascal Flavien « Une sorte d’intégrité qui peut se désintégrer »

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