Mercredi 21 février 2018

Esther Schipper

Galeriste d’art contemporain à Berlin

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 août 2007

Esther Schipper a constamment remis en question la notion de galerie au profit du laboratoire. Parcours d’une inflexible, plus respectée que puissante.

Avec une opiniâtreté teintée d’utopie et d’un brin d’orthodoxie, Esther Schipper a forgé en quinze ans, d’abord à Cologne puis à Berlin, un modèle particulier de galerie resserré sur un faible nombre d’artistes et une arête conceptuelle. « L’identité de sa galerie est collée à ce qu’elle est, une dose d’exigence germanique, presque puritaine, inflexible, mais aussi un rapport humain avec les artistes », résume l’artiste Ange Leccia. Accompagnant depuis longtemps des créateurs comme Carsten Höller ou Liam Gillick, elle ne les a pas usés dans une surreprésentation. « Ses artistes ne la quittent pas, et elle ne va pas piquer ceux des autres, souligne la galeriste Florence Bonnefous (Air de Paris). Elle ne s’est pas, non plus, mise à faire de la peinture parce que tout le monde en faisait. Elle a toujours eu envie de montrer ce qu’elle aime, et non ce qui se vend. » Précise jusque dans le choix de son mobilier de bureau, parfois pinailleuse, Esther Schipper jouit d’un centre de gravité solide. Son assurance que d’aucuns qualifient de morgue se lézarde toutefois de questionnements. « C’est une bonne business-woman, qui est capable de gérer une affaire sans se laisser dépasser, assure la galeriste allemande Monica Sprüth. Mais elle se pose toujours la question du pourquoi et du comment elle doit le faire. »

Très grande curiosité
Naître à Taïwan en 1963 d’un père anthropologue hollandais devenu prêtre taoïste relève d’un saut dans le monde peu banal ! « À part les familles de missionnaires, nous étions très peu d’Occidentaux [à Taïwan]. Nous n’étions pas dans une enclave occidentale, on vivait à la chinoise », raconte Esther Schipper. À l’âge de 7 ans, elle migre en France après un crochet par la Hollande, passe son bac et s’inscrit à l’université Paris-I (Saint-Charles). Elle y reste six mois avant de partir en 1981 pour Cologne, ville alors très dynamique. Travaillant pour Taschen dans une librairie de bandes dessinées, elle devient en 1983 l’assistante de la galeriste Monica Sprüth. « Les galeries n’étaient pas alors de grandes entreprises d’administration de carrière d’artiste, explique-t-elle. Pendant longtemps, c’étaient des lieux où, à un niveau régional, on présentait des choses que l’on trouvait intéressantes. Les collectionneurs et les conservateurs ne voyageaient pas beaucoup. On n’était pas au courant toutes les trente secondes de ce qui se faisait à l’autre bout du monde. »
En 1987, elle renoue avec la France en intégrant l’École du Magasin, école de curateurs fraîchement créée à Grenoble, dans le cadre du Centre national d’art contemporain. Elle y fait l’apprentissage du travail en groupe, où les discussions sur l’art se révèlent très contrastées. Cette formation l’entraîne dans différents stages : à Chaumont (Haute-Marne), auprès d’un élu, « expérience très chabrolesque, très “ma tante peint aussi” », ou à la Whitechapel Gallery, à Londres. « Une de ses forces, c’est sa très grande curiosité. Quand Jacques Guillot [premier directeur du Magasin] organisait des soirées avec des artistes, elle y allait toujours, relate Ange Leccia, alors enseignant à l’école d’art de la ville. Elle était l’une des rares élèves du Magasin à aller voir ce qu’il se passait aux Beaux-Arts, alors que, pour d’autres jeunes curateurs, il y avait là quelque chose de péjoratif. » C’est à Grenoble qu’Esther Schipper s’engage dans des réflexions, encore valides, sur la définition d’une œuvre d’art, la notion d’auteur ou le format de l’exposition. C’est là aussi qu’elle se construit un réseau d’artistes avec lequel elle évoluera.
De retour à Cologne, elle ouvre en 1989 un bureau hybride où elle écrit tout en produisant des multiples avec le galeriste Daniel Buchholz. La même année, plusieurs galeries poussent à la création sur la Foire de Cologne d’un espace pour les jeunes enseignes. « J’ai été invitée à condition d’appeler ma structure “galerie”. Ce n’était pas un trop grand sacrifice », déclare-t-elle. Elle monte pour l’occasion le projet Ozone avec les artistes français Pierre Joseph, Philippe Parreno, Dominique Gonzalez-Foerster et Bernard Joisten. « On nous a pris pour des clowns, on avait l’air d’être très léger », rappelle Philippe Parreno. Une « légèreté » qui ne désarçonne pas les collectionneurs. Profitant des derniers feux du marché, elle réussit à vendre l’ensemble des œuvres.
En 1994, Michael Krome la rejoint dans une galerie devenue à la fois lieu de vie et d’exposition, dans un esprit proche de « La Cédille qui sourit » (1) de Robert Filliou. Esther Schipper parie sur de lourdes productions que le marché n’absorbe pas facilement. Pour la première exposition de Carsten Höller, elle transforme la galerie en laboratoire. « Nous nous sommes retrouvés à un point de rupture. Ou la galerie se professionnalisait, ou l’on continuait comme un laboratoire, mais il fallait alors trouver d’autres sources de revenus, précise-t-elle. Nous voulions rentrer dans le système, ne pas nous marginaliser. La compétition entre les artistes avait commencé. » Grâce à un travail de fond, la galeriste réussit à imposer des œuvres souvent ardues. « Elle prend beaucoup de temps avec les collectionneurs. Elle sait leur ôter toute inquiétude en positionnant un travail », souligne Dominique Gonzalez-Foerster.

Ne pas sauter dans la « hype »
Cologne perdant de sa vitesse, Esther Schipper opte pour Berlin, où elle s’installe en 1997. Depuis deux ans, elle tient seule les rênes de sa structure. « Le danger, avec Michael Krome, était de sauter dans la barque de la nouveauté, commente l’une de ses consœurs. Michael était plus intéressé par les ventes rapides, le buzz. Esther préfère juger les artistes prudemment, lentement et ne pas sauter dans la hype. » L’espace de sa galerie s’apparente davantage aujourd’hui à un white cube, avec des bureaux cachés selon le modèle américain. « Chaque année, elle se dit qu’elle va renégocier le statut de sa galerie. Je pense que l’interrogation est constante. Elle est toujours aussi dure avec elle-même », observe Philippe Parreno.
Cette intransigeance s’exprime aussi dans un refus énergique de la peinture. « La seule chose avec laquelle j’avais du mal, c’était la peinture traditionnelle allemande, les grands seigneurs de la peinture, la célébration du pinceau, la peinture qui parle de peinture, convient-elle. Il y a quelque chose qui a affaire avec l’héroïsme, le rapport de l’homme seul dans la nature, le combat intérieur. Il m’a fallu du temps, après vingt ans passés en Allemagne, pour comprendre, accepter, apprécier de temps en temps. Mais pour moi, ça passera toujours par l’intellect. » Cette posture radicale influe-t-elle sur ses appréciations en tant que membre du comité de sélection de la Foire de Bâle (lire p. III) ? Certaines galeries lui reprochent d’y pilonner les candidatures dont elle ne partage pas les choix esthétiques et de favoriser a contrario son réseau. « Elle a un côté méprisant avec des galeries qu’elle ne va pas visiter et qu’elle salue péniblement sur les foires, relève un observateur. Comme elle ne peut liquider certaines galeries de Berlin dont elle n’aime pas les goûts picturaux, elle se montre sévère avec d’autres. » « Je ne peux pas partir du principe de ce que je n’aime pas. Je suis obligée de faire abstraction de mes goûts, réplique l’intéressée. Il faut penser en premier lieu à comment rendre un lieu intéressant, pour que, chaque année, il attire le même public, élargi. Il faut aussi faire attention à ce que certaines positions ne soient pas surreprésentées, afin d’essayer d’être exhaustif dans la représentation des tendances modernes et contemporaines. » La participation au comité de sélection ne donne-t-elle toutefois pas un pouvoir grisant ? « Le comité donne accès à des informations assez désirées et confidentielles, remarque Florence Bonnefous. Mais Esther ne les a jamais utilisées de manière désobligeante contre une galerie. » Esther Schipper est d’ailleurs plus respectée que puissante, encore moins redoutée. Le pouvoir médiatique des « Power Faces », recensés annuellement par la revue new-yorkaise Art & Auction, la laisse sans doute de marbre !

(1) Une non-boutique conçue entre 1965 et 1968 avec George Brecht comme un « centre international de création permanente ».

Esther Schipper en dates

1963 Naissance à Taïwan. 1987 S’inscrit à l’École du Magasin, à Grenoble. 1989 Ouverture d’un premier espace à Cologne. 1994 Michael Krome rejoint la galerie. 1997 Installation à Berlin. 2001 Membre du comité de sélection d’Art Basel. 2004 Galerie rebaptisée « Esther Schipper ». 2006 Jusqu’au 17 juin, exposition « Ugo Rondinone ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°239 du 9 juin 2006, avec le titre suivant : Esther Schipper

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