Isabelle Pallot-Frossard, conservatrice générale du patrimoine

Actuelle directrice du laboratoire des monuments historiques, Isabelle Pallot-Frossard a un point de vue bien affirmé sur la restauration des œuvres d’art

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 28 janvier 2015 - 1624 mots

Isabelle Pallot-Frossard s'apprête à prendre la direction du Centre de recherches et de restauration des musées de France.

Réconcilier la restauration, la préservation des œuvres et la connaissance : tel pourrait être le sous-titre d’un article publié en avril 2011 dans Histoire de l’art par Isabelle Pallot-Frossard, qui prend l’allure d’un manifeste au moment où elle va peut-être être appelée à la tête du Centre de restauration et de recherche des musées de France (C2RMF).

À 59 ans, cette dame, dont la voix tranquille contraste avec le visage énergique, est chargée de reprendre un organisme désorienté. Réunissant depuis 1998 le service de restauration des musées de France et leur laboratoire, déjà handicapé de naissance par un acronyme aussi laid qu’abscons, le C2RMF n’a jamais accompli la synthèse entre ses deux branches d’activité. Le centre « revient de loin, après une longue vacance de direction », juge Bertrand Lavédrine, professeur au Museum d’histoire naturelle et directeur du centre de recherche sur la conservation des collections. « Pouvant parler de physique-chimie avec la même autorité que des sciences de l’homme », Isabelle Pallot-Frossard est à ses yeux la personnalité capable de « redéfinir les besoins, tout en réunissant des personnels très différents autour d’une dynamique ».

Une interlocutrice privilégiée
Le C2RMF a été bloqué des années par les clivages nés du rêve d’un grand centre de réserves, de recherche, de restauration et de formation en Île-de-France. Installé dans la cour du Louvre, le laboratoire a perdu des chercheurs et dû reconstruire sa relation endommagée avec le CNRS et l’Université. Grâce à ses équipements de pointe et ses personnels ultra-compétents, il est cependant reconnu dans les programmes européens. On ne saurait en dire autant du département de restauration, installé dans le pavillon de Flore voisin, profondément atteint par la crise de la profession et le désarroi idéologique de cette activité. En témoigne son image aujourd’hui encore affectée par le dévoilement de la Bethsabée de Rembrandt au Louvre, toujours jaunie par les vernis anciens après huit mois d’intervention.

Le ministère de la Culture porte toute la responsabilité de cette situation. Il n’a jamais reconnu la profession de restaurateur de musée : aussi surprenant que cela paraisse, le C2RMF ne compte aucun restaurateur attaché en peinture ou sculpture qui puisse approfondir la connaissance d’une période. Frédéric Mitterrand est le premier responsable de la débâcle du projet de grand centre, en banlieue parisienne. Même après la controverse sur la restauration interrompue du retable d’Issenheim à Colmar, la tutelle n’a pas songé à demander au centre d’élaborer un code de conduite destiné aux musées de France. Il ne viendrait pas à l’idée aux ministres de nommer un scientifique à sa tête. Du moins, non sans hésitations et tiraillements au sein de son administration, Fleur Pellerin a-t-elle choisi en Isabelle Pallot-Frossard une professionnelle aguerrie. Archéologue de formation, elle a dirigé 22 ans durant le laboratoire des monuments à Champs-sur-Marne. La liste de ses publications occupe plusieurs pages. Suractive, au point d’inquiéter parfois ses collègues sur un risque de dispersion, elle a toujours porté plusieurs casquettes, sans parler d’un nombre impressionnant de titres, en France comme à l’étranger notamment dans le réseau des associations liées à l’Unesco. « Elle est à la croisée des mondes de la conservation, des scientifiques et des historiens de l’art qui, comme on le sait, ne communiquent pas facilement », témoigne Michel Herold, qui l’a connue en Picardie comme conservateur des monuments historiques à leurs débuts et partage sa passion pour le vitrail. « Au laboratoire de Champs-sur-Marne, elle a beaucoup fait pour développer la recherche fondamentale. Sur la rose de la Sainte Chapelle, en lien avec l’Université, nous avons ainsi mené un travail de connaissance du verre extrêmement approfondi. »

Si l’on en croit ce chercheur du centre André Chastel au CNRS, « elle s’est toujours montrée à l’écoute des autres, avec une grande simplicité, une attention à leurs compétences et aussi à leur personne ». Alexandre Gady, qui siège avec elle à la commission des monuments historiques, avec la dent plus dure, en parle comme d’une « fille vraie, avec sa vérité, dont la franchise s’accompagne toujours d’une bienveillance et d’une élégance », atténuant la part de conflit dans les disputes. « Une bonne personne, comme on dit en italien. »

Creuset des disciplines
L’intéressée aura besoin de ces qualités au C2RMF, où elle ne souhaite pas présager de ses intentions, soulignant d’emblée qu’aucun changement ne pourrait s’envisager sans l’adhésion des personnels. « Elle a une parole libre et du caractère, poursuit Michel Herold, mais elle s’est toujours bien entendue avec sa hiérarchie qui respecte l’autorité de sa compétence ». Elle reste ainsi prudente aujourd’hui sur des questions sensibles, comme l’hypothèse d’une évolution du centre, aujourd’hui service à compétence nationale, vers un statut d’établissement public qui lui donnerait davantage de poids et d’autonomie. Très attachée au service public, elle a un regard de surprise et scepticisme quand elle est interrogée sur l’éventualité d’une ouverture à des contrats avec le privé, qui élargiraient la connaissance du patrimoine et pourraient offrir au C2RMF une source de revenu. N’ayant aucune envie de se soumettre au langage politiquement correct, elle attend d’être appelée « directeur », sursautant en apprenant que l’annuaire du service public l’affuble du titre affreux de « cheffe du laboratoire » de Champs.

Ce discret traditionalisme ne l’empêche pas d’affirmer clairement son désir d’ouverture et de renouveau du métier : elle voit la restauration comme le lieu d’une « rencontre entre l’historien, le scientifique et le praticien ». Elle n’est manifestement pas une grande adepte de la restauration ou de l’histoire de l’art au feeling. Le seul intitulé du premier paragraphe de son article précité devrait faire sursauter plus d’un conservateur ou restaurateur : « L’apport des sciences exactes à l’histoire des œuvres ». Elle s’éloigne en même temps de la fausse bonne idée de faire reconnaître la restauration comme « une discipline à part entière », telle qu’elle est défendue par des professionnels comme Ségolène Bergeon et fut exprimée à l’échelle européenne par une rencontre à Pavie en 1997. À ce désir d’anoblissement, bien compréhensible, elle préférerait une vision plus moderne faisant de la restauration le creuset d’une « approche interactive entre disciplines : l’histoire, l’histoire des arts, la chimie, la physique, la mécanique ou la biologie ». En arrivant au C2RMF, elle est consciente du champ inouï de développement qu’offrent les nouveaux dispositifs d’imageries qui font montre d’une précision jamais atteinte. Mais, aux laborantins, elle voudrait dire que « la science ne peut pas tout », les mettant en garde contre l’indigestion de « tranches napolitaines », autrement dit la fascination des coupes stratigraphiques de la peinture qui ne trouveraient pas à s’insérer dans « une problématisation » et un savoir partagé.

Emerveillée par les vitraux
Elle se montre aussi affirmée envers l’intégrisme hostile à la restauration toujours très actif en France. Elle rappelle avec amertume la controverse lancée il y a quarante ans contre celle des vitraux de la façade occidentale de la cathédrale de Chartres. Des noms aussi illustres que les peintres de vitrail Alfred Manessier et Jean René Bazaine s’étaient élevés contre leur nettoyage et leur protection par un film polymère. Les intervenants furent accusés de « tuer le vitrail de France » – et avec du plastique ! Secrétaire d’État à la Culture, Françoise Giroud interrompit l’intervention en promettant de trouver un traitement « moins brutal ». La recherche a prouvé que le rétablissement de l’équilibre des couleurs perdues sous la suie était non seulement inoffensif, mais aussi protecteur. « Mais la conservation a été bloquée des années ! Alors oui pour la prudence, la transparence et le débat, mais céder à ces pressions pour aboutir à l’inaction, c’est tout à fait dramatique. » La controverse, elle connaît, pour avoir encore récemment travaillé à la demande de Lavédrine sur la grotte de Lascaux, objet de disputes enflammées.

Le vitrail, c’est le grand amour d’Isabelle Pallot-Frossard. Après des études de lettres classiques, d’histoire de l’art et d’archéologie, sa carrière a été orientée par la rencontre avec Jean Feray, spécialiste du mobilier, un « puits de science », qui la guida vers l’inspection des monuments historiques. La dizaine d’années passée à ce titre à sillonner le Nord-Est de la France devait nourrir sa connaissance du vitrail dont elle est devenue une spécialiste. C’est l’architecte et directeur du patrimoine Christian Dupavillon, proche de Jack Lang, qui lui proposa en 1992 de diriger le laboratoire des monuments historiques, lequel mériterait bien davantage de reconnaissance et de moyens.
Isabelle Pallot-Frossard est née, avoue-t-elle, « d’une famille un peu bizarre ». Son grand-père, L.O. Frossard (pour Louis Oscar), a participé à la fondation du Parti communiste français avec Marcel Cachin, avant de revenir à la social-démocratie. Son père et sa tante étaient versés du côté du Figaro. Janine Frossard tenait la rubrique féminine du quotidien, où elle faisait progresser les idées nouvelles. Son père est André Frossard, éminent penseur catholique, conservateur, ami de Jean Paul II. Il a rencontré sa mère, issue de la bourgeoisie lyonnaise, dans la Résistance. Il est arrivé régulièrement à la fillette de se rendre à la cathédrale de Chartres, où elle s’ennuyait ferme sur un banc en l’attendant. Inévitablement, son regard était accroché par le bleu si lumineux des vitraux, par ailleurs très sales. On était alors loin de comprendre que la pérennité de cette couleur, mise au point au milieu du XIIe siècle à Chartres et à Saint-Denis, était assurée par sa composition chimique singulière. Quand elle parle de cette découverte, ses yeux pétillent.

Isabelle Pallot-Frossard en dates

1955 Naissance à Neuilly-sur Seine
1980 Inspecteur des monuments historiques pour la région Picardie-Champagne-Ardenne-Lorraine
1992 Directeur du laboratoire de recherche des monuments historiques
2015 Directeur du centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°428 du 30 janvier 2015, avec le titre suivant : Isabelle Pallot-Frossard, conservatrice générale du patrimoine

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