Vendredi 14 décembre 2018

Portrait

Jean-Michel Leniaud directeur de l’École nationale des chartes

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2013 - 1805 mots

Libre-penseur et défenseur du patrimoine, Jean-Michel Leniaud dirige l’École nationale des chartes depuis 2011.

Historien de l’architecture et défenseur du patrimoine volontiers polémique, chercheur et formateur, il doit ouvrir une nouvelle étape dans l’histoire de l’École nationale des chartes.
« Un vrai savant, mais un très mauvais caractère. » Et encore, ces mots sont d’un pair, qui l’aime bien. « Tête de cochon, sûrement », dit un proche, qui ne l’apprécie pas moins. Jean-Michel Leniaud, historien de l’architecture, ci-devant professeur et directeur de l’École nationale des chartes, directeur d’étude à l’École pratique des hautes études, couvert de distinctions, est un personnage équivoque. Tout le monde s’en accorde, amis (il en a quelques-uns) comme ennemis (il n’en manque pas, et il les cultive tout autant). Pour l’heure, cet amateur de bonne chère fait montre d’une grande affabilité, attablé à une terrasse d’un bistrot proche de la Sorbonne, qu’il est appelé à quitter bientôt pour des locaux plus vastes situés rue de Richelieu (Paris).

L’établissement va perdre de sa solennité, ce qui ne déplairait peut-être pas à un directeur qui évoque les Considérations inactuelles de Nietzsche, pour lequel la culture historique n’a de sens que si elle nourrit la vitalité de la création. Depuis qu’elle avait pris la place du collège de théologie, l’École des chartes avait droit à une grille d’honneur place de la Sorbonne conduisant à une salle de classe où la quarantaine d’élèves s’asseyaient devant un tableau noir sur des bancs en bois.

Déjà, son nom sent le tilleul séché des bibliothèques médiévales. On s’étonne qu’elle ne s’appelle pas « Schola cartarum »… Les chartes, en l’occurrence, ce sont les édits. Accessible sur concours à des chercheurs, cette haute école se consacre à l’étude de l’écriture (la paléographie, en termes doctes), du document et plus généralement du témoignage légué par l’humanité. Les étudiants peuvent passer une heure à autopsier les statuettes carolingiennes, sous l’œil sourcilleux du buste de Louis XVIII. C’est à ce dernier que l’École doit sa création, en 1821, alors que la France s’engageait dans un mouvement de reconnaissance de son patrimoine, sous l’impulsion de la génération romantique.

Élite

Ce foyer, qui a enrichi musées et bibliothèques d’esprits brillants, détient lui aussi une réputation mitigée, portant une solide image de fabrique élitiste, dont les sortants auraient le plus grand mépris pour les « non-chartistes ». « Leur problème est qu’ils vivent en vase clos », admet Jean-Michel Leniaud sans difficulté. Ce travers, pense-t-il, doit beaucoup à une « formation et une idéologie historiographiques » tentées de voir les faits « en noir et blanc, et rendant inapte aux responsabilités et aux débats. Généralement, le chartiste s’intéresse à lui-même et sa propre pensée. Il a conscience de son propre ego, et peut-être plus encore. Il est persuadé de savoir, il ne cède pas de place au doute, il est peu dans la nuance ». L’auteur du propos est lui-même chartiste.

Dans ce cénacle, il serait heureux d’instiller de l’inquiétude, de solliciter « un débat », dans le sens donné par Nietzsche quand il soupesait les avantages et inconvénients liés à l’étude de l’Histoire. Jean-Michel Leniaud lui-même n’a pas manqué de prendre des positions à contretemps. À la Bibliothèque nationale, il défendit l’escalier de Jean-Louis Pascal, Grand Prix de Rome en 1866, construction promise à la démolition pour son défaut de fonctionnalité et d’esthétique. De même, il est le premier à s’affliger de l’abdication du ministère de la Culture, qui a renoncé cet été à protéger la halle en béton du marché de Fontainebleau, datant de 1941 (lire p. 7). Jean-Michel Leniaud est cependant homme à déjouer les pronostics, car il adhère aujourd’hui au comité pour la reconstruction de la flèche de la basilique Saint-Denis, prônée par l’académicien Erik Orsenna. La tour Nord et la flèche, élevée jusqu’à près de 90 mètres de hauteur au XIIIe siècle, ont été démantelées en 1846 par Viollet-le-Duc qui jugeait le monument en péril. L’idée, qui a peu de chance d’aboutir, serait d’ouvrir un chantier en reprenant les techniques médiévales, à l’instar des travaux conduits au château fort de Guédelon, en Bourgogne, prévus pour durer vingt-cinq ans.

Le chartiste s’amuse de la « consternation générale » que suscite cette hypothèse dans le courant dominant, à commencer par les services du patrimoine au ministère. Didier Rykner, fondateur du site Internet La Tribune de l’Art, qui s’était pourtant retrouvé en sa compagnie dans d’autres combats, fustige un « projet grotesque, traduisant une grande ignorance et un profond mépris du patrimoine ». L’intéressé n’en a cure, tout à sa joie de voir des élus communistes convertis au symbole religieux de la monarchie. Au micro de Jean Lebrun sur France Culture, Leniaud s’est refusé à condamner ceux qui rêvent de reconstruire le château des Tuileries ou celui de Saint-Cloud, disparus depuis un siècle et demi, jugeant positif de susciter ainsi « des émotions patrimoniales ». « En France, le débat est atone », déplore-t-il, en soulignant la passion entretenue par les Italiens autour de leur héritage. Il trouve même notre pays bien « pusillanime » en comparaison de l’Allemagne, qui rebâtit sans ciller les monuments disparus en 1945. « On a failli ne pas reconstruire Reims », souffle-t-il, faisant allusion au chantier de vingt ans qui a suivi la destruction de la cathédrale au cours de la Première Guerre mondiale… L’architecte Henri Deneux avait dû s’opposer à ceux qui voulaient préserver la « sublime beauté du chaos » de l’édifice en ruine, qui éblouissait Roger Martin du Gard. Ce qui n’empêche pas Jean-Michel Leniaud de souhaiter qu’on ne touche plus aux tableaux de la Renaissance, craignant qu’ils ne perdent à chaque restauration de leur « épaisseur historique ».

Son inclination pour le contre-pied l’a porté à défendre des édifices modernes, peu goûtés des historiens de l’art. « Il a eu le courage de créer une revue d’histoire de l’architecture dédiée au XIXe siècle (1), que tout le monde méprisait », lui reconnaît l’historien de l’architecture Alexandre Gady, qui a fondé il y a vingt ans avec lui l’association patrimoniale Momus, sans partager aujourd’hui tous ses avis.

Décorations

L’orateur ne fait guère dans la demi-mesure. Cet homme d’orgueil, dont la carapace masque aussi des blessures secrètes, peut se montrer virulent. Pour l’un de ses intimes et ancien conservateur du patrimoine, François Macé de Lépinay, « c’est un individualiste, très libre dans sa pensée ». « L’intransigeance est la manifestation de son intégrité, plaide de son côté Philippe Plagnieux, professeur à l’École des chartes, son ami depuis près de quarante ans. Il a une pensée très structurée, et instinctive en même temps, cherchant des mécanismes, capable d’avancer des concepts, sans être un “conceptualiste”. Il est ce qu’on appelait un polémiste. Mais il a un côté très humain, doté d’une vaste culture. Il adore la musique ou la nature, qu’il parcourt dans le Poitou auquel il s’est attaché. »

« C’est un personnage dense qui dit toujours ce qu’il pense. Mais, par expérience, je sais qu’il est ouvert à la discussion et peut changer d’avis », souligne Éric Gross, directeur de l’Institut national du patrimoine, qui se dit « très heureux » de son engagement au conseil scientifique de l’établissement.

« Il est à la fois chercheur, ayant fait évoluer la doctrine de l’urbanisme, et formateur. Il accueille ainsi beaucoup de doctorants, auxquels il accorde un grand soin », fait aussi observer Jean-Claude Waquet, président du campus Condorcet, qui fut son camarade de promotion à l’École des chartes. L’intéressé souligne « le dynamisme et les synergies qu’il a introduits » en son sein, où il a tissé des liens avec l’Université, non sans mal. À l’École, il a développé l’étude des technologies numériques, tout en rétablissant l’épreuve du latin sans dictionnaire : « Un recrutement de haut niveau dans le domaine des humanités devient de plus en plus difficile, expose-t-il, mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. »

En même temps, l’homme occupe bien son terrain. Le site de son École consacre l’essentiel de ses actualisations à ses différentes prestations, participations à des jurys ou événements. Officier de l’Ordre national du Mérite, commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres et de celui des Palmes académiques, chevalier de la Légion d’honneur : la liste de ses décorations est impressionnante, pour un homme qui casse les carreaux avec un sourire de garnement.

Batailles
Né à Toulon dans une famille d’officiers, il a hérité la culture classique d’un père helléniste et latiniste sourcilleux, médecin de la marine dont les pérégrinations le fascinaient durant son enfance. Par la suite, ses rencontres avec les historiens de l’art André Fermigier, Alain Erlande-Brandeburg et Bruno Foucart ont contribué à son orientation vers le XIXe siècle. Il a consacré sa thèse à Jean-Baptiste Antoine Lassus, pionnier du néogothique en architecture. Il dit avoir beaucoup appris du contact avec le terrain lors de son passage dans l’administration de la culture, à une époque « où le ministère avait du courage », soupire-t-il. Accédant en tant qu’inspecteur des monuments historiques au « monde extraordinaire » des architectes vivant faubourg Saint-Honoré dans l’opulence des crédits de l’après-guerre. Découvrant, conservateur régional en Rhône-Alpes, le mont Gerbier-de-Jonc en Ardèche et les églises de Savoie, les discussions avec les élus et la joie des plans de financement. Se battant contre le maire du Puy-en-Velay (Haute-Loire) pour la restauration de la cathédrale et contre celui de Moulins (Allier) pour protéger la caserne Villars du XVIIIe. Il s’est occupé du Palais idéal du facteur Cheval comme de la flèche de l’église d’Abondance ou du monastère Saint-Antoine-en-Viennois, la maison mère des Antonins. Où il a réussi à faire revenir l’orgue de Grenoble, qui avait été déménagé à la Révolution. Gageons qu’il s’est assis à son clavier, car sa première passion est la musique baroque dont il est un remarquable interprète. Au ministère, il s’est opposé à Jacques Sallois, directeur de cabinet de Jack Lang, pour tenter de mieux protéger le mobilier historique après le scandale de la villa Cavrois de Mallet-Stevens, dépouillée par ses occupants.

Il a accompagné les grands changements de la protection du patrimoine, avant de basculer du côté de l’enseignement. Aujourd’hui, il se demande bien où le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche va trouver les 700 000 euros de budget de fonctionnement de ses nouveaux sites. Il voudrait mieux faire connaître l’École dans les lycées, renforcer sa démocratisation, accentuer l’histoire de l’art de ces vingt dernières années, développer l’intérêt pour les archives numériques… Avec toujours un cri du cœur : « L’excellence ne se décrète pas, elle se conquiert ! »

(1) Livraisons d’histoire de l’architecture, semestrielle.

Jean-Michel Leniaud en dates

1951 Naissance à Toulon.

1972Admis à l’École nationale des chartes.

1976 Reçu à l’Inspection des monuments historiques.

1979 Conservateur des monuments historiques pour la région Rhône-Alpes.

1990 Élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études.

2011Nommé directeur de l’École nationale des chartes.

En savoir plus

Retrouvez la fiche biographique développée de Jean-Michel Leniaud sur : www.LeJournaldesArts.frannuaires-du-monde-de-l-art.php

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°397 du 20 septembre 2013, avec le titre suivant : Jean-Michel Leniaud directeur de l’École nationale des chartes

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