Dimanche 19 janvier 2020

PORTRAIT

Édouard Carmignac - Collectionneur

Longtemps discret, le collectionneur Édouard Carmignac a fait son entrée dans le monde du mécénat. Portrait d’un franc-tireur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 28 mars 2011 - 1541 mots

Actif dans le domaine du mécénat, le financier Édouard Carmignac est un collectionneur aux goûts tranchés.

Le monde des affaires connaît Édouard Carmignac pour son franc-parler, ses tribunes régulières dans les journaux économiques et ses saillies envers sa tête de turc préférée, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet. Le président de Carmignac Gestion peut s’autoriser des coups de gueule, car il gère près de 55 milliards d’euros d’actifs. « C’est l’une des plus belles réussites de ces dernières années », estime le collectionneur et financier Louis Nègre.
La stratégie de ce gestionnaire ? Investir à contre-courant. « Il a les yeux ouverts sur le monde, souligne Gérard Augustin-Normand, président de la banque KBL Richelieu.

Il a investi dans les pays en développement, les matières premières, les valeurs technologiques américaines, moins vulnérables que les actions des sociétés industrielles. Ce n’est pas lié à du flair, car le flair, c’est animal. C’est une intelligence construite. » Surtout, Carmignac n’a pas expérimenté la gueule de bois de ses confrères au moment de la crise. Critiquant sa morgue et sa mégalomanie, beaucoup de ses compétiteurs attendent qu’il loupe la prochaine marche. Mais bien que rapide, son ascension est construite dans le temps. « Il a une capacité à écouter et à se remettre en cause. Il ne réfléchit pas tout seul dans son coin. Il sait s’entourer de gens capables, souvent formés à l’étranger, ce qui fait partie de son originalité », poursuit Gérard Augustin-Normand.

Expéditif
En avance sur les marchés, le financier prend aussi de court ses interlocuteurs dans son bureau de la place Vendôme, à Paris. Car deux portraits, de Mao et de Lénine, par Andy Warhol toisent les visiteurs, « deux personnages qui ont démarré de rien et fait des choses extraordinaires ». On l’aura compris, Carmignac échappe au moule. « Les banquiers peuvent être coincés, lui adore organiser des fêtes, louer un théâtre et faire venir Lou Reed, rappelle la galeriste parisienne Anne de Villepoix. Il est très rock’n’roll, mais il affiche une sorte de timidité. Il n’est pas exubérant, et c’est pour cela que certains pensent qu’il est froid. » Pour le milieu de l’art, cet homme longtemps discret reste encore un inconnu. Tout juste son nom a-t-il commencé à émerger l’an dernier avec l’exposition « Jean-Michel Basquiat », dont il fut le mécène, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

L’as de la gestion d’actifs a suivi le chemin habituel des collectionneurs, en s’intéressant d’abord aux grands classiques comme Pablo Picasso et Max Ernst. Il craque très vite pour le pop art, succombe devant Jean-Michel Basquiat qui fera son portrait, et s’entiche de la peinture allemande. « Il achetait des pièces modestes quand je l’ai connu, il y a une vingtaine d’années. Il a acquis des œuvres importantes seulement depuis cinq ou six ans », indique le marchand parisien Albert Benamou. Classé en 2009 au 96e rang des fortunes françaises par le magazine Challenges, Carmignac a placé la barre haut en emportant une anthropométrie d’Yves Klein. « C’est un tueur passionné. Il a un œil très rapide et marche beaucoup à la première intuition, au coup de cœur », note le galeriste parisien Jérôme de Noirmont. Expéditif, l’homme n’a pas sa langue dans sa poche. Il trouve ainsi que Damien Hirst est « une plaisanterie », ou que Gérard Garouste est un « néoclassique ringard ». « Il fonctionne avec des goûts très cernés, il aime ou il n’aime pas, précise Albert Benamou. Il sort des sentiers battus et des choses trop convenues. » Alors pourquoi a-t-il acheté un Jeff Koons sur le tard, lors de l’exposition organisée en septembre dernier par Jérôme de Noirmont ? « J’ai résisté longtemps, admet l’intéressé. Il y a un côté promotionnel, mais il n’y a pas que cela. »

« Devoir patricien »
Dans son siège parisien, la peinture, qu’elle soit de Gerhard Richter ou de Fabrice Hyber, règne en maître jusque dans les bureaux de ses collaborateurs. « Il veut partager avec eux ses coups de cœur et savoir comment ils vivent avec ces œuvres », observe Nathalie Gallon, déléguée générale de la Fondation Carmignac. La photographie représente un autre axe fort de la collection avec, notamment, l’école allemande, mais aussi Doug Aitken ou Olaf Breuning. Étrangement, celui qui avoue ne pas aimer « un art en prise directe avec la réalité » a lancé, en 2009, un prix de photojournalisme doté de 50 000 euros, dont le thème portait sur la bande de Gaza. L’exposition du lauréat, en 2010, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris a fait l’objet d’une controverse lancée par le Conseil représentatif des institutions juives de France.

« Je ne suis pas provocateur, on doit pouvoir parler. Ce qui se passe à Gaza est un vrai scandale, s’emporte Carmignac. Le fait qu’il y ait eu des exactions terribles par le passé ne justifie pas qu’on parque les gens et qu’on les bombarde régulièrement. Nous avons perdu quelques clients à la suite du prix, nous le savions, nous n’avons pas de souci par rapport à cela. Il y a un devoir patricien dans la réussite : essayer d’améliorer le monde dans lequel on vit. Même s’il y a un prix à payer. » Le nouveau thème du prix, consacré cette fois au Pachtounistan, promet aussi son lot de grincements de dents…« L’idée était de choisir un endroit déterminant pour notre avenir, et cette zone tribale entre l’Afghanistan et le Pakistan est le creuset du terrorisme mondial. Or, personne n’en parle aujourd’hui », insiste l’homme d’affaires.

Si, dès les années 1990, Carmignac a anticipé l’importance des marchés émergents, il en a pris le train plutôt tard sur le plan artistique. Au tableau de chasse figurent quelques noms connus, comme les Libanais Ayman Baalbaki et Walid Raad, l’Iranienne Shirin Neshat ou les Chinois Li Tianbing et Gao Zengli, mais aussi une myriade d’inconnus. « J’essaye de mettre des projecteurs sur des artistes pas forcément connus en France, au-delà du noyau culturel pop qui est celui de ma jeunesse, déclare le collectionneur. Les artistes des pays émergents ont plus de choses à dire que les nôtres, ils sont moins repus. Ils ont plus faim de s’exprimer, plus de choses à prouver, alors qu’il y a un manque de force dans la création européenne et américaine. Je regarde toujours celle-ci, mais je suis moins emballé. » Hormis un autoportrait de Philippe Pasqua et une peinture homéopathique de Fabrice Hyber, les artistes français sont absents de sa collection. « Ce qui me rend perplexe chez les artistes français, c’est l’aspect « maturation », analyse-t-il.
Comment se fait-il que je sois accroché à certains artistes une année, et que je décroche l’année suivante ? J’ai envie de suivre un créateur sur la durée, et avec les Français, j’ai souvent un peu de mal. »

Compétiteur
Coriace en affaires, Carmignac aime instaurer des bras de fer. « Il faut lui parler sur le même ton que lui, car il aime la bagarre », remarque un familier. « Il aime la compétition, le jeu. Et surtout, il aime gagner dans tout », reconnaît Albert Benamou. Dans ces récentes opérations de mécénat, il a toujours été le grand gagnant. Le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, dont la Fondation Carmignac a financé l’exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2009, a remporté la palme d’or au Festival de Cannes l’an dernier. L’exposition « Jean-Michel Basquiat », dont il fut le mécène exclusif, a drainé plus de 350 000 visiteurs. « C’est l’artiste qui parle au 9-3 comme au 16e parisien, s’enflamme-t-il. J’étais convaincu qu’il aurait un succès comparable à Monet. Mais c’est dommage que le musée n’ait pas pu ajouter des nocturnes, et qu’il y ait eu une rupture de catalogues. »

L’homme a aussi souvent acheté dans de bonnes conditions. « Il a réussi des coups fantastiques, en achetant par exemple son Mao à la foire de Bâle pour 600 000 dollars, alors qu’il vaut au minimum entre 5 et 10 millions de dollars », se remémore Albert Benamou. De même, il a acquis un grand Richter pour une bouchée de pain. Difficile de ne pas se prendre pour Midas. En revanche, s’il aime le jeu, Carmignac ne succombe pas à la flambe et n’a jamais rien vendu. « Il en voit assez dans la finance pour se donner des peurs, constate Jérôme de Noirmont. Pour lui, l’art n’est pas un business. » Ce serait même un « partage », encore que ce mot fasse sourire dans la bouche d’un homme d’affaires redoutable. Ainsi sa fondation va-t-elle lancer, en avril, un site Internet pour dévoiler l’ensemble de la collection. Carmignac imagine aussi la création, d’ici cinq ans, d’un lieu, dans le Midi de la France, pour organiser des expositions. L’emplacement de cet espace reste encore secret, mais l’homme d’affaires précise qu’il disposera d’environ 1 000 m2 d’exposition et d’un parc de sculptures. À suivre.

Édouard Carmignac en dates

1947 Naissance à Paris.

1989 Création de Carmignac Gestion.

2000 Création de la Fondation Carmignac Gestion.

2009 Création du prix de photojournalisme.

2010 Mécène de l’exposition « Jean-Michel Basquiat » au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

2011 Lancement du site Internet de la Fondation Carmignac Gestion.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°344 du 1 avril 2011, avec le titre suivant : Édouard Carmignac - Collectionneur

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