Vendredi 19 octobre 2018

Portrait

Florence et Daniel Guerlain

Collectionneurs

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 17 juin 2008 - 1501 mots

Florence et Daniel Guerlain respirent le bonheur de vivre et collectionner à deux. Portrait d’amateurs passionnés et curieux qui ont lancé un prix du dessin contemporain.

À l’inverse de nombreux célibataires de l’art, Florence et Daniel Guerlain conjuguent leur collection à l’unisson. Leur passion sincère tranche avec les simagrées des précieuses ridicules de l’art contemporain. Sans exclusive ni œillère, ils ont suivi leur chemin avec sincérité et générosité, malgré les lazzis d’un establishment prompt à les juger provinciaux, bourgeois ou naïfs. « Il n’y a aucune naïveté en eux, défend l’artiste David Webster. Ils comprennent très bien ce qui se passe. Face à la mode, ils ne sont pas dupes. » Même si le couple prend toujours le temps de la réflexion, il n’a guère besoin de la caution du marché ou des mandarins pour acheter. « Ils n’aiment pas être trop conseillés, ils écoutent mais font leurs propres choix, renchérit la collectionneuse américaine Laura Skoler. Beaucoup de gens réagissent en disant que cet artiste est hot, celui-ci non. Eux ont leur propre goût, en fait un spectre large de goûts. » Si certains leur reprochent d’être trop « socialisés » ou gagnés par une coquetterie mondaine, ils n’ont pas succombé au snobisme ambiant. « Les gens les ont considérés comme des extraterrestres parce qu’ils achetaient comme ils voulaient. Ils n’avaient pas adopté les règles du milieu. Ils ont toujours gardé leur authenticité », rappelle une galeriste parisienne.

Achats « d’amitié »
L’ancienne attachée de presse devenue chargée de communication du Conseil général des Yvelines et le paysagiste se rencontrent en 1983, dans une salle de gym. Au jeu du souvenir, les Guerlain se tirent volontiers la courte échelle. Si le grand-père Guerlain collectionnait les impressionnistes, les parents n’avaient pas gardé la flamme. « Ma mère n’aimait pas l’argent, c’était une protestante pure race. L’art, c’était pour elle de l’ostentation », rappelle Daniel Guerlain. Et de rajouter : « Pour moi, les œuvres sont comme des compagnons. Selon les moments, je rentre plus ou moins dedans. Je me raconte des histoires avec Silvia Bächli. Ce sont des pages d’écriture qui s’assemblent et dont je rédige le récit ».
Pendant un temps, le couple achète des artistes-amis, plus suiveurs que meneurs. La rencontre avec David Webster les détourne des achats « d’amitié » vers d’autres plus raisonnés. « Au début, ils étaient très prudents, se remémore ce dernier. Je n’étais pas très emballé parce qu’ils avaient dans leur collection, c’était des artistes parisiens qui n’avaient jamais quitté la France. J’étais net dans mes pensées, ils m’appelaient le terroriste. Je prenais ça pour un compliment. »
Si depuis leur regard s’est aiguisé, il n’est pas forcément devenu aventurier ou prospectif. « Notre collection n’est pas très risquée, mais reconnue. On n’a pas acheté d’installations ; je revendique un certain classicisme », admet Daniel Guerlain. Ils reconnaissent même quelques manques. « On est passé à côté de Mark Tansey, on a raté Murakami dont on a acheté une pièce pas emblématique, admet Florence Guerlain. On n’a pas voulu rater Aya Takano. On prend notre temps, mais les prix montent tellement qu’on risque de rater des choses. À force de regarder les Chinois, on a laissé passer les Indiens. » Chose qu’ils corrigent en achetant aujourd’hui les aquarelles d’Atul Dodiya. Leur fonds de photographies est sans doute plus troublant et sophistiqué que le reste de leur collection. « Même si de prime abord la collection n’est pas thématique, il s’en dégage des préoccupations comme la question de l’objet, de la nature, en correspondance d’ailleurs avec leur ensemble de sculptures, de la performance et des mythologies personnelles aussi avec des artistes comme Sophie Calle ou Marina Abramovic », précise Aline Pujo, responsable de la collection photographique de la banque ABN AMRO.
Mais les Guerlain se sont surtout fait (re)connaître par leur tropisme marqué pour le dessin, d’Annelise Coste à Jorge Queiroz en passant par Françoise Vergier ou Richard Prince. Un ensemble sans doute trop jeune pour que se dégagent des lignes bien marquées. « C’est une collection privée qui n’a pas l’ambition de rivaliser avec le domaine public. Son caractère éclectique n’est que le reflet de ce qui se produit aujourd’hui, indique Yves Lecointre, directeur du Fonds régional d’art contemporain de Picardie. On ne peut la comparer à celles de Paul Maenz ou Werner Kramarsky, qui ont été montées en des temps où les théories artistiques étaient plus affinées qu’aujourd’hui. » Si le goût des Guerlain les conduit inconsciemment vers une certaine abstraction en peinture, les représentations du corps reviennent au galop dans le dessin. Au point qu’Yves Lecointre a pensé baptiser « Peaux du dessin » la prochaine exposition de leur collection au FRAC Picardie à Amiens du 10 octobre 2008 au 16 janvier 2009.

Fondation peu desservie
Collectionner est une chose. Mais rendre son écot à la collectivité en est une autre. La rentrée d’argent que génère la vente de la firme Guerlain à LVMH en 1994 les conduit à créer deux ans plus tard d’une fondation aux Mesnuls (Yvelines). Une première alors dans un paysage dominé par les fondations d’artistes. « On était des petits amateurs d’art. La fondation a été notre école, indique Daniel Guerlain. On voulait montrer qu’on peut devenir collectionneur au fil du temps. » Une façon aussi de pousser les privés à sortir du bois en s’affranchissant de la chape publique. « On ne va pas pleurer auprès de l’État pour être aidé. On est assez grand pour acheter ce que l’on veut. Mais on veut une plus grande reconnaissance des collectionneurs privés », martèle Daniel Guerlain. Et de rajouter : « les artistes sont excités par le fait de vendre à l’État, mais à quoi cela sert si les musées ne les montrent jamais ? » Excentrée, mal desservie, exiguë, leur fondation n’attire pas les foules. Tablant sur 15 000 visiteurs annuels, ils n’en récoltent que 3 500. L’ouverture en 2004 de la Maison Rouge par le collectionneur Antoine de Galbert en plein cœur de Paris signe la fin de leurs activités. « On n’était pas ambitieux dans notre programmation, admet Florence Guerlain. Si on avait pris quelqu’un comme Jérôme Sans, peut-être que cela aurait fait venir du monde. Antoine fait des expositions plus ambitieuses et coûteuses. Mais on ne regrette rien. » Ils transforment l’échec en opportunité en fermant leur espace en décembre 2004 pour concentrer les revenus de la dotation sur le Prix du dessin contemporain. D’une valeur de 15 000 euros pour le lauréat et 2 500 pour les deux autres nominés, cette récompense biennale, lancée en 2006, se complète par l’achat d’un dessin offert à un musée. « La décision d’arrêter l’activité d’exposition et de se concentrer sur le prix a été très intelligente, remarque Jonas Storsve, conservateur au Centre Pompidou. Ils sont seuls à se positionner sur ce créneau, alors qu’avec les expositions de leurs fondations, ils étaient noyés parmi d’autres. Avec le prix, ils font un travail plus porteur et d’une certaine façon plus visible. » Une visibilité qui gagnerait à devenir annuelle. Malgré leur activisme sans ostentation, notamment au sein de l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf), certains observateurs continuent à leur décocher des flèches. « Ils n’intellectualisent pas beaucoup, manquent de vision et refusent le débat, tempête un membre de l’Adiaf. Avec les voyages luxueux qu’ils organisent, ils transforment l’Adiaf en club de riches retraités. »

Collection universaliste
Jusqu’à présent, les Guerlain n’avaient dévoilé leur collection que de manière discrète, dans le cadre intime des Mesnuls. En mars, ils l’ont déflorée tambour battant à New York dans les services culturels de l’ambassade de France. Sans qu’il soit possible de mesurer l’impact à long terme de l’événement, le vernissage a néanmoins convoqué le tout-New York. « Les mêmes collectionneurs américains qui achètent à 80 % des artistes made in USA remarquaient, toujours avec surprise, souvent avec intérêt, parfois avec admiration, que cette collection française était, avec plus de vingt nationalités exposées, profondément universaliste, observe Jérôme Neutres, attaché culturel à l’ambassade de France à New York. Les galeristes de Chelsea ont découvert que coexistaient très bien sur les murs de la même sélection, Richard Prince et Fabien Verschaere, Kiki Smith et Jean-Luc Verna, Dennis Oppenheim et Loris Gréaud. Par définition, les gens de l’art veulent voir pour croire... » Voir pour croire, c’est aussi le mot d’ordre des membres de la Société du Salon du dessin, réfractaires à tout glissement du Salon du dessin organisé au Palais Brongniart à Paris vers l’art actuel. Grande première, la foire consentirait à montrer un florilège de la collection des Guerlain lors de sa prochaine édition en 2009. Un hommage bienvenu à un certain classicisme contemporain.

Florence et Daniel Guerlain en dates

1945 Naissance de Florence à Châteauroux et Daniel à Paris 1996 Ouverture de la Fondation Daniel et Florence Guerlain aux Mesnuls (Yvelines) 2004 Fermeture de l’espace de la Fondation Guerlain 2006 Lancement du Prix du dessin contemporain 2008 Exposition de leur collection de dessins à New York ; Exposition au FRAC Picardie (10 octobre-16 janvier)

Site Internet de la fondation :www.fondationdfguerlain.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°284 du 20 juin 2008, avec le titre suivant : Florence et Daniel Guerlain

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