Jeudi 12 décembre 2019

PAROLES D’ARTISTE

Dominique Petitgand

« Je suis un dramaturge »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2009 - 823 mots

Dominique Petitgand (né en 1965) scande les espaces de l’Abbaye de Maubuisson, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), avec quatre installations qui se présentent comme des récits fragmentés. L’artiste emplit également de sons l’ensemble des espaces du FRAC (Fonds régional d’art contemporain) Haute-Normandie, à Sotteville-lès-Rouen.

Dans votre exposition de l’Abbaye de Maubuisson, laquelle s’intitule « Quelqu’un est tombé », le visiteur perçoit à plusieurs endroits des bruits de chute. La chute est-elle un sujet ou un argument ?
Elle n’est en aucun cas un prétexte. Toutes mes œuvres sont des histoires qui sont très particulières car énigmatiques, sibyllines, lacunaires, creusées… Mais malgré tout elles racontent quelque chose. La chute est une des histoires que je raconte ; elle traverse en effet plusieurs œuvres, et par ailleurs plusieurs salles. La plupart de mes récits ont aussi à voir avec des choses de l’ordre de l’empêchement, de l’impossibilité, du travers, d’une certaine marche qui pourrait être bousculée, empêchée. Comme mes histoires sont finalement assez génériques, cela prend figure de métaphore.

Au début du parcours, avec l’œuvre Les Ballons (2006-2009), on entend des bruits de ballons qui cognent et tombent, alors qu’à la fin, dans Quelqu’un est tombé (1993-2009), la chute est simplement évoquée à travers le récit d’un enfant. Est-ce une manière de multiplier ou de diversifier les occurrences sur un même propos ?
Oui, même si je n’y avais pas pensé de la sorte, car pour moi le ballon est plutôt un rebond. Mais il est vrai qu’un ballon est lancé, qu’il rebondit puis tombe ; il y a donc trois mouvements. Dans Quelqu’un est tombé, il y a l’idée de la marche avec trois mouvements également, puisque la voix dit « je marche, je trébuche, je tombe ». Mais ce qui est essentiel, c’est que mon travail est une bascule permanente entre direct et indirect. Le son est direct, car ce que j’enregistre ce sont des moments de présent, et puis il y a l’indirect qui est celui du récit, car les gens racontent toujours au style indirect. Je ne les enregistre pas en train de vivre mais en train de me dire ce qu’ils vivent. Effectivement, dans ce parcours la première étape est presque directe car il s’agit du son lui-même, alors qu’à la fin on est dans le récit.

Ce parcours est construit en quatre étapes réparties entre des bâtiments et le parc. Comment avez-vous pensé cette scansion ?
C’est la distribution des espaces eux-mêmes qui m’y a conduit. Il y a quatre lieux, qui sont pour moi autant d’expositions. Le lien entre le œuvres s’est fait naturellement et nullement de façon volontariste. Je n’ai pas construit un parcours, même si cela y ressemble. C’est souvent la construction par une forme de logique qui se met en place.

Le dispositif Quelqu’un est tombé regroupe plusieurs sons qui s’accumulent…
En effet, cette œuvre est une installation en trois parties, qui occupent trois espaces à l’acoustique différente. D’abord une grande salle où je ne mets que des sons très brefs, des éclats ciselés dans l’espace. Puis, dans une sorte d’antichambre, un passage – qui résonne beaucoup également –, j’ai voulu mettre des vibrations, ou des flux tendus. Enfin dans un espace avec une acoustique feutrée, j’ai placé les voix. Elles y sont comme dans un cocon, un écrin. Les trois niveaux s’articulent de telle façon que, avec les voix de la fin du parcours, on récapitule un peu ce que l’on vient d’entendre et que se crée une perspective à trois plans. C’est une sorte de scénographie sonore avec une perspective humaine comme dans le paysage ou la peinture.

Cette superposition de couches est-elle pensée pour renforcer une tension dramatique dans l’ordre du récit ?
Absolument, et ce dans toutes mes œuvres. Elles sont toutes des drames, on peut donc dire que je suis un dramaturge, mais à ma façon. Quand je capte le réel, je dois lui tourner le dos afin d’aller le plus loin possible vers une certaine forme d’abstraction. Ensuite je dois rassembler des éléments, isoler quelques fragments du réel et construire quelque chose qui est une dramaturgie. Tout cela est au service d’un récit, d’une tension qui se crée dans la tête de chaque auditeur. La difficulté, mais aussi le plaisir de ces installations, c’est que cette dramaturgie-là se manifeste au premier abord comme éclatée, percée, trouée, disloquée. Il s’agit donc pour chacun de rassembler tout cela dans son corps, son déplacement et sa pensée, et de faire lien. Dès que le lien se dévoile ou se crée, l’histoire commence et le drame suit son cours. C’est la fin de l’écoute, la sortie, qui rompt ce « charme ».

DOMINIQUE PETITGAND. QUELQU’UN EST TOMBÉ, jusqu’au 31 août, Abbaye de Maubuisson, rue Richard-de-Tour, 95310 Saint-Ouen-l’Aumône, tél. 01 34 64 36 10, www.valdoise.fr, tlj sauf mardi 13h-18h, samedi-dimanche 14h-18h.

LA TÊTE LA PREMIÈRE, jusqu’au 10 mai, FRAC Haute-Normandie, 3, place des Martyrs-de-la-Résistance, 76300 Sotteville-lès-Rouen, tél. 02 35 72 27 51, www.frachautenormandie.org, tlj sauf lundi-mardi 13h30-18h30.

Catalogue à paraître.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°301 du 17 avril 2009, avec le titre suivant : Dominique Petitgand

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