Jeudi 13 décembre 2018

Antoinette Robain et Claire Guieysse

Et vogue le navire

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 11 juin 2004 - 713 mots

Par quelque axe qu’on l’aborde, que ce soit le canal de l’Ourcq ou la rue Hoche, le centre administratif de Pantin (Seine-Saint-Denis), édifié par Jacques Kalisz entre 1970 et 1972, a toujours eu la capacité à couper le souffle du promeneur comme du visiteur.
Soit un gigantesque vaisseau de béton brut, échoué là par la volonté d’un maire, Jean Lolive, aujourd’hui disparu, et dont le carénage alterne, en une sorte de partition étrange, jeux de masques et jeux d’orgues. Bref, une première œuvre en forme de chef-d’œuvre. L’exemple français le plus abouti de ce qu’il est convenu d’appeler l’architecture « brutaliste ».
Vingt ans plus tard, en 1992, le bâtiment ne répond plus aux exigences d’un centre administratif municipal, et décision est prise de lui trouver une nouvelle affectation, d’envisager, pour lui, une autre destination. Il faudra douze ans pour que l’idée germe, le projet se définisse, l’équipe se mette en place et le bâtiment prenne une nouvelle forme.
Le 18 juin ouvrira donc ses portes à Pantin (1) le Centre national de la danse (CND), dirigé par Michel Sala, une institution inédite en Europe, au croisement de la culture chorégraphique, de la création, de la diffusion et de la pédagogie. Soit 7 000 m2 de surface utile, comprenant 11 studios de création et de répétition dont trois ouverts au public, 1 648 m2 de planchers de danse, une médiathèque, une salle d’exposition, un pôle image et un café-restaurant.
À l’issue d’un concours remporté par les architectes Antoinette Robain et Claire Guieysse, les travaux démarrent en janvier 2001. D’emblée, les deux architectes prennent le parti non seulement de réhabiliter et reconvertir le bâtiment, mais encore de le magnifier. D’abord, désamianter et restaurer tous les bétons grèges en intérieur comme en extérieur. Faire réapparaître dans tous leurs rythmes les masques, orgues, caissons, découpes et loggias. Préserver les admirables sols d’origine. Redécouper l’espace autour de son noyau central, un gigantesque atrium de 26 mètres de large et 19 de haut. Travailler l’acoustique et la lumière...
Le coup de génie des architectes, c’est d’avoir à la fois ouvert et cloisonné le bâtiment sur toute sa longueur. En arrière-plan de la sculpture composée par l’escalier et sa rampe, les hauteurs ont tendu un long mur-cimaise en stuc d’un rouge dense et profond. Loin de séparer le bâtiment en deux parties, ce long mur-cimaise, percé d’ouvertures vastes et judicieuses, fait au contraire apparaître sa profondeur et sa réversibilité ; dans le même temps, il masque l’ensemble des réseaux, ascenseurs, escaliers et sas. Ainsi le canal est-il perceptible dès l’entrée sur la rue Victor-Hugo...

Partition polychrome
Tour de force dans le chef-d’œuvre, la manière dont Antoinette Robain et Claire Guieysse ont transformé un patio inaccessible dominant la cour de l’ex-commissariat de police en un « foyer arc-en-ciel » réservé aux danseurs. Une trouée s’élevant sur toute la hauteur du bâtiment, métaphore du souffle et de la légèreté, remarquablement mise en lumière par Hervé Audibert, auquel on doit par ailleurs l’intégralité de l’éclairage du CND, lequel joue une partition polychrome dedans/dehors d’une grande subtilité.
Deux autres interventions sont à signaler dans le cadre du 1 % artistique : celle du graphiste Pierre Di Sciullo, qui non seulement a créé ici une signalétique à l’image du lieu, mais encore a littéralement sculpté sur l’étrave du navire le mot danse ; celle de l’artiste Michelangelo Pistoletto, auquel on doit l’ensemble du mobilier et qui, lui aussi, a réussi à résumer le lieu et la danse dans sa création.
À l’heure où les chantiers de réhabilitation-reconversion se multiplient, le Centre national de la danse d’Antoinette Robain et Claire Guieysse se révèle tout aussi exemplaire que le fut trente ans plus tôt l’acte fondateur et « brutaliste » de Jacques Kalisz.
Avec trois cents jours d’ouverture par an et deux cents manifestations annuelles prévues, le CND devient, dès ce mois de juin, une destination idéale aux portes de Paris pour tous les amoureux de danse et d’architecture… D’autant que le programme des deux journées d’ouverture (18 et 19 juin) réunira trois chorégraphes exceptionnelles : Béatrice Massin, Francesca Lattuada et Robyn Orlin, et que, dès le 5 juillet, Boris Charmatz présentera le projet qu’il a développé au sein de sa résidence au CND.

(1) CND, 1, rue Victor-Hugo, 93500 Pantin, tél. 01 41 83 27 27.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°195 du 11 juin 2004, avec le titre suivant : Et vogue le navire

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