Lundi 10 décembre 2018

Germain Viatte

Directeur du projet muséologique du Musée du quai Branly

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 30 avril 2004 - 1329 mots

Germain Viatte a participé à la genèse de nombreuses institutions. Il œuvre aujourd’hui à la mise en place du futur Musée du quai Branly.

« Je n’aime pas l’exercice du portrait. Ça me barbe. Je ne me sens pas partie prenante des petites stratégies de personnes ou de milieux. » Germain Viatte, responsable du projet muséographique du Musée du quai Branly, serait-il coquet ? Son regard bleu limpide, ses rides légères creusées dans le sourire en font plus un universitaire raffiné qu’une diva.
Conservateur général du patrimoine, il aura participé à la genèse de nombreuses aventures, du Centre national d’art contemporain en 1967 au Centre Pompidou, où il fut successivement conservateur (1975-1985) et directeur du Musée national d’art moderne, de 1992 à 1997. Une longévité qui n’a rien d’un fleuve tranquille ! Mis sur la sellette par l’affaire des faux Mondrian que le musée avait failli acquérir – « un cas exemplaire, à méditer, d’intoxication collective instrumentalisée par un escroc », assure-t-il –, il s’en sort de justesse en effectuant des recherches que l’obsession du secret entravait. « Bien qu’ayant évité une catastrophe collective, je me suis retrouvé bien seul », confie-t-il. Entre celle de titans comme Pontus Hulten et Dominique Bozo, sa voix manquait peut-être de coffre. « Il n’a pas un sens naturel du pouvoir, ce qui l’a écarté. Il n’est pas assez politique », note un observateur. « Dominique Bozo était un terrien, qui savait ce qu’il voulait et donnait des orientations fortes. Germain avait le défaut de sa qualité. Il était ouvert, disponible, sans direction précise », renchérit un conservateur du Centre Pompidou.

Pas très « artistiquement correct »
« De tous les milieux que j’ai traversés, notamment celui de l’art contemporain, chacun a ses règles, ses codes, ses stratégies, ses organes de presse. Ce milieu ne m’intéresse pas. C’est un monde qui prend et qui jette », déclare Germain Viatte. Pas d’acrimonie dans ces paroles, juste du détachement. Loin de tout parisianisme, Germain Viatte s’est attaché très tôt à la province. De 1985 à 1989, il conduit la direction des musées de Marseille et participe à la création du Musée des arts africains, américains et océaniens de la ville. « On m’avait dit, qu’est-ce que tu vas faire dans ce trou ? », se souvient-il, amusé. Peu enclin à la nostalgie, il garde de son expérience marseillaise le souvenir d’un vrai soutien municipal. Au cours des trois années suivantes, il participe au développement des musées de société en qualité de chef de l’Inspection générale des musées. En prévision de la fermeture de Beaubourg pour travaux, il initie l’opération « Hors les murs » dans les grandes villes de province.
Sans se draper dans la réserve, Germain Viatte ne s’épanche pas pour autant. « J’aime que les choses puissent aboutir, sans les dénigrer aussitôt comme on a coutume de le faire. Le “monstre” Pompidou, je l’aime, malgré les anticorps qu’il suscite, et, pour tout dire, je ne le trouve nullement monstrueux ! On n’aime pas le mot institution, et pourtant, tout le monde vit sur la bête. Quand on appartient à une organisation, on doit la porter, la défendre. » Ses anciens collaborateurs évoquent son cadre de travail plus collégial que pyramidal. « C’est une des rares personnes à faire travailler les gens avec l’amour du projet. Il sait créer une magie dans le travail », souligne Sarah Wilson, professeur au Courtauld Institute (Londres) et ancienne collaboratrice pour l’exposition « Paris-Paris ». « Il a des petits gestes attentionnés, une écoute que peu de gens ont », ajoute Nadine Pouillon, ancien conservateur au Centre Pompidou. Germain Viatte se méfie de la doxa comme de la peste. À l’heure où les Savonarole multiplient les anathèmes contre l’école de Paris, il organise en 1981 l’exposition « Paris-Paris ». Une suite pas très « artistiquement correcte » aux thèmes ping-pongs  (« Paris-Moscou », « Paris-Berlin ») chers à Pontus Hulten. Germain Viatte est souvent critiqué pour son goût trop classique. Certains évoquent ses réticences dans les commissions d’acquisition du Musée national d’art moderne. Bien qu’il déclare aimer les artistes dans leur diversité, il semble les apprécier à distance. « C’est un littéraire, un chercheur très organisé qui aime la précision et l’ordre. Il aime approfondir un sujet. Il aurait presque pu être dans un laboratoire », observe Jean-Louis Prat, directeur de la Fondation Maeght (Saint-Paul de Vence).
Germain Viatte a aussi fait preuve d’esprit d’avant-garde en s’intéressant très tôt au Japon. Il fut parmi les premiers à s’y rendre fréquemment, dès la fin des années 1970, dans le cadre de prêts aux musées nippons. « Germain a un respect vis-à-vis de la tradition japonaise. Il est courtois, curieux, ce qui fait qu’il est très aimé des Japonais », déclare Aomi Okabe, professeur à l’université d’art de Musashino à Tokyo. L’exposition du « Japon des avant-gardes » en 1986 ne fut pas une sinécure puisque la plupart des œuvres de la modernité japonaise, notamment les installations du groupe Gutaï, avaient été détruites. « Cette exposition était difficile à monter du côté japonais car les Japonais n’aiment pas qu’on distingue le kimono et l’ikebana de la modernité, rappelle Germain Viatte. Ce qui était intéressant, c’est de voir le retour d’effets profonds, [de voir] que sous Gutaï apparaissent les origines traditionnelles mais sans néotraditionalisme. »

Sérénité
Son caractère coulant, diplomate, n’est sans doute pas étranger à son arrivée en 1997 au Musée du quai Branly. C’est que le tempérament de Jean-Hubert Martin, initialement pressenti pour le projet, était à rebrousse-poil de Jacques Kerchache, conseiller du président Chirac. De fait, certains voient en Germain Viatte un « usurpateur » ou un « parachuté ». « Je crois qu’on m’a choisi pour tenir le rôle de celui qui prend les précautions, qui sait réunir des gens qui ne s’aiment pas et les mobilise autour d’un projet. Dans ces grandes traversées administratives, il y a des moments difficiles. Il faut savoir mettre son imperméable. Si on commence à être aux aguets, à suivre de petites stratégies, on ne fait plus rien d’intéressant. Ça m’a donné une qualité, celle de tourner facilement la page. Un autre élément important, c’est la durée. Des aventures comme celles du Quai Branly, on ne les fait pas dans l’impatience ou la précipitation. » L’esprit Beaubourg, partagé avec quelques nouveaux confrères, contribue à calmer le jeu. « Ce projet doit beaucoup à sa sérénité. Germain a contribué à apaiser les polémiques car il n’appartient pas à un clan, suspecté de partialité, soutient Stéphane Martin, président-directeur général du Musée du quai Branly. Nos adversaires ont compris qu’on n’avait pas un discours monolithique, qu’on ne recherchait pas de démonstration absolue. Germain n’est pas un homme de toquade ou de baratin. Il sait écouter durablement. »
Bien qu’ouvertes sur l’international, les expositions orchestrées par Germain Viatte ont rarement franchi le cadre hexagonal. Le « Japon des avant-gardes » n’a pas sillonné le Japon. Le catalogue n’a pas été traduit. « La Planète affolée » en 1986 et « Peinture-cinéma-Peinture » en 1989 ont eu le « mauvais goût » de se tenir à Marseille et non dans une capitale. « Le catalogue de “Peinture-cinéma-peinture” aurait dû être traduit en anglais. Si tel avait été le cas, ce serait un point de référence incontournable pour l’enseignement de l’histoire de l’art au XXe siècle », regrette Sarah Wilson. Faute d’avoir orchestré un pavillon à la Biennale de Venise ou d’avoir vu ses expositions courir le (beau) monde, Germain Viatte n’est pas de l’étoffe des conservateurs « stars ». Il n’en est pas moins un gentleman conservateur.

Germain Viatte en 7 dates

1939 : Naissance à Québec. 1967 : Création du Centre national d’art contemporain (Paris). 1975 : Conservateur au Musée national d’art moderne (Paris). 1985 : Directeur des musées de Marseille. 1992 : Directeur du Musée national d’art moderne/ Centre de création industrielle. 1997 : Directeur du projet muséologique du Muséedu quai Branly (Paris). 1999 : Directeur du Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie (Paris).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°192 du 30 avril 2004, avec le titre suivant : Germain Viatte

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