Lundi 10 décembre 2018

Cinéma et arts plastiques

Est-ce encore l’heure de la reprise ?

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 5 décembre 2003 - 1093 mots

Avec un point de vue rétrospectif, le capcMusée d’art contemporain de Bordeaux revient sur le remake, une pratique symptomatique de la fascination des artistes pour le cinéma.

 BORDEAUX/AVIGNON - L’adolescence saisie par Salla Tykkä est diablement photogénique (c’est la règle ces derniers temps), mais elle est évidemment troublée, source de doutes, d’angoisses et d’indécisions. Présentée dans la rétrospective que consacre la Collection Lambert en Avignon à la jeune artiste finlandaise (née en 1972), la trilogie de Cave saisit tous ces aspects par le recours au cinéma et à ses artifices. Dans Lasso (2000), c’est sur fond d’Il était une fois dans l’Ouest qu’une jeune fille assiste émue au numéro de voltige d’un éphèbe appliqué à sauter à travers un lasso tournoyant. Pour Thriller (2001), la bande-son choisie est celle d’Halloween, traduisant un suspens qui s’achève par le coup de fusil d’une gamine sur un mouton blanc. Dernier épisode et sommet d’un symbolisme maniéré, Cave (2003) régurgite la musique de Dune (David Lynch, 1984) pour accompagner les errements d’une héroïne qui, après avoir croisé dans une grotte des ouvriers armés d’un marteau-piqueur (sic), débouche sur la plénitude de la mer… Magnifiés par des moyens de production exceptionnels, les courts-métrages de Tykkä s’essoufflent dès la bande-son coupée. La déception ressentie n’est pas sans poser la question des limites de l’attrait des arts plastiques pour le cinéma. Coïncidence bienvenue, à l’initiative de Thierry Davila, le capcMusée d’art contemporain de Bordeaux propose avec « Remakes » de revenir sur cette histoire en abordant quelques-uns des remakes de film réalisés ces dix dernières années par les artistes. La dizaine d’œuvres présentées ici – et la liste est loin d’être exhaustive – montre un ensemble qui, sans nier la singularité de chacune d’entre elles, s’impose comme un véritable corpus. Si, entre arts plastiques et cinéma, les points de passage n’ont jamais manqué, c’est  le remake, simultanément genre cinématographique et pratique d’appropriation, qui dans les années 1990 a servi de gué. Après coup, la liaison semble avoir ravivé le désir de salles obscures dans le white cube : cinéma des plasticiens, cinéma d’exposition et autres séances plus ou moins adaptées aux musées et galeries.
Suspendu dans la nef du CAPC, 24 Hour Psycho (1993), de Douglas Gordon, fait figure de geste inaugural. En ralentissant le film d’Hitchcock pour qu’il se déroule sur une journée, l’artiste joue le film dans un tempo propice à l’exposition et tend au visiteur des images, des bribes d’une intrigue trop connue pour acquérir une réelle autonomie. La position du réalisateur convoqué est d’ailleurs ambivalente : cinéaste commercial, de masse, Hitchcock est aussi parmi les premiers noms distingués par la politique des auteurs. Pas de surprise, donc, si Pierre Huyghe s’est aussi placé sous l’aile d’Alfred pour réaliser en 1994 Remake. Le dispositif de Fenêtre sur cour (1954) était également propice au projet qui consiste à retourner l’original à l’aide de moyens légers. Reprenant les dialogues et les situations du film, Huyghe en livre une autre version. Dépouillée, celle-ci fait apparaître les acteurs davantage que les personnages tout en laissant possible et souhaitable le déroulement du récit dans sa totalité.
« Ready-made assisté » pour l’un, remix domestique pour l’autre, les deux œuvres proposent des approches du remake qui ouvrent des voies. Plus exposé qu’exposition, « Remakes » esquisse une typologie du sujet et en montre les richesses potentielles. Les versions sont aussi nombreuses que les auteurs, et les possibilités, multipliées par les films sources. En partant de Fenêtre sur cour, Pierre Huyghe construit un film fermé où la position de voyeur occupée par J. B. Jeff Jeffries fait écho à celle du spectateur. Lorsqu’en 1995 il prend pour matrice Uccellacci e Uccellini (1966) de Pasolini, il adopte cette fois le scénario original comme un conducteur. Les Incivils se calquent sur Uccellacci e Uccellini . Tous deux sont des road movies pédestres dans la campagne italienne. Mais les vagabonds franciscains d’Huyghe dérivent au gré de rencontres inscrites dans un paysage contemporain et non dans le synopsis.

Stratégie d’infiltration
Trouver une porte dans le film et l’infiltrer, tel est en fait le mot d’ordre commun aux œuvres présentées à Bordeaux. En choisissant Peeping Tom (« Le Voyeur », 1960) de Michael Powell, Mark Lewis n’est pas allé bien loin, l’artiste portant le même nom que le héros assassin du thriller de Michael Powell. Fort de cette homonymie et fidèle à sa technique du « cinéma en miettes » (lire le JdA n° 137, 23 novembre 2001), le Canadien condense l’original en cinq minutes. Il l’attaque par les marges pour en livrer une bande-annonce plausible. Avec Westlich (2000), Jan Kopp entre aussi dans le film par une relation biographique. Sur une histoire de cow-boys et d’Indiens tournée en ex-Yougoslavie d’après un roman de Karl May, auteur extrêmement populaire en Allemagne, Jan Kopp a invité des Américains à s’approprier le film en doublant les dialogues d’un allemand phonétique (lire le JdA n° 127, 11 mai 2001). Le yaourt se transforme en espéranto et le film devient un non-lieu culturel. Mais, à côté des reconstitutions de braquage de Christoph Draeger (Fell Lucky Punk ? ? !, 1997-2000) ou de la mise en abyme d’Opening Night par Frédéric Moser et Philippe Schwinger (Affection riposte, 2001), ce sont indéniablement les travaux de Brice Dellsperger qui poussent le plus loin la logique du remake en la faisant rimer avec make-up. Body Double X (1998-2000) est une vidéo étalonnée sur la bande-son et le scénario de L’important c’est d’aimer (1974) d’Andrzej Zulawski. Mêmes dialogues, mêmes voix et mêmes scènes, mais aussi même acteur pour des personnages désormais transsexuels. Au risque d’incrustations vidéo chavirées, Jean-Luc Verna y interprète tous les rôles, perruques au crâne. Caché sous le fard de la reprise, maquillé comme une voiture volée, le film reprend alors souffle. Body Double X est un film de vampire, le « film fantômassien absolu, où un seul acteur se serait emparé de tous les personnages et peuplerait à lui tout seul tous les plans dans toutes ses métamorphoses », pour paraphraser Philippe Azoury et Jean-Marc Lalanne (1) à propos de la performance de Jean Marais dans Fantômas se déchaîne. Le remake, baiser de l’artiste ?

(1) Fantômas, style moderne, éd. du Centre Pompidou, 2002.

- REMAKES, jusqu’au 11 janvier 2004, capcMusée d’art contemporain, 7 rue Ferrère, 33000 Bordeaux, tlj sauf lundi 11h-18h, merc. 11h-20h, tél. 05 56 00 81 50. CD-Rom, 1 2 euros. - SALLA TYKKÄ, jusqu’au 25 janvier 2004, Collection Lambert, 5 rue Violette, 84000 Avignon, tél. 04 90 16 56 20, tlj sauf lundi 11h-18h, www.collec tionlambert.com, et aussi Francis AlÁ¿s, lire p. 14.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°182 du 5 décembre 2003, avec le titre suivant : Est-ce encore l’heure de la reprise ?

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