Jacques Monory

Artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 20 janvier 2006 - 1506 mots

L’artiste Jacques Monory s’est tracé un chemin indépendant, loin des modes, des combats politiques et des fratries de la Figuration narrative. Portrait d’un anarchiste tranquille.

Chapeau de gangster, lunettes fumées, foulard au cou…, comme un personnage échappé de ses toiles, Jacques Monory avance masqué. L’artiste a longtemps poussé le travestissement et la fiction jusqu’à se rajeunir de dix ans. « Pendant dix ans, j’ai travaillé à mi-temps comme graphiste. J’étais isolé, j’avais dix ans de retard et c’était très gênant. Les gens vous jugent sur votre âge », murmure-t-il avec douceur. L’homme n’est pas du genre à proférer ou à professer. Il chuchote. « Henri Michaux disait : “je suis né fatigué.” Monory pourrait le dire aussi », lance avec malice le critique d’art Alain Jouffroy.
Fatigué ou pas, Jacques Monory naît dans un foyer modeste, entre une mère couturière et un père argentin, révolutionnaire dans les Brigades internationales à ses heures, chauffeur pour dames à d’autres moments. Dyslexique, Monory vivra une scolarité difficile. À l’âge de 14 ans, il suit des cours de peinture, découvre les œuvres de Matisse et de Picasso. « J’aimais l’odeur de la peinture, ce qui était mal vu après Duchamp. Je n’étais pas au courant de cette avant-garde-là, rappelle-t-il. J’adorais l’Embarquement pour Cythère de Watteau. Moi, c’est plutôt l’embarquement pour l’enfer ! » Après une formation d’arts appliqués à l’industrie, il officie deux ans pour un fabricant de poignées de porte, avant de travailler chez le graphiste Robert Delpire. Que peignait-il dans ces années 1950, dominées à Paris par l’abstraction ? « Des harengs saurs », rétorque l’intéressé. « Ses natures mortes le tiraient alors vers un surréalisme du quotidien, commente le critique d’art Jean-Christophe Bailly. Mais il n’a pas voulu se joindre au surréalisme tardif. Après avoir pratiqué des pâtes lourdes, épaisses, il a peu à peu lavé sa peinture de toute scorie. » Tellement lavé qu’il est allé jusqu’à détruire un grand nombre de ses premières œuvres. À partir de 1962, la peinture l’occupe à plein temps. Deux ans plus tard, il participe à l’exposition fondatrice de la Figuration narrative, « Les mythologies quotidiennes », initiée par les artistes Hervé Télémaque et Bernard Rancillac.

Le montage
À la photo et au graphisme, Monory emprunte l’art de la mise en page. Au cinéma policier, celui de la mise en scène. Il flirte même avec la réalisation en cinq petits films courts. Mais la plus grande empreinte du septième art sur l’œuvre de Monory vient du montage. « Au départ ses images étaient plus unifiées. Il y a eu un éclatement au fil du temps », note Anne Dary, directrice du Musée des beaux-arts de Dole (Jura). La littérature, d’Edgar Allan Poe ou de Baudelaire, appose aussi une marque, bien que plus discrète, sur son travail.
Monory n’a pas toujours aimé être qualifié de peintre. On lui a même souvent reproché de mal peindre. « La peinture est une matière très forte. On peut l’aimer pour elle-même, mais les peintres qui aiment la peinture pour la peinture m’énervent », déclare-t-il, tout en confessant : « j’avais prétendu que je me fichais de la peinture, que je ne m’intéressais qu’à ce qui se cache derrière. Mais la peinture n’est pas un produit neutre. Maintenant, j’ai du plaisir à mettre des matières, à faire un fond. » Bien que frontaux, les tableaux de Monory ne s’offrent pas au premier regard. Ils intriguent, perturbent, tolèrent mal le voisinage avec d’autres œuvres.
Tout comme Yves Klein et son IKB (1), Monory s’est trouvé une signature avec le bleu. Depuis moins d’un an, le marchand de couleurs Marin a d’ailleurs lancé en son hommage le « bleu Monory ». Un filtre unificateur imposant une distance, une dédramatisation, masquant peut-être aussi les imperfections de la peinture. « Le bleu, c’est le refus de choisir entre le jour et la nuit, entre chien et loup, une sorte d’entre-temps qui empêche d’identifier les choses », indique Alain Jouffroy. Le voile onirique s’est toutefois mu en une forme de glaciation, virant à l’acidité avec la palette jaune et violet des « Technicolor ».

Violence
Des « Meurtres » où, à la suite d’une douloureuse rupture amoureuse, il se représente assassiné, aux « Toxiques », en passant par les « Velvet Jungle », la mort, réelle ou annoncée, sert de fil rouge à son travail. Sa timidité cacherait-elle une violence meurtrière et suicidaire ? Sans doute, puisque Monory parle lui-même de « thérapie par la peinture d’un assassin précoce ». Il avoue une fascination pour le tir, qu’il a longtemps pratiqué, et les armes à feu. « Son rapport aux armes à feu est plus proche d’une discipline intérieure, observe toutefois Jean-Christophe Bailly. Regarder à travers un viseur de tir ou de photo, c’est faire preuve de distance. » Une distanciation qui s’exprime aussi dans son sens marqué de la dérision. Quand une banque lui commande une fresque pour son siège social, il propose de peindre le hold-up de ladite banque !

« Sentiments politiques »
Circonspect, Monory l’est face aux vieilles lunes révolutionnaires. « À 12 ans, j’avais déjà conscience de la bêtise des entreprises sociales. Je n’ai jamais été passionné par l’action politique. J’ai su presque tout de suite que ce n’était pas sérieux », précise l’intéressé. Sous l’emprise du cinéma d’Howard Hawks, il n’est pas pour autant dupe du rêve américain. « Monory n’a pas d’idées politiques, mais des sentiments politiques, plutôt même des répulsions politiques, relève Alain Jouffroy. Il a une manière non offensive, passive, d’être contre l’autorité. » L’artiste n’est pas un moraliste : il énonce plus qu’il ne dénonce. « Il nous laisse souvent nous débrouiller avec le sens des tableaux, convient la critique d’art Anne Tronche. La question qu’il pose, c’est : comment un peintre peut-il traiter de l’histoire, et peut-il encore traiter de l’histoire ? »

Pessimisme fondamental
Tournant le dos aux fratries et aux querelles de chapelle, Monory a choisi l’isolement. « Il ne figurait pas dans les plans qu’ourdissaient Rancillac et Télémaque pour faire sortir la Figuration narrative de l’ombre, souligne le critique d’art Jean-Luc Chalumeau. Il n’est ni des provocateurs comme Recalcati ou Arroyo, ni des politiques comme Fromanger. C’est un individualiste comme Velickovic ou Klasen. » Son indépendance s’exprime à tous les niveaux. Lors d’une exposition, il aime maîtriser le choix des œuvres ou de l’accrochage, ce au risque du ratage. D’une certaine façon, il se dérobe au tri d’un regard critique. « Pour la rétrospective du Musée de Dole en 1999, nous l’avons un peu violenté, confie Anne Dary. Il préférait montrer ses dernières œuvres. Il s’est rangé à nos observations, mais il a fallu discuter ! » Il peine tout autant à confier la gestion de son travail à un marchand. Il y a quelque ironie à commencer sa carrière avec Aimé Maeght, poursuivre avec Daniel Lelong pour finir… chez Laurent Strouk ! S’il quitte Lelong dans les années 1990, c’est que la galerie vend difficilement ses œuvres. On l’aurait alors imaginé chez Louis Carré & Cie, mais le courant ne serait pas passé.
Après avoir eu son brin de succès dans les années 1970, notamment lors de l’exposition mémorable des « Opéras glacés » chez Maeght en 1976, Monory a connu comme d’autres artistes de la Figuration narrative un certain ostracisme. Il n’en est pas moins resté cohérent avec lui-même. « Je ne l’ai jamais entendu geindre. On ne peut pas jouer avec les panoplies du gangster ou du cow-boy et être un petit artiste qui gémit, remarque Jean-Christophe Bailly. Ce qui lui permet de résister, c’est son pessimisme fondamental, c’est ce qui l’a protégé des illusions politiques et de celles de la gloire. » Un jugement que conforte l’intéressé : « Je n’ai pas été complètement inconnu, ou méprisé, ou sans le sou. J’ai toujours eu mon petit succès. Par moments, j’ai regretté de ne pas être américain. Peut-être aurais-je alors eu du succès. J’étais même fabriqué pour en avoir, si je ne m’étais cantonné à faire des meurtres de plus en plus grands. Ce n’est que depuis peu que je ne regrette pas. » L’artiste le plus fictionnel de la Figuration narrative serait-il aussi le plus stoïcien ?

(1) ou International Klein Blue, nom de la formule de bleu déposée par Klein en 1960.

Jacques Monory en dates

1924 Naissance à Paris. 1964 Participe à l’exposition « Les mythologies quotidiennes » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVP). 1971 Exposition « Velvet Jungle », ARC-MAMVP. 1976 « Opéras glacés », Galerie Maeght, Paris. 1994 « Les éléments du désastre », dernière exposition à la Galerie Lelong, Paris. 1998-99 Monographie au Musée de l’abbaye Sainte-Croix, aux Sables d’Olonne, puis au Musée des beaux-arts de Dole. 2005 « Jacques Monory - Détour » au Mac/Val, à Vitry-sur-Seine, jusqu’au 26 mars 2006. 2006 Participe à l’exposition « La Figuration narrative dans les collections publiques 1964-1977 », jusqu’au 20 mars au Musée des beaux-arts d’Orléans, puis du 7 avril au 2 juillet au Musée de Dole ; monographie, Galerie Maeght, Paris, du 26 janvier au 11 mars.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°229 du 20 janvier 2006, avec le titre suivant : Jacques Monory

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