Dimanche 17 janvier 2021

Biennale

Grand Palais

De quoi Monumenta est-il le nom ?

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2016 - 803 mots

PARIS

Pour Monumenta, Huang Yong Ping manie les symboles de pouvoir dans une installation bien pensée, qui ne masque cependant pas un doute sur la pertinence de cette opération.

L'installation Empires de Huang Yong Ping lors de Monumenta 2016 au Grand Palais © Photo LudoSane
L'installation Empires de Huang Yong Ping lors de Monumenta 2016 au Grand Palais.
© photo Ludosane

PARIS - On le savait, mais Huang Yong Ping le rappelle non sans intelligence : il a le sens du symbole. Exactement sous le centre de la coupole du Grand Palais, à Paris, et sous le drapeau français qui coiffe celle-ci donc, se dresse une immense copie du bicorne porté par Napoléon lors de la bataille d’Eylau, posé de part et d’autre sur des containers empilés, le tout formant un arc de triomphe. Voilà donc une métaphore de la velléité de conquête et de pouvoir qui trouve à se confronter à d’autres formes de puissance.

Car lorsqu’il pénètre dans le Grand Palais qui accueille la septième occurrence de Monumenta, le visiteur se heurte d’emblée à un mur de containers empilés qu’il va devoir contourner, témoins d’une mondialisation en marche et parfois écrasante, dont les enjeux et l’ampleur dépassent largement l’échelle de l’humain. Évocation d’une confrontation – ou d’un rapprochement – entre Orient et Occident, leur disposition, finement, répond à deux logiques stratégiques en combinant celle des échecs et celle du jeu de go.

Répartis dans tout l’édifice, ces structures servent par moments de support à un autre « monstre » habitant les lieux et qui se révèle progressivement être le squelette d’un serpent d’acier long de 254 mètres, atteignant à certains endroits jusqu’à 28 mètres de haut, et dont la boucle s’achève dans une gueule grande ouverte prête à attaquer.

Ce n’est pas la première fois que l’artiste se confronte au serpent, motif essentiel de la symbolique et de la cosmogonie chinoise, à la fois force inquiétante et symbole de la tentation, image du bien et du mal. Débarrassé de sa peau, il est une métaphore ici des mutations d’un monde fait d’une succession d’empires qui s’édifient, puis s’effondrent ; ce qui n’apparaît guère étonnant de la part d’un artiste chez qui l’idée de destruction est omniprésente.
Huang Yong Ping, qui ne cesse de revisiter mythes, croyances et récits fondateurs, n’a pas son pareil pour emmener le spectateur au loin dans la divagation. Et à travers ce télescopage des images, des références et des contextes, il touche juste avec cette mise en scène brillante de l’omniprésence et de la mutation des désirs de pouvoir et des visées impérialistes, qui revêtent des formes différentes.

Des moyens démesurés
Bien entendu, une entreprise  si colossale interpelle forcément quant aux moyens mis en œuvre. D’abord s’agissant de son coût et de son financement sur lesquels l’opérateur public ne communique pas. Une somme de 3 millions d’euros – non confirmée – est évoquée, couverte par l’État (500 000 euros), les mécènes (à quelle hauteur ?) et les recettes commerciales. Reste à savoir quel montant demeurera à la charge de la Réunion des musées nationaux si les recettes de la billetterie ne sont pas satisfaisantes ? Ou comment est comptabilisé le manque à gagner de cette dernière qui se prive de 40 000 euros par jour pendant les quelque 45 jours où elle ne loue pas le Grand Palais ?
En revanche les moyens matériels sont, eux, égrénés à satiété : les containers sont au nombre de 305, le bicorne pèse quatre tonnes et le serpent 133 tonnes, il comprend 316 côtes et 568 vertèbres, six usines ont travaillé sur le projet… La liste est encore longue, car en alignant données et superlatifs il s’agit d’insister sur l’idée de performance, qui serait presque plus importante que l’œuvre : une performance monumentale !

Et voilà que se pose la question du bien-fondé de Monumenta. Car en promouvant de la sorte une manifestation grand public dont on aurait tort de croire que spectaculaire et divertissement sont les uniques ressorts qui désormais motivent ce dernier, ce sont bien ces deux aspects qui in fine sont mis en avant ; quelques mauvaises langues ayant même évoqué le train fantôme à la vue des circonvolutions du serpent.

Si l’on prend au mot Jean de Loisy, le commissaire de cette édition, qui affirme que « Monumenta est un défi entre un lieu et un artiste et [que] ceux qui réussissent sont ceux qui vont au bout des possibilités du lieu », force est de constater que les vastes possiblités du Grand Palais n’ont jamais inspiré de ruptures ni de propositions véritablement novatrices aux précédents protagonistes, qu’elle qu’ait pu être la qualité de leurs interventions. Ce, à l’exception notable d’Anish Kapoor, qui avec son Léviathan était justement parvenu à gommer le Grand Palais, faire oublier son omniprésence et à convier tout à fait ailleurs. Si se mesurer à l’édifice et donc « faire grand » afin de le remplir doivent constituer l’alpha et l’oméga de « Monumenta », il est effectivement permis de douter de sa pertinence même.

MONUMENTA 2016

Jusqu’au 18 juin, Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17

www.grandpalais.fr

tlj sauf mardi 10h-19h, jeudi-samedi 10h-22h, entrée 10 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°458 du 27 mai 2016, avec le titre suivant : De quoi Monumenta est-il le nom ?

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