Dimanche 16 décembre 2018

Jean-Hubert Martin

Directeur du Museum Kunst Palast, à Düsseldorf.

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2004 - 1388 mots

De Paris à Berne et aujourd’hui Düsseldorf ou Milan, en passant par le château d’Oiron,Jean-Hubert Martin a su se tracer un parcours à la fois singulier et international.

Il est des syndromes comme le Goncourt, où la carrière d’un auteur débute et s’achève sur cette consécration. Il est aussi des expositions tellement manifestes qu’on oublie trop vite qu’il y a eu un avant et surtout un après. Tel est le cas des « Magiciens de la Terre », orchestrée par Jean-Hubert Martin en 1989 (1). Avec une lassitude courtoise, l’actuel directeur du Museum Kunst Palast de Düsseldorf se prête à la petite histoire, un jeu mille fois ressassé. « Lorsque j’ai présenté l’idée au début des années 1980 dans le cadre d’une Documenta, elle a été balayée. C’était impensable pour des gens de l’art contemporain. C’était une telle remise en question d’un réseau. Ayant voyagé très jeune en Asie, j’ai dû avoir prématurément ce sentiment de la mondialisation qui est aujourd’hui une tarte à la crème. »
Ce « grand œuvre », qui aura agité le landernau parisien et ouvert moult paradigmes, déterminera la trajectoire internationale de Jean-Hubert Martin. Bien qu’homme d’institution, il s’est souvent retrouvé à la marge. Mais c’est la marge qui tient la page, disait Jean-Luc Godard. « Son parcours illustre bien la situation qui est faite en France aux gens intéressés par des choses posant problème. C’est presque un destin », analyse Roland Recht, professeur au Collège de France. « Il n’a pas eu que des succès, mais ce qui frappe, c’est sa bonne humeur stratégique et bon enfant », remarque de son côté son ami Thierry Raspail, directeur du Musée d’art contemporain de Lyon.

Le choc du premier coup d’œil
Avec un père conservateur du Musée historique de Strasbourg, « le monde des musées était naturel, l’art contemporain moins ». Le jeune homme s’intéresse d’abord au cinéma. « J’avais l’idée d’un travail sur la diffusion des idées modernes dans l’architecture à travers le cinéma », raconte-t-il. Un thème séduisant, mais peu d’actualité voilà trente ans. Fraîchement licencié en histoire de l’art, Jean-Hubert Martin se retrouve au Musée du Louvre, sous la tutelle du triumvirat Laclotte-Foucart-Rosenberg. « On m’a dit que si je gardais ce sujet de thèse, je ne resterais pas. » Michel Laclotte l’enjoint à s’inscrire au concours de conservateur en 1968. Une fois diplômé, il ne s’attarde pas au Louvre et rejoint le Musée national d’art moderne au Palais de Tokyo. Embringué dans une aventure aussi politique qu’artistique, il devient l’interlocuteur des architectes pour le futur vaisseau du Centre Pompidou. Il évoque cette période comme une heureuse Arcadie. Les planches savonneuses y étaient pourtant légion. « Avec la création du Centre Pompidou, beaucoup de conservateurs sympathiques, et sans doute lui aussi, ont connu une mutation sensible. Des griffes et des dents ont poussé inconsciemment », rappelle un ancien collaborateur. Jean-Hubert Martin soutient alors Daniel Buren et Niele Toroni, mais aussi l’art conceptuel, ce qui fait l’effet d’un poil à gratter sur certains de ses collègues. Vers la fin des années 1970, il propose à la commission d’acquisition une œuvre de Sigmar Polke, laquelle lui sera refusée ! L’arrivée de Dominique Bozo signe le départ de Jean-Hubert Martin pour la Kunsthalle de Berne. Il se concentre sur les monographies, expose Bertrand Lavier, Gloria Friedmann et Tony Cragg. Il sera parmi les premiers à promouvoir l’avant-garde russe avec Ilya Kabakov. « Je crois au choc du premier coup d’œil, même s’il s’agit d’un premier effet de répulsion, même si c’est pour le réviser par la suite. Je n’aime pas les œuvres molles, tièdes. Je ne suis pas comme certains de mes collègues qui portent seulement les artistes que les galeristes mettent à leurs portes. » Dada et Picabia, le grand dynamiteur de la peinture pour la peinture, restent ses grandes orbites de pensée. « Jean-Hubert Martin est sans cesse en recherche, il traque le sens, quitte à remettre en question ses certitudes », observe André Magnin, son collaborateur sur les « Magiciens ». « C’est un électron très, très libre, qui a compris que ce sont les artistes qui font les institutions et non l’inverse. Pour lui, la conversation avec un artiste ne s’arrête pas à 19 heures. Son intérêt pour l’art ne se résume pas non plus à un abonnement Air France Paris-New York », résume l’artiste Bertrand Lavier.
Jean-Hubert Martin revient à Beaubourg en 1987, auréolé du poste de directeur du Musée national d’art moderne. « Quand je suis devenu directeur du musée, Christian Boltanski m’a dit : fais gaffe, c’est un endroit dangereux. » Il y organise son « geste », les « Magiciens de la Terre ». « Beaucoup ont compris que s’ils critiquaient l’exposition bille en tête, ça pourrait paraître raciste. Ce qui était terrible, c’étaient les dîners parisiens. Mes oreilles bourdonnaient. Pendant cinq à six ans, j’étais une bête curieuse », rappelle-t-il, amusé. Son mandat sera ponctué de différends plus ou moins abrupts avec les présidents successifs du Centre. Son refus étonnant, « absurde » selon certains, de reprendre l’exposition « Picasso-Braque » organisée en 1989 par le Museum of Modern Art, à New York, lui sera sans doute fatal. « Il y a eu une incompréhension générale devant sa décision. Il a pensé que ce n’était pas une exposition indispensable, ou qu’il serait revenu à Beaubourg d’organiser et non de reprendre. Il y avait eu aussi beaucoup de rétrospectives autour de Picasso », remarque Jean-Michel Foray, directeur des musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes et ancien conservateur au Centre Pompidou. Au terme de son investiture, Jean-Hubert Martin se retrouve au château d’Oiron (Deux-Sèvres), un « placard ». Il s’en accommodera, inscrivant le site au cadastre des collections de référence. « Il ne place pas ses taux de réussite au même niveau que ses pairs. Pour lui, si on est à Beaubourg, c’est pour y être, pas pour y rester. Il a cette pudeur de dire, je vais ailleurs, sans en faire d’ailleurs une théorie. Il n’a cherché ni à être intégré, ni à être rejeté », note Thierry Raspail.

Une structure souple
L’effet ricochet des « Magiciens de la Terre » détermine son arrivée en 1994 au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris. Un poste que peu de gens convoitaient. « C’était considéré comme un purgatoire dans le milieu de la conservation. On disait qu’il était envoyé aux crocodiles », ironise un conservateur. Sans doute la perspective d’une plus grande entité comme le Quai Branly, contrepoint d’un Beaubourg, a-t-elle motivé son entrain. Promis à la future institution, il est écarté par le conseiller du président Chirac, Jacques Kerchache. En 2000, année où il signe la Biennale de Lyon avec « Partage d’exotismes », il rejoint le Museum Kunst Palast de Düsseldorf. « Du Quai Branly, il n’a pas fait le drame de sa vie. Il représente une génération de gens indifférents aux petits territoires, ce qui nécessite à la fois une grande conscience de soi et une grande modestie », souligne Thierry Raspail. À Düsseldorf, il jouit d’un espace d’exposition de 3 000 m2, d’un vrai budget, de la structure souple d’une fondation et d’un contexte local riche. Tout en ayant récemment accepté le renouvellement de son contrat pour cinq ans, il est aussi associé à la ville de Milan pour le Museo del Presente qui devrait voir le jour sur la friche industrielle de Bovisa. « Son seul tort, c’était sans doute de vouloir secouer tout le monde en même temps. Il est aussi l’un des rares conservateurs français à avoir un éveil sur l’art d’outre-Rhin. Et la France a toujours livré des combats contre ceux qui voulaient ouvrir une lucarne sur l’Allemagne », conclut un ancien collaborateur de Beaubourg. Jean-Hubert Martin ou de la difficulté d’être Alsacien ?

(1) au Centre Pompidou et à la Grande Halle de La Villette, à Paris.

Jean-Hubert Martin en dates

1944 Naissance à Strasbourg.
1971 Conservateur au Musée national d’art moderne, à Paris.
1982 Directeur de la Kunsthalle de Berne, en Suisse.
1987 Directeur du Musée national d’art moderne.
1991 Directeur du château d’Oiron (Deux-Sèvres).
1994 Directeur du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris.
2000 Directeur du Museum Kunst Palast, à Düsseldorf.
2004 Exposition « Africa Remix : Contemporary Art of a Continent », du 24 juillet au 7 novembre au Museum Kunst Palast.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°197 du 8 juillet 2004, avec le titre suivant : Jean-Hubert Martin

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