François Pinault

Collectionneur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 14 avril 2006

Collectionneur, propriétaire de Christie’s et du Palazzo Grassi, François Pinault cumule différentes casquettes. Sa collection joue elle-même sur plusieurs registres, du plus serein au plus grave.

Le Portrait de François Pinault par l’artiste Piotr Uklanski en prologue à l’exposition « Where are we going ? » au Palazzo Grassi, à Venise, ne manque pas de sel. Cette radiographie du crâne du collectionneur fait l’effet d’un memento mori. « La vanité, c’est comme les kilos en trop. Si on ne s’en occupe pas tous les jours, on risque de se dilater, ironise François Pinault. Plus sérieusement, penser à la mort, c’est prendre conscience que tout en ce monde est insignifiant et dérisoire, même si tout est important. » Il est aussi tentant de l’interpréter comme le fanion du pirate ou du prédateur… François Pinault aurait-il assez d’humour pour tolérer une représentation aussi peu flatteuse ? Il en avait assez pour accepter la proposition de pierre tombale de l’artiste Maurizio Cattelan, où se trouvait gravée l’inscription Why me ? [Pourquoi moi ?]. Cette turlupinade à la Duchamp a davantage amusé l’homme d’affaires que sa famille, laquelle a préféré « enterrer » pour l’heure le projet !

Un corsaire
À moins d’être artiste, un portrait de François Pinault ne s’aborde pourtant pas en toute quiétude. Difficile de faire le tri entre les trémolos de ses hagiographes, le garde-à-vous de ses valets, la vindicte de ses détracteurs et sa propre séduction. La séduction du chat face à la souris. A priori, l’homme incarne le capitaliste carnassier, joueur de Monopoly à échelle réelle. Le retrait en mai 2005 du projet de fondation sur l’île Seguin et l’achat dans la foulée du Palazzo Grassi laissent aussi quelques aigreurs. Mais François Pinault se révèle plus complexe qu’il ne paraît. Proche de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin, il n’exclut pas un vote à gauche face à la débandade de la droite ! Il aime aussi l’idée de choquer le bourgeois avec des œuvres pas très politiquement correctes.

Issu d’une famille bretonne propriétaire d’une petite scierie, l’homme s’est construit dans la lutte. « Il ne faut pas se montrer faible face à lui, affirme un observateur. C’est un corsaire qui utilise les faiblesses des situations. » « Le provincial très provincial, si isolé au départ », décrit par l’historien de l’art Pierre Daix, est devenu en quarante ans un champion de la distribution et un puissant collectionneur. Il achète d’abord un artiste normand, Franck Innocent, puis, en 1972, un Sérusier de l’école de Pont-Aven. Le spectre s’élargit dans les années 1980 à Picasso, Soulages, Clavé, Fautrier, Dubuffet ou Giacometti. Un pan qu’il étoffe en devenant partenaire de feue la Galerie Marbeau. La rencontre avec le courtier Marc Blondeau le catapulte dans la sphère américaine, de l’expressionnisme abstrait au pop art.
 
Avec cent cinquante œuvres choisies sur un stock de deux mille cinq cent, « Where are we going ? » révèle plus l’armature de la collection que sa chair. Écartelée entre l’art minimal, l’Arte povera (350 pièces), le pop et post-pop, sans oublier les installations vidéo, son ensemble s’est façonné autour d’une vingtaine de piliers comme Donald Judd, Robert Ryman ou Cindy Sherman. « Il y a dans la collection un pan cistercien, qui est celui le plus proche de sa sensibilité, analyse Jean-Jacques Aillagon, directeur du Palazzo Grassi. Les œuvres du pop art qu’il aime réellement lui correspondent moins. Mais, en dehors de leur caractère extraverti, ce sont des œuvres graves, presque des vanités. »
Depuis cinq ans, l’amateur semble sacrifier à la mode en briguant des stars du marché comme Elizabeth Peyton, Laura Owens ou Peter Doig. « Je crois résister à la mode, au facile ou esthétique des choses, défend l’intéressé. Il ne faut pas pour autant ignorer les artistes reconnus. Il se peut qu’ils soient bons ! » Et de préciser, concernantTakashi Murakami et Jeff Koons : « Je n’ai aucune obligation, ni aucune envie d’acheter systématiquement leurs œuvres. Ce sont de très grands artistes, avec du bon et du moins bon. »

De Marc Blondeau à Philippe Ségalot, en passant par Elena Geuna, François Pinault dispose d’un réseau affûté de têtes chercheuses. Une manière sans doute de diviser pour mieux régner. Mais, à l’inverse de son prétendu rival Bernard Arnault, Pinault ne sème pas la zizanie entre ses truffiers, contraints à une entente pragmatique, à défaut d’être toujours cordiale. Il reste d’ailleurs seul juge de ses achats. « Quand il demande un avis sur une affaire, il a déjà pris sa décision », indique Marc Blondeau. L’achat de Christie’s en 1998 gonfle son entourage de nouveaux acteurs et précipite une confusion des rôles.

Peut-on vraiment être collectionneur prescripteur, faiseur de cotes et maître du marché sans friser le délit d’initiés ? « Christie’s n’a pas changé ma manière de collectionner, assure l’homme d’affaires. Contrairement à ce que disent les esprits chagrins, je suis traité rigoureusement comme les autres clients. » La maison de ventes lui permet néanmoins d’arbitrer dans sa collection et de céder les favorites d’hier, comme un Relief éponge d’Yves Klein et un Rothko en 2003, des Flowers de Warhol et The Critic Sees de Jasper Johns l’an dernier, ou un Manzoni en mai prochain à New York. Depuis environ cinq ans, le premier nœud gordien d’une quinzaine de pièces a été revendu aux enchères ou de gré à gré, moyennant une plus-value estimée par les spécialistes à 100 millions de dollars. À la différence toutefois d’un Saatchi, Pinault n’a jamais livré en pâture des œuvres actuelles.
 
La collection s’est-elle muée au fil du temps en instrument de pouvoir ou de communication ? « C’est une affaire personnelle et non sociale », insiste la galeriste Emmanuelle de Noirmont. La stratégie, tantôt de rétention d’informations, tantôt de distillations à doses contrôlées, a pourtant tenu en haleine les spécialistes et contribué à la starisation de cet ensemble. « Il s’est montré secret, car il voulait que la collection garde une certaine virginité, pour ne pas susciter une compétition qui aurait pu lui nuire », précise Philippe Ségalot. Car François Pinault n’aime pas se mêler à la horde de ses coreligionnaires. À la Biennale des antiquaires de Paris voilà quelques années, comme aujourd’hui à la Foire de Bâle, il brigue un regard en avant-première. Philippe Ségalot ayant été arrêté l’an dernier par les gardiens de Bâle, l’amateur devrait a priori se passer cette année d’un droit de cuissage. « Je n’aime pas le côté file d’attente, bousculade, précipitation sur les stands pour coller des pastilles rouges. Je me rendrai à Bâle plus tard », déclare l’intéressé.

Face aux œuvres, François Pinault ne se gorge pas de mots ou de théories fumeuses. Le galeriste Jérôme de Noirmont observe « qu’il achète en collectionneur, mais avec la vitesse d’un homme d’affaires. Il est concis dans ses pensées. » Il a ainsi adopté sur simple maquette le projet du Split Rocker de Jeff Koons que convoitait aussi l’émir du Qatar. Rapide dans ses choix, il est réputé pugnace dans les transactions, voire prompt aux annulations. « Forcément, quand on achète dix fois plus que les autres, on a dix fois plus de chances d’annuler, admet le galeriste Emmanuel Perrotin. Mais c’est moins mal vécu que pour quelqu’un qui ne réserve qu’une chose par an et l’annule. Il a conscience des conséquences d’une annulation, et le fait avant le début d’une exposition. »

Seuls trois artistes français
Autant que le rapport direct avec les œuvres, l’homme d’affaires cherche la proximité avec leurs auteurs. « Les artistes ont une capacité à percevoir les vibrations du monde que le commun des mortels comme moi n’a pas », observe-t-il. Parmi ses chouchous actuels, on relève le Suisse Urs Fischer, auquel il a récemment commandé un grand ours, et Adel Abdessemed, qui lui prépare Habibti, version féminine du spectaculaire squelette baptisé Habibi. « Fischer est comme Abdessemed, concentré, condensé sur son travail. Rien ne peut le disperser. C’est une constante chez les bons », poursuit le collectionneur.

Assez chauvin pour faire flotter le pavillon breton dans son vignoble de Château-Latour en plein Médoc, François Pinault se révèle peu cocardier sur le plan artistique. Cette attitude étonne d’autant plus que François Pianult déclarait en 1998 à Pierre Daix : « Je rêve d’une France conquérante… Je la veux de toutes mes forces ! » N’aurait-il pu contribuer précisément à l’éclosion d’une scène hexagonale « conquérante » ?

« La nationalité des artistes n’a pas d’importance, pourquoi pas, tant qu’on y est, privilégier les artistes bretons !, ironise-t-il. Je ne joue pas le rôle de Saatchi pour la scène française. Mais je n’ignore pas non plus les artistes français. » Ces derniers se comptent toutefois sur les doigts d’une main dans « Where are we going ? » : une installation de Pierre Huyghe, deux peintures de Bernard Frize, deux autres de Pierre Soulages. La donne changera légèrement avec l’exposition de sa collection de vidéos et photos, prévue sous le commissariat de Caroline Bourgeois en février 2007, dans le bâtiment du Tri postal de Lille, dans le cadre de « Lille 3000 ». Il n’est d’ailleurs pas improbable que le réseau d’antennes à la Peter Ludwig, mentionné l’an dernier, et dans lequel s’intégrait Lille, relève plutôt d’événements ponctuels que d’implantations permanentes.

François Pinault et l’art, en dates

1936 Naissance aux Champs-Géraux (Côtes-d’Armor).

1990 Achat du Tableau losangique II de Mondrian pour 8 millions de dollars.

1998 Achat de Christie’s.

2000 Annonce de la création de la Fondation Pinault sur l’île Seguin.

2005 François Pinault renonce au projet de l’île Seguin et achète le Palazzo Grassi. Revente du Rébus de Rauschenberg pour 35 millions de dollars au MoMA (New York).

2006 Exposition « Where are we going ? » au Palazzo Grassi, 30 avril-1er octobre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°235 du 14 avril 2006, avec le titre suivant : François Pinault

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