Jan Hoet

Directeur du musée de marta herford (Allemagne)

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 29 avril 2005

Avec une rare énergie, Jan Hoet a permis la naissance au forceps du Musée d’art contemporain de Gand. Il s’est aussi taillé une place dans le panthéon des commissaires d’expositions. Un grand écart entre ambition locale et internationale, qu’il poursuit en Allemagne avec l’inauguration du Musée de MARTa Herford.

L’ancien directeur du SMAK (Stedelijk Museum voor Actuele Kunst) de Gand, en Belgique, est un être complexe. Bien plus complexe que ses hagiographes ou adversaires le prétendent. « Jan Hoet a ce que les Yoruba appellent “Ashé”, l’énergie de faire en sorte que les choses se produisent. Une énergie qui peut générer toute sorte de résultat, positif ou négatif. On peut faire de lui un portrait tendre et attentif, classiciste et anarchiste, bourgeois et joueur, un portrait réaliste ou une caricature », observe le directeur du Muhka d’Anvers, Bart De Baere, longtemps son collaborateur à Gand. Réagissant à toute observation, cherchant la bagarre avec ses amis et ses ennemis, son comportement avec le réel est presque pavlovien. Homme à femmes, aussi séduisant que John Cassavetes, Hoet aime l’ambivalence, l’énigme, mais aussi les choses familières. Une ambiguïté très belge, somme toute ! Certains voient en lui un conservateur habillé en anarchiste. « Les gens pensent que c’est un révolutionnaire de gauche, mais il est très catholique », rappelle son ami le photographe Rony Heirman. Sans doute est-ce dans la foi catholique que ce missionnaire « médiagénique » a puisé l’énergie pour prêcher pendant trente ans pour la création du Musée d’art contemporain de Gand. Le même dynamisme l’anime pour convaincre du bien-fondé de MARTa Herford, érigé par Frank Gehry dans un trou en Westphalie (Allemagne).

Manque de sens politique
L’enfance de Jan Hoet est teintée d’inquiétante étrangeté. Jusqu’à l’âge de 12 ans, il côtoie cinq pensionnaires installés dans la maison familiale à Geel (province d’Anvers), village entièrement ouvert aux patients souffrant de maladies mentales. Psychanalyste, son père est aussi collectionneur, notamment d’expressionnisme flamand. À l’âge de 15 ans, en visitant les galeries de Gand avec ses parents, Hoet s’entiche de l’École de Tervuren, l’équivalent de notre école de Barbizon. « J’aimais la tactilité de l’atmosphère. Plus tard, j’ai appris que dans une œuvre d’art, c’est l’effet et non la représentation qui compte », confie-t-il. Après des études de dessin et d’histoire de l’art, il épouse la voie de l’enseignement. Il rejoint aussi très vite l’Association pour le musée d’art contemporain de Gand, créée en 1957 par le collectionneur Karel Geirlandt.

Au terme d’une longue guerre de tranchées, le musée voit finalement le jour en 1975 : 2 000 m2 au fond du Musée des beaux-arts. Une gageure, puisque la très avant-gardiste Anvers semblait mieux placée pour accueillir une telle institution. Nommé directeur, Hoet se lancera par la suite dans la course politique pour appuyer son lobbying en faveur d’un bâtiment indépendant. « Il pensait percer en politique, murmure un proche. Il voulait réussir comme il l’avait fait dans le monde de l’art, voire devenir ministre de la Culture. » Certains lui reprochent d’ailleurs son manque de sens politique et ses algarades répétées contre les édiles. « C’est vrai qu’il a pris le bourgmestre par le col et l’a jeté dehors parce qu’il avait dit au sujet d’une œuvre de David Hammons qu’il fallait appeler les éboueurs, rappelle Bart De Baere. J’étais content qu’il le fasse. Le plus important est-il de développer un système ou une énergie ? Il ne faut pas le voir isolé, mais dans son contexte. Le contexte, c’est une Flandre qui s’émancipe lentement. » Son acharnement et, peut-être, ses colères paient au bout de vingt ans. Il obtient un bâtiment indépendant, inauguré en 2000, et adoube le musée d’un nom plus punchy : « SMAK ».

La collection joue la carte de l’éclectisme. « D’une certaine façon, Hoet est visionnaire, mais il a brassé large. Parfois, il est en plein dans le mille comme avec Panamarenko ou Luc Tuymans », remarque Rony Heirman. On peut toutefois lui reprocher son cœur d’artichaut. « La collection est erratique, impulsive sans physionomie bien claire, observe Rudi Fuchs, ancien directeur du Stedelijk Museum d’Amsterdam. Avec un musée, il faut être comme un fermier patient qui classifie. Jan est impatient et toujours en quête de jeunes artistes. Créer un musée exige une forme particulière de concentration. Mais Jan Hoet a été partagé entre deux ambitions, l’une locale, l’autre internationale. »
Ce dilemme prend naissance avec l’exposition-manifeste « Chambres d’amis » (1986). À cette occasion, Hoet invite les personnalités de la ville à accueillir chez eux des œuvres d’art et à ouvrir leurs portes au public. « “Chambre d’amis”, c’est aussi d’une certaine façon autobiographique. Ça me rappelait les patients dans ma maison quand j’étais enfant. Au lieu des patients, je mets des artistes », rappelle-t-il. Une façon de remettre le musée au cœur de la société et de la ville. Une manière d’atteindre aussi une notoriété internationale.

En 1992, il décroche la Documenta de Cassel, un de ses grands rêves de « synthèse », une « réponse positive, constructive dans la crise du monde de l’art après la guerre du Golfe ». Comme toujours, les jugements seront partagés. « Il prenait un peu moins de risques. On voyait déjà le “late Elvis period”. Il aurait dû avoir la Documenta quatre ans avant », analyse un observateur. Une amertume que balaie Bart De Baere : « La Documenta de Jan Hoet a rétabli l’importance de la Documenta. Il a redonné de l’ambition et cassé le système limitatif et yuppie des années 1980, où l’on avait les huit artistes les plus importants de la galerie la plus importante. L’exposition a donné beaucoup d’espoir. »

Jan Hoet dit se méfier des œuvres sentimentales, « anecdotiques, remplies de nostalgie », tout en ajoutant qu’« une exposition doit aussi avoir ses failles, ses vulnérabilités, quelque chose de sentimental ». Une contradiction de plus. Après la Documenta, et le baby blues consécutif, il a d’ailleurs produit une exposition sentimentale, « Rendez-vous ». Il va sans dire que l’exposition « My Private Heroes » au MARTa Herford taquine aussi la même corde. Hoet privilégie les associations visuelles sans dévider une quelconque pelote d’auteur. « Je laisse travailler l’artiste comme il l’entend, mais je prends la responsabilité quand c’est mauvais. Je ne dirai jamais que l’artiste n’a pas voulu m’écouter », affirme-t-il. Et les artistes lui en sont souvent reconnaissants. « C’est le dernier représentant d’une ancienne école de commissaire d’expositions. Il ne travaille pas de manière bureaucratique, remarque l’artiste Marina Abramovic. Il contourne les restrictions, il permet aux artistes de croire qu’ils peuvent encore travailler sans compromis. »

Musée itinérant
Son esprit continue à hanter le SMAK, à tel point qu’on lui a prêté le départ intempestif de son successeur, Peter Doroshenko. « C’est la belle-mère du musée », lance avec humour le marchand bruxellois Albert Baronian. « Depuis trois ou quatre ans, il n’y a pas grand-chose qui se passe à Gand, mais beaucoup de querelles. Personne n’a vraiment pris le relais, remarque l’artiste Wim Delvoye. On est dans une de ces périodes qui suivent le départ d’un dictateur. Jan Hoet régnait sur un monde qu’il avait construit. Les autres se disputent un monde déjà construit. »

Mais à trop régner sur un monde construit, Jan Hoet s’ennuie vite. C’est donc un nouveau défi qu’il mène à Herford, depuis 2001, pour faire admettre une institution née d’une volonté politique et industrielle, mais que la population locale juge comme une obscénité dispendieuse. Autre défi, les jeux entre l’art et le design au cœur du musée représentent une problématique inédite pour Jan Hoet. Homme de terrain et de projets, il caresse enfin l’idée d’un musée itinérant sur un bateau, dont le coup d’envoi serait donné à Roermond, sur la Meuse, en 2008. « J’aimerais que les artistes fassent les cabines, par exemple une salle de billard par Orozco, Rehberger pour la cuisine, Uklanski pour les lampes… » Les rêves très concrets d’un Belge visionnaire.

Jan Hoet en dates

1936 Naissance à Louvain (Belgique)

1975 Directeur du Musée d’art contemporain de Gand

1986 Exposition « Chambres d’amis »

1992 Directeur de la Documenta IX à Cassel

2001 Directeur de MARTa Herford (Allemagne)

2005 Inauguration du Musée de MARTa le 7 mai avec l’exposition « My Private Heroes » (jusqu’au 14 août) ; 2 septembre-9 octobre, « Pascale Marthine Tayou : Rendez-vous ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : Jan Hoet

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