Mercredi 24 octobre 2018

Gérard Fromanger

Artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007 - 1568 mots

Agitateur pour les uns, calculateur pour les autres, Gérard Fromanger est surtout
un chroniqueur du monde. Portrait d’un peintre d’histoire.

« Mon bonheur a commencé quand les gens se sont mis à me dire, Fromanger, le peintre ? » C’est en ces termes que l’artiste Gérard Fromanger rappelle ses débuts. Bien que le côté agitateur-séducteur prenne parfois le dessus, c’est comme peintre qu’il souhaite être reconnu. Un peintre, qui comme l’indique Christian Bernard, directeur du Mamco, le Musée d’art moderne et contemporain de Genève, « regarde le réel avec le sens, le désir ou l’intuition de l’histoire ». Un peintre populaire aussi, même s’il n’a pas été le Johnny Hallyday de l’art, contrairement à ce que lui avait prédit son premier marchand, Aimé Maeght. En véritable petite entreprise, Fromanger a tracé son sillon en tenant seul les rênes de sa carrière. « Gérard est plus intelligent que son œuvre, souligne le critique d’art Alain Jouffroy. Il peut mener sa barque car il en a la volonté, l’ambition et un grand sens pratique. » Raisonnable et raisonneur, il a toujours su quel levier actionner, décrochant des articles dans Libération au moindre éternuement. « Contrairement à ce qu’on pense, il n’est pas calculateur, défend toutefois le critique d’art Jean-Luc Chalumeau. Il ne joue pas un jeu d’échecs avec cinq coups d’avance. C’est quelqu’un de généreux. »

Descendant d’une lignée
Fromanger descend d’une lignée de peintres. Avec la truculence d’un conteur, il raconte même comment son grand-père fut réquisitionné avec d’autres élèves des beaux-arts par le sultan Abdul Hamid pour refaire son palais. Lui-même commence très tôt à dessiner avant de se frotter au théâtre comme figurant au TNP de Jean Vilar. Après avoir réalisé une série conséquente de nus gris dans la veine de Giacometti, il deviendra un chroniqueur attentif et actif, captant l’essence de son époque. Sans être encarté ni tiers-mondiste, il accompagne les batailles de la gauche des années 1960. « On aimait scandaliser le quidam, dire des choses irrecevables, rappelle Alain Jouffroy. Gérard lui avait des discours très rationnels, logiques. C’est un peintre qui raisonne, ce qui est rare chez les peintres qu’on classe plutôt dans les instinctifs ou les narcissiques passifs ! » Membre actif de l’atelier populaire de l’École des beaux-arts en mai 1968, Fromanger distille son esprit révolutionnaire dans L’Album rouge, puis avec les neuf Souffles, sculptures magiques qu’il installe devant l’église d’Alésia, à Paris, avant que la police ne lui demande de les retirer. Face au clan Rancillac-Télémaque, fondateurs de la Figuration narrative, lui sera plutôt proche d’Arroyo, Recalcati et Aillaud. Il leur prêtera même une petite main anonyme pour finir leur tableau historique, L’Assassinat de Marcel Duchamp. Pendant que ses camarades assassinaient Duchamp, Fromanger lui rendait hommage dans sa première Ombre au tableau (1964), reprenant le motif de l’escalier. Son vocabulaire se marque très vite d’ombres et de silhouettes opaques comme dans la série du « Boulevard des Italiens », puis d’enchevêtrements de fils et de rhizomes.

Qu’elles s’appellent « Splendeurs », « Quadrichromie » ou « Sans dessus dessous », l’homme fonctionne par série. « Il épuise une idée, va jusqu’au bout des combinaisons possibles, indique son ami, le journaliste Serge July. Il vit la série comme un ensemble qui a sa vie propre et qu’il n’ampute pas. » La série noie et neutralise toutefois les bonnes trouvailles initiales. « Cela permet aussi à plus de monde de pouvoir acheter, explique un proche. C’est l’idée de jouer tous les coups possibles avec les mêmes dés. » Ce fonctionnement sériel lui permet surtout de se renouveler. Avec « Allegro », il s’est ainsi autorisé une échappée du côté des Étrusques. Néanmoins, comme l’indique Serge July, « sa peinture garde toujours la tête froide, il est toujours à la manœuvre, même dans l’inconnu. »
L’inconnu, ce fut notamment l’Italie, où l’artiste s’est établi depuis plus de vingt ans, après l’accueil frileux de son exposition « Tout est allumé », au Centre Pompidou en 1980. Pour cet homme dont le pouls bat au rythme de l’actualité, cet ermitage offre un ressourcement, une parenthèse de calme dans la frénésie. Mais comment un être visiblement social peut-il chercher cette solitude ? « J’ai toujours eu cette contradiction d’aimer la solitude et la compagnie. Si Deleuze dit image-mouvement, je suis moi solitude-groupe », observe l’intéressé.

Gérant seul sa vie et ses ventes, Fromanger n’a pas eu l’autoroute qu’il aurait pu espérer après le  « Boulevard des Italiens ». « Notre génération n’était pas préparée aux galeries, à la réussite sociale, souligne-t-il. Nous étions graves, sérieux, profondément amoureux de notre métier. On n’avait pas envie d’une réussite à la Bernard Buffet. » De fait, il claque la porte de la galerie Maeght après trois ans, quand celle-ci refuse de montrer sa série des « Pétrifiés », finalement exposée en 1965 dans l’appartement-galerie de Jean Taffary. Il ne travaillera que de manière sporadique avec les galeristes Jean-François Jaeger et Claude Samuel. « La rupture avec Maeght a été violente dans sa carrière, confie Serge July. Il était salarié, bien payé ce qui en faisait un peintre vedette. C’était douloureux d’abandonner tout ça. Ça a créé en lui une méfiance vis-à-vis des marchands. Il est sur ses gardes car perfectionniste. »

Pour ses détracteurs, Fromanger serait fasciné par les hommes de pouvoir. « Le pouvoir en tant que tel ne l’intéresse pas, objecte un familier. Il aime en revanche beaucoup parler aux gens de pouvoir, avoir de l’influence, donner des conseils. » Pour le marchand Jean-François Jaeger, « Fromanger a plus envie de plaire que de réussir. Ce n’est pas un tricheur ». Bien que l’artiste peigne du matin au soir en Italie, sa maison de Montauto (Toscane) s’est pourtant mue en un formidable outil de communication, un Lubéron bis où le gratin artistique français y a souvent défilé. Car, si Fromanger reste un homme de son temps, il est encore plus un homme de sa génération, avec ses tics et ses naïvetés comme l’importance excessive accordée aux écrits d’un Foucault ou d’un Deleuze à son sujet…
Agacés par son succès, ses petits camarades lui ont souvent cherché des noises. En janvier 2006, les artistes Bernard Rancillac, Peter Klasen et Hervé Télémaque ont même adressé un courrier furibond au Musée des beaux-arts de Dole. Non seulement ils lui contestaient une importance dans la figuration narrative, soulignant son absence de l’exposition « Mythologies quotidienne I » et de celle à la galerie Creuze en 1965. Mais surtout ils faisaient planer le doute sur la datation de ses œuvres, notamment du Prince de Hombourg. La directrice du Musée des beaux-arts de Dole, Anne Dary, a répondu par une lettre argumentée aux trois contradicteurs, en précisant que les sept versions du Prince de Hombourg ont été peintes la même année. Seules deux ont échappé à l’incendie de son atelier et ont par ailleurs été photographiés en 1965 par Claude Gaspari pour Aimé Maeght. Le Prince de Hombourg aurait d’ailleurs dû figurer au Salon de la Jeune de Peinture de 1965, mais refusé par Pierre Buraglio, il fut retourné à l’envoyeur. « La figuration narrative, ce n’est pas comme les Nouveaux Réalistes où il y a eu treize signataires, insiste Anne Dary. Quand on regarde la liste aussi bien de la galerie Creuze que des “Mythologies quotidiennes”, elles étaient fourre-tout. On y trouvait même Pistoletto ou Rosenquist ! » Une querelle d’autant plus absconse que Fromanger n’a jamais réclamé de paternité ou d’antériorité dans la Figuration narrative.

« La Force de l’art »
Le côté zazou de Fromanger a fait grincer d’autres dents plus officielles cette fois. Alors qu’il avait été convié par Olivier Zahm et Stéphanie Moisdon-Tremblay à participer à l’exposition « La Force de l’art » en 2006 au Grand Palais, il s’est finalement dérobé à l’invitation. Une action que d’aucuns ont perçue comme une publicité déguisée. « Mais alors quoi, on ne bouge pas le petit doigt ? On se dégonfle, interroge-t-il. J’avais le sentiment de me retrouver pour l’exposition “60/72, douze ans d’art contemporain en France”. Je ne me suis exprimé que dans Libération et sur France Culture, j’ai refusé dix-sept télés et vingt-trois radios. Si j’avais voulu de la publicité, je l’aurais acceptée. » Pour l’ancien directeur du Musée d’art moderne de Saint-Étienne, Bernard Ceysson, « Fromanger a une grande probité, un côté “je ne pactise pas”, comme le non possumus de Mallarmé. » Pestant contre la « Force de l’Art », l’artiste se réjouit toutefois de l’exposition prévue en 2008 sur la Figuration narrative au Grand Palais. « Ce sera une remise en ordre de l’histoire qui changera des petites expositions militantes et marginales, indique-t-il. Il n’y a pas que des grands marchands qui nous ont manqué, mais aussi un ou deux mentors comme Restany. » Voilà bien un peintre plus lucide qu’enflammé.

Gérard Fromanger en dates

1939 Naissance à Pontchartrain

1965 Série des « Pétrifiés »

1968 « Souffles »

1971 Exposition du « Boulevard des Italiens » à l’ARC/Musée d’art moderne de la ville de Paris

1980 Exposition « Tout est allumé » au Centre Pompidou

2003 Exposition « La guerre n’est jamais froide » au Mamco à Genève

2005 Rétrospective au Musée des beaux-arts de Dole

2007 Exposition personnelle à la galerie Hayakawa sur la Tokyo Art Fair du 9 au 12 avril ; « Gérard Fromanger dessinateur », Musée des Beaux Arts de Nancy, jusqu’au 28 mai ; Ballet Hymnen de Stockhausen, 8 juin au Centre Pompidou

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°256 du 30 mars 2007, avec le titre suivant : Gérard Fromanger

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