James Bradburne, directeur de la Brera

James Bradburne, à la tête de la Pinacothèque de Brera depuis 2015, envisage les musées comme des forums sociaux

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 7 décembre 2016 - 1817 mots

Le nouveau directeur de la Pinacothèque de Brera, passionné par la transmission du savoir, promeut une \"révolution copernicienne\" dans les musées, qu’il considère comme des forums sociaux.

Dix mois après son arrivée à la tête de l’Académie de Brera à Milan, James Bradburne s’est retrouvé entraîné dans une controverse locale telle que les Italiens les apprécient au plus haut point. La cause en était l’invitation lancée à l’expert Éric Turquin à confronter la Judith tranchant la tête d’Holopherne, qu’il croit pouvoir attribuer au Caravage, à des tableaux du peintre et de ses suiveurs (1). Le directeur de la Pinacothèque s’est vu reprocher d’accrocher dans une institution publique une œuvre promue par un marchand et de n’avoir pas suffisamment pris de distance avec une attribution qui est loin de faire l’unanimité. Comme à l’accoutumée en Italie, les rumeurs sont parties en spirale et les portes ont claqué.

James Bradburne affiche un grand sourire. Il a beau lever les yeux au ciel, il apprécie l’adversité dont il semble extraire un regain d’énergie. En pareil cas, son flegme britannique peut trahir quelques signes d’inquiétude, mais, au fond, il n’entend pas démordre de ses convictions. Lunettes cerclées posées sur un visage rond, cheveux poivre et sel peignés en arrière qui manifestent leur indiscipline, gilet à l’anglaise, pochette et cravate multicolores, il a un peu l’air d’un professeur Cosinus échappé dans le monde strict des administrateurs et conservateurs de musée. Personnage d’une grande culture, il parle tour à tour au fil de la conversation anglais, français, italien, allemand, hollandais – et russe avec son épouse, qui fut créatrice de costumes au Bolchoï.

La Brera, un « concert d’idées »
Pour autant, le patron de l’Académie milanaise n’est pas membre de la communauté de l’histoire de l’art et ne prétend pas en être. Même dans la confidence d’un dîner amical, il avoue n’avoir pas d’opinion sur le rapprochement de la « mort d’Holopherne » avec le Caravage. Il laisse toujours carte blanche aux commissaires. Son apport, la passion qu’il a chevillée au corps, c’est la transmission du savoir.

Il a été nommé dans la foulée de la réforme qui a accordé leur indépendance aux grands musées nationaux. Comme il a dirigé neuf années durant le Palazzo Strozzi à Florence, le président du conseil, Matteo Renzi, qui était alors maire de la ville, n’ignorait rien de son tempérament rebelle et de son entêtement. Il a malgré cela approuvé sa nomination. Nicola Spinosa, qui a longtemps dirigé les musées de Naples, est un farouche détracteur de cette réforme, mais il se félicite de la nomination d’un homme qui « se meut intelligemment, suscite l’intérêt du public, sait manier les relations avec le milieu milanais » et transforme la Brera en un « concert d’idées et de langages ».
Manifestement très apprécié par les personnels, dont il a revalorisé le rôle, James Bradburne est un infatigable travailleur. « Il est incroyable, on ne peut pas l’arrêter, c’est un volcan d’invention, il met les carrés dans les cercles ! », s’exclame Devorah Block, qui l’a suivi après avoir travaillé comme responsable du service éducatif du palais Strozzi.

En moins d’un an, dans les galeries de la Pinacothèque milanaise, le nouvel arrivant a raccroché près de la moitié de la collection, en retravaillant notamment la lumière qui est souvent un désastre dans la Péninsule. Chaque tableau dispose d’au moins un cartel enrichi. Il a fait réaliser des panneaux destinés aux personnes aveugles et fait appel à des artistes ou des intellectuels, mais aussi à des enfants, pour ajouter des commentaires. « Attention au chien », est-il écrit à côté d’une composition de la Renaissance dans laquelle ceux-ci sont invités à rechercher le chiot caché dans un coin.
James Bradburne a produit toute une série de conférences et d’articles sur le langage approprié dans les musées, langage qu’il voudrait « intelligent et intelligible » et riche de différents registres d’expression pour s’adresser à un public divers. Il déteste les explications réservées aux spécialistes, tout en s’en prenant à la mode des cartels aux caractères illisibles placés tout en bas, qui sont « une insulte au visiteur ».

« Plus d’exposition ! »
À la Pinacothèque de Brera, il a invité un pianiste à jouer du Mozart dans les salles et ouvert les portes aux chauffeurs de taxi et concierges d’hôtel, « les ambassadeurs de la cité ». Cet homme au tempérament solaire ne manque pas d’ambition, puisqu’il compte bien doubler la fréquentation en deux ou trois ans. 90 % des visiteurs aujourd’hui sont milanais, 45 % ont moins de 35 ans et la même proportion découvre le musée pour la première fois.

Le directeur compte terminer le raccrochage en 2018, en même temps que la réhabilitation du bâtiment, l’ouverture de nouvelles réserves et d’une galerie d’art moderne au Palazzo Citterio voisin. Il aimerait aussi réhabiliter le jardin botanique et son observatoire délabré, ce qui nécessiterait de trouver le mécénat correspondant (il est un chaud partisan du partenariat public-privé). L’ensemble des budgets de restauration pourrait dépasser les 40 millions d’euros.

Dès son arrivée, James Bradburne a affiché son intention de « redonner la Brera aux citoyens, à la ville, au pays, à l’Europe » en plaçant « le visiteur au centre de l’expérience muséale ». Prônant le « retour aux collections permanentes », il se dresse contre la tournure qu’a pris l’évolution des grands musées ces dernières décennies. « Cela fait trente ans que je réfléchis à la muséographie, et je suis convaincu que cette frénésie d’expositions “blockbuster” est une mauvaise voie. »
Poursuivant : « Il faudrait dire : plus d’exposition ! Elles agissent comme une drogue. Elles permettent de gonfler les statistiques afin d’obtenir toujours plus de subventions publiques. En réalité, elles fragilisent les musées en créant une dépendance vis-à-vis de l’économie touristique tout en masquant le déclin de la fréquentation des collections permanentes. C’est à elles qu’il faudrait revenir aujourd’hui, en adoptant une approche interactive. » Il refuse ainsi de parler d’« exposition » pour ce qu’il appelle des « espaces de dialogue » éphémères et mouvants, ponctuant les galeries permanentes, dont la confrontation des œuvres caravagesques est un exemple.

Cette expérience, il l’a mise en pratique neuf ans durant au Palazzo Strozzi, qu’il voit comme le « laboratoire » de ses idées. Dans ce centre de référence, il a notamment réalisé une rétrospective mémorable sur Bronzino, rapproché Rosso Fiorentino et Pontormo, en en profitant pour inviter le vidéaste callifornien Bill Viola qui s’en inspire, et su habilement tenir une exposition sur un sujet aussi délicat que la création sous le fascisme.

Cherchez le faux

Né en 1955 au Canada, d’un père « très anglais » qui lui a légué un esprit rebelle, après une jeunesse partagée entre Toronto, Montréal et Vancouver, ce polyglotte globe-trotter a parcouru le monde au fil d’une expérience professionnelle marquée par sa passion pour l’éducation et les musées qu’il réunit à l’enseigne de la « fabrique du savoir ». Son passage à la Free School de Toronto, qui fait partie du réseau des écoles libres dans la veine anarchiste, a inspiré une insatiable curiosité. « C’est là, dit-il, que j’ai découvert le plaisir infini d’apprendre. » Ses études de philosophie et de linguistique ont aussi formé son inclination pour l’histoire orale. Pour l’exposition sur « Les années 30 » au palais Strozzi, en 2012-2013, il a ainsi monté un studio de radio, invitant les enfants à venir interviewer leurs ascendants sur les souvenirs de ce temps. Il a également reproduit des BD de l’époque, dans lesquels Mickey apparaissait comme un héros fasciste. Lors d’une exposition sur l’argent dans la Renaissance toscane (2), il a proposé un jeu de piste, qui permettait d’investir au fil des scènes décrites dans les tableaux, avant de compter ses pertes et ses gains en deniers. Dans les rapports avec le visiteur, il dit ainsi privilégier « le jeu et le questionnement » qui font de lui un acteur. Il cite l’exemple d’une vitrine de verres devant laquelle il a réussi à capter l’attention en inscrivant : « Quel est le faux ? ».

En 1990, il a été invité aux côtés de l’anthropologue Drew Ann Wake à monter une galerie des sciences de la Terre dans un centre scientifique de Vancouver. Quatre ans plus tard, il a été appelé à Amsterdam (son « second amour, après Paris »), au New Metropolis, le centre de la science et de la technologie installé dans le bâtiment de Renzo Piano. En 1999, il est devenu directeur du Musée des arts appliqués de Francfort-sur-le-Main, dont la fréquentation a doublé en trois ans. Il y a notamment invité les enfants à inventer des robots, à partir d’un travail sur les mouvements de leur corps avec des danseurs du Ballet de Francfort dirigé par William Forsythe. La consécration lui est venue au Palazzo Strozzi, où il a été conduit à manier le délicat équilibre des relations avec les milieux d’affaires et les élus.

Fantaisie et sérieux
Une carrière aussi marquée par les déménagements ne manque pas de cahots. Son départ du palais Strozzi s’explique par des contraintes budgétaires accrues, mais Godelieve van Heteren, très engagée dans la vie associative et politique aux Pays-Bas, reconnaît qu’il est « très en avance, ce qui rend le travail très excitant, mais sûrement pas toujours très facile ». « Nous nous sommes rencontrés autour d’un même ouvrage sur la table de philosophie et d’histoire d’une librairie d’Amsterdam, raconte-t-elle, et ce fut le début d’une grande amitié de vingt ans. Nous avons beaucoup discuté de l’adaptation des anciennes institutions aux défis de notre temps, que nous avons mise en pratique chacun dans notre domaine. Il est constamment en ébullition, mais il garde un grand respect des créations artistiques et du savoir hérité du passé. C’est sa façon de connecter l’ancien au nouveau monde. »

Son talent à mêler la fantaisie au sérieux ne manque pas de surprendre ses interlocuteurs. « Il n’a pas toujours la patience qu’il faudrait avec les bureaucrates et les politiciens, c’est sûr. Ou vous l’adorez ou vous le détestez », s’exclame Colin Tweedy, président du Building Centre à Londres, consacré à l’innovation architecturale, qui évoque son travail en tant que designer et architecte.
James Bradburne a monté des pavillons d’exposition, s’est rendu en mission en URSS, en Chine, a parcouru l’Europe, a été enseignant ou consultant. Il a écrit des livres de cuisine, des ouvrages pour enfants, il n’apprécie guère l’économie de marché et encore moins la culture centralisée, pense que les musées devraient se tourner vers les plus démunis. Il est collectionneur d’éditions originales de Savonarole, de Vasari, du Matisse édité par Tériade ; il aime la calligraphie chinoise, le maniérisme du Nord. Et ne se reconnaît « qu’un seul ennemi », la bureaucratie, auquel il voudrait bien opposer « la légèreté » de l’être.

Notes

(1) lire le JdA no 468, 25 novembre 2016.
(2) « L’argent et la beauté. Botticelli, les banquiers et le bûcher des vanités », 2011-2012.

James Bradburne en dates

1955 Naissance à Toronto.
1990 Création d’une galerie des sciences de la Terre avec Drew Ann Wake à Vancouver.
1994 Directeur du design, de l’éducation, de la programmation puis de la recherche du New Metropolis (aujourd’hui « Nemo »), Amsterdam.
1999 Directeur du Musée des arts appliqués de Francfort-sur-le-Main.
2006 Directeur du Palazzo Strozzi, Florence.
2015 Directeur de l’Académie des beaux-arts de Brera, Milan.

En savoir plus

Consulter la fiche biographique de James Bradburne

Erratum

"Depuis sa mise en ligne, le titre de l'article a été modifié. James Bradburne est le directeur général de la Pinacothèque de la Brera, de la bibliothèque nationale ouverte au XVIIIe s, comprenant près de 900 000 ouvrages, particulièrement riche dans le domaine musical, et de la médiathèque. Il existe une Académie des Beaux-Arts à la Brera, qui compte 3 500 étudiants, qui, elle, est dirigée par Livia Pomodoro."

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°469 du 9 décembre 2016, avec le titre suivant : James Bradburne, directeur de la Brera

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