Paroles d’artiste

Didier Marcel

« La notation ornementale m’intéresse »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 6 août 2007

Des troncs d’arbres blancs déréalisés, le moulage d’un fragment de champ labouré, des tréteaux montés sur des tiges chromées… À la galerie Michel Rein, à Paris, l’univers paysager de Didier Marcel (né en 1961, vit et travaille à Dijon) s’offre dans toute sa complexité visuelle, entre autonomie des formes et souci ornemental.

Votre exposition constitue-t-elle une étude du paysage ?
Il y a ici une continuité avec mon exposition du mois de juin dernier au Musée d’art moderne de Strasbourg, où il y avait là une vraie proposition paysagère. J’avais installé dans le project room un sol moquetté vert, faiblement incliné afin de perturber légèrement les repères. Au mur étaient disposés trois bas-reliefs, trois moulages de champ labouré, non encadrés (Sans titre (labours), 2006), ainsi que la structure portant un citron que l’on retrouve à la galerie (Sans titre (citron), 2006). Ici, le quatrième tirage de Labours est encadré. Il y a aussi deux moulages d’arbres avec des coupures très nettes, presque abstraites en quelque sorte. L’un est monté sur roulettes (Sans titre (platane), 2006), l’autre est présenté horizontalement sur deux tiges de métal (Sans titre (peuplier), 2006). Chaque chose possède une autonomie dans son rapport au sol, par le fait que les formes se referment sur elles-mêmes. On peut donc dire que c’est un paysage diffracté, où les formes, les fragments éludent la question de la représentation d’un espace.

Pensez-vous revisiter le paysage en tant que genre artistique ?
Je n’en suis pas très sûr, je n’essaie pas de me battre avec ce genre d’approche. Il est ici question de forme, une forme qui est prélevée, moulée, regardée… Cette approche est en quelque sorte négociée. Il y a une spéculation sur l’objet.

Est-ce un déplacement ?
Oui, un déplacement pour ramener les formes vers une certaine autonomie, vers une idée de flou total.

Il se crée une forme de dichotomie entre l’apparence des objets et leur prétendue provenance, puisqu’on comprend bien que tout ici est produit. Est-ce là-dessus que vous fondez ce travail ?
En grande partie oui. C’est un long cheminement depuis la source jusqu’à un objet produit, qui lui se situe sans doute plus dans une continuité historique de la sculpture, mais renvoie aussi au rapport que l’on a, dans notre vie contemporaine, avec le lieu et le sujet naturel. Le tronc du Peuplier n’est pas tout à fait cylindrique, mais il tend au cylindre. L’obturation par les deux miroirs crée une impression de trou, d’infini. L’objet est donc complètement déréalisé, même si tout est visible, là. Serait ainsi produit un modèle de forme, à partir duquel on pourrait raisonner sur notre propre perte de cohérence avec le monde naturel qui nous entoure.

Dans cette optique, quel est votre rapport à l’imitation ?
Indéniablement, l’imitation est un des vecteurs de ces œuvres. Ce sont des moulages, des pièces d’emprunt, etc. Mais il y a par la suite une reprise en charge du travail pour que la chose, l’objet, ait sa propre logique de fabrication. Et c’est l’addition de techniques différentes qui, à un certain moment, lui redonne cette logique… parce que nous ne sommes pas dans l’imitation. Pour le Labours par exemple, je n’ai pas utilisé une résine polyester parce que c’est du consommable pour décors de cinéma. Je voulais que cet objet ait un poids et une masse, j’ai donc utilisé une résine acrylique très mate. Il y a presque un souci d’élaboration technique qui lui donne une légitimité par rapport à son modèle.

Le blanc qui couvre les troncs d’arbres adopte une texture particulière, comme un velouté qui déréalise encore plus les objets.
Le blanc est vraiment là pour faire apparaître ou ressortir la qualité d’ornement, le dessin, la texture…, pour la déréaliser et la restituer de façon presque autonome. Il est vrai que si je devais parler des textures, que ce soit dans les troncs d’arbre ou dans les Labours, je parlerais de l’ornement. Les Labours sont comme une sorte de modelage à l’échelle d’un paysage. Avoir ainsi modelé la terre peut apparaître comme une métaphore de la sculpture assez littérale. Mais en regardant de près, on y voit comme un tissage très régulier. Cette notation ornementale m’intéresse beaucoup. Les écorces d’arbres sont, elles, recouvertes d’un flocage, d’un velours. Il s’agit non d’un tissu mais de fibres textiles projetées sur la surface par un procédé spécifique. Le terme « ornement » est certes un peu générique, mais je m’intéresse à quelque chose qui aurait à voir avec le décoratif. Ramener le paysage, ou des morceaux de paysage, à l’intérieur participe d’un regard et d’un intérêt portés à ces questions.

Didier Marcel

Jusqu’au 2 décembre, galerie Michel Rein, 42, rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 42 72 68 13, www.michelrein.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°247 du 17 novembre 2006, avec le titre suivant : Didier Marcel

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