Mercredi 21 février 2018

Expérience

Écran magnétique

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 janvier 2008

À Istanbul, Laurent Grasso convoque art et sciences. Où comment se forgent nos images du monde, à l’aune de l’étrange et de la projection mentale

ISTANBUL - La galerie du centre d’art fondé par la banque Akbank, à Istanbul (Turquie), est plongée dans le noir mais enveloppe le visiteur, dès le seuil franchi, par son atmosphère de quiétude : des coloris chauds se dégagent des murs, des sons calmes, ténus, se répandent dans l’espace. Quiétude ou inquiétude ?
D’une conception remarquable de simplicité et de clarté, et en cela particulièrement lisible et efficace, l’accrochage de Laurent Grasso voit se succéder quatre films sur autant de parois dont le revers est systématiquement occupé par des boîtes en Plexiglas noir. Chacune intègre des mots en néons, des noms de phénomènes – Aurora Borealis, Vertigo, Entoptic Vision, Eclipse (2007) – comme autant de slogans autonomes par rapport à ce qui est projeté à l’avers, mais qui fonctionnent comme une piqûre de rappel relativement à l’étrangeté ou à l’ambiguïté des situations et des phénomènes donnés à voir.
Dans ce fonctionnement en binôme tient la logique d’un dispositif qui, grâce au jeu de l’alternative des formes, maintient un équilibre constant bien qu’oscillatoire entre l’hypothèse et la réalité supposée, entre la réception rétinienne et la perception mentale.
En faisant état de recherches scientifiques, de manipulations, d’impressions visuelles qui, par-delà les impressions de l’œil, interrogent le degré d’acceptation des choses en tant que réalité possible, les quatre films trahissent tous un profond intérêt pour la question de l’image elle-même.
Vertigo (2005) est à cet égard passionnant. Avec un simple ciel bleu constellé de points blancs vibrionnants, il ne donne pas à voir la véracité d’une image mais tente de représenter un phénomène d’optique (la vision entoptique), inaccessible dans la mesure où c’est l’intérieur de l’organe de vision qui produit ce phénomène de points dansants.

Science et fiction
L’étrange n’est jamais loin, et l’inquiétude non plus. Dans Polair (2007), c’est un nouveau type de catastrophe qui envahit l’écran, avec un nuage à la fois beau et menaçant, attiré dans la ville de Berlin par les sources électriques. Quant à 1619 (2007), l’œuvre montre une fausse aurore boréale dans un paysage bucolique où se trouve une sphère géodésique ; un phénomène qui aurait donc pu être généré par des programmes d’expérimentation.
Loin de cloisonner les disciplines, Laurent Grasso explore le potentiel fictionnel de la science, et questionne les outils de représentation et la fabrication d’images de notre monde, dans des dispositifs ouverts laissant entières les potentialités de projection mentales.
En procédant par paliers successifs, l’accrochage présente différents degrés de réalité, et voit s’enchaîner les expériences soutenues par autant d’hypothèses. Un mouvement stoppé par les dernières œuvres : deux sérigraphies à l’encre argentée, figurant des chutes de comètes dessinées au XIXe siècle dans la revue La Nature. Comme un dernier écran, derrière lequel on ne peut cette fois passer, où l’image n’est pas aisément visible. Un écran à l’image fixe, à la texture différente, mais qui comme les autres s’essaye à une tentative de définition grâce à l’observation, au travers d’images pour le moins irréelles.
Entre le vrai et le faux, le réel et le possible, la connaissance et l’interprétation, Grasso nous éclaire sans pour autant faire la lumière sur l’ensemble du chemin. C’est justement grâce à cette voie pavée d’ambigu que le doute peut s’installer et laisser l’esprit vagabonder vers sa propre définition des choses et sa propre image du monde.

LAURENT GRASSO. NEUROCINEMA, jusqu’au 20 février, Akbank Sanat, Akbank Art Center, Istiklal Cad. Zambak Sokak No : 1, Beyoglu – Istanbul, Turquie, tél. 90 212 252 35 00, www.akbanksanat.com, tlj sauf dimanche-lundi, 10h30-19h30. Catalogue à paraître.

LAURENT GRASSO - Commissaire : Ali Akay, critique d’art - Nombre d’œuvres : 10 - Surface d’exposition : 160 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°273 du 18 janvier 2008, avec le titre suivant : Écran magnétique

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