Samedi 16 février 2019

Conservatrice en chef au Musée national d’art moderne-Centre Pompidou

Christine Macel - Portrait

Chargée de la création contemporaine au Centre Pompidou, cette conservatrice qui se tient au plus près de la démarche des artistes sera la commissaire de la Biennale de Venise 2017

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2016 - 1795 mots

Christine Macel, conservatrice en chef au Centre Pompidou, va assurer le commissariat de la prochaine Biennale de Venise.

Un « honneur pour la France et les femmes », comme le qualifient notre Figaro national et Le Monde dans la foulée ? En offrant à Christine Macel le commissariat de la 57e Biennale d’art, qui s’ouvrira en mai 2017 à Venise, son président, Paolo Barratta (lire le JdA no 452, 4 mars 2016), a en tout cas pris le contre-pied de la dernière édition, empreinte des inclinations politiques d’Okwui Enwezor, lectures de Karl Marx et films plus ou moins convaincants sur le colonialisme et l’esclavage à l’appui. Après ce chapitre marqué « par les fractures et les discordes qui lacèrent le monde, consciente que nous vivons un temps d’angoisse, la Biennale a choisi Christine Macel pour son engagement à promouvoir la capacité des artistes à inventer leur propre univers et leur rôle crucial pour injecter leur vitalité et générosité dans notre monde », a-t-il déclaré avec cette propension amphigourique chère aux amis transalpins.

Pour justifier son choix, la Biennale a cité en exemple le département appelé avec une certaine pompe « Création contemporaine et prospective » auquel elle a donné naissance à son arrivée en 2000 au Centre Pompidou, contribuant à « repérer et identifier des nouvelles énergies de par le monde » (là, on a un peu élagué la citation). Depuis, elle a aussi fondé l’Espace 315 – appelé à disparaître pour une nouvelle configuration des lieux –, promouvant des expositions ouvertes à de jeunes talents, tout en créant un cycle à leur intention appelé « Prospectif Cinéma ».

Venise n’est certes pas une destination inconnue de Christine Macel, qui est l’un des rares conservateurs en France à pouvoir parler aussi bien l’italien que l’allemand et l’anglais. En 2013, elle a été commissaire de la représentation française, pour laquelle Anri Sala a monté une scénographie complexe (Ravel, UnRavel) autour du concerto en ré de Maurice Ravel, une des œuvres composées pour le pianiste Paul Wittgenstein qui avait perdu un bras dans la Grande Guerre. Deux ans plus tôt, elle faisait partie du jury qui fit l’excellent choix de couronner du Lion d’or The Clock (2010), de Christian Marclay. En 2007, elle avait assuré le commissariat du pavillon belge, où Éric Duyckaerts moquait le pédantisme des intellectuels devant le « logo-dédale » de son palais des glaces.

Notre consœur du Figaro, Valérie Duponchelle, a fait ses comptes : l’apparition d’un Français à ce poste prestigieux est rare, le dernier en date s’appelant Jean Clair, il y a plus de vingt ans. Les femmes sont à peine plus en nombre. Il n’est cependant pas sûr que l’heureuse élue partagerait ce sentiment d’une victoire des femmes, elle qui eut l’occasion, lors de l’exposition « Dionysiac », de prendre ses distances avec le « politiquement correct » d’un féminisme impératif dans le domaine de la création.

Détermination
Christine Macel s’est engagée à ne pas évoquer sa vision de la Biennale avant la rituelle conférence de presse qui se tiendra en septembre à Venise. Mais elle a sauté dans l’avion pour un premier contact sur place, avec l’enthousiasme qu’elle met dans chaque nouvelle entreprise. Emma Lavigne, qui a travaillé avec elle à Beaubourg avant de prendre la direction du Centre Pompidou-Metz, souligne sa capacité à « défricher des territoires » : « Je l’ai vue partir à la découverte de la scène berlinoise bien avant que la  plupart des Français n’y prêtent intérêt ; on pourrait aussi bien dire la même chose de l’Europe centrale ou du Liban… » Les deux conservatrices ont réalisé la plus formidable des expositions montées au Centre Pompidou ces dernières décennies, portant sur la danse au XXe siècle, en faisant appel aux arts plastiques mais aussi à la musique, aux documents, à la vidéo ou aux costumes de scène. Petite-fille de musiciens, Christine Macel a elle-même pratiqué la danse moderne une dizaine d’années, après avoir appris la guitare classique. On lui doit aussi l’une des meilleures expositions historiques du Centre, sur l’art au-delà du rideau de fer. Montée en 2010 en collaboration avec une grande spécialiste, Joanna Mytkowska, directrice du Musée d’art moderne de Varsovie, « Promesses du passé » retraçait les fractures et les douleurs, mais aussi la vitalité sourde, de la création sous les dictatures.

Il serait difficile d’énumérer un curriculum dans lequel se lit sa détermination, que ne semblent pas arrêter les hésitations et contradictions manifestées au fil des années par le Centre Pompidou dès lors qu’il s’agit d’exposer la création vivante. En une vingtaine d’années, elle a signé une quarantaine d’expositions, festivals ou événements, depuis son stage à Grenoble auprès de Serge Lemoine jusqu’à une manifestation sur les représentations de l’amour qui vient de se terminer à Dublin. « What we call love » fut l’occasion de débattre en six endroits de la capitale des droits des homosexuels en Irlande, d’exposer les tableaux des vues d’IRM du cerveau de Jeremy Shaw et de publier un article de Semir Zeki, professeur en neurobiologie à Londres, qui travaille sur la manière dont le corps perçoit la beauté. Avec lui et le neurochirurgien Alexander Abbushi, Christine Macel a fondé une plateforme de réflexion destinée aux artistes, critiques d’art et scientifiques désireux d’échanger sur la perception de l’esthétique.

Une « relation conversationnelle »
Il serait plus ardu encore de trouver un parti pris esthétique dans sa production aussi prolifique d’écrits. On y note quand même un faible pour des artistes ouverts à des pratiques multiples (« je ne suis pas la femme d’un médium »), auxquels elle trouve « une expression forte », à l’instar d’un Philippe Parreno ou d’un Anri Sala. La sculpture et la vidéo l’intéressent bien plus que la peinture, pour laquelle elle ne montre guère d’affinité. Elle parle d’« écrire des histoires de l’art contemporain », plutôt que de théoriser l’Histoire. Elle fonctionne au coup de cœur, posant l’expérience intime, et même affective, avec l’œuvre ou le créateur au cœur de sa démarche. « J’ai beaucoup investi en tant que commissaire dans les rapports avec les artistes, reconnaît-elle. Ce qui m’intéresse le plus c’est la recherche, la réflexion, la relation d’échanges et l’apprentissage du regard dans un rapport individuel. »

Anri Sala parle d’une « expérience intense » à propos de leur collaboration : « Christine Macel parvient à faire naître une complicité peu commune. Elle est toujours du côté du projet, et elle se montre toujours à la hauteur des idées. Elle a une connaissance rare des Balkans et de la Méditerranée ; j’ai beaucoup aimé “Promesses du passé”, qui était une sorte de carrousel arrêté, se prolongeant dans la tête du visiteur. » Philippe Parreno : « Elle a une relation que je qualifierais de conversationnelle. Il y a peu de commissaires comme elle qui prolongent l’échange au-delà des projets, cherchant par là même à organiser un discours plutôt qu’à produire à chaque fois un éditorial. Elle est très franche, mais c’est sa forme d’honnêteté ; on peut se parler, articuler des positions, cela ne se joue pas sur un mode conflictuel. » Olafur Eliasson confirme « cet engagement » : « À travers l’œuvre, elle introduit une vision dynamique en cherchant le rapport au monde, à notre vie et à l’époque. Elle est aussi singulière par l’intérêt porté aux jeunes artistes, qu’elle perçoit comme des témoins pour l’avenir. »

Fille d’architecte, elle a un œil pour l’accrochage. Si l’intéressée se souvient des ateliers d’enfant au Louvre, de l’ouverture du Centre Pompidou ou de la découverte à l’âge de 13 ans des machines brinquebalantes de Tinguely au Musée Rath à Genève, sa première passion l’a portée vers les lettres modernes, nourrissant son goût de l’écriture. Elle est passée d’un bac scientifique décroché à 16 ans à khâgne avant d’intégrer la Sorbonne puis l’École du Louvre. À 24 ans, elle devenait conservatrice du patrimoine. Deux ans plus tard, elle entrait au ministère, à la Délégation aux arts plastiques, où elle fut notamment chargée des collections du Fonds national d’art contemporain. Entre-temps, ses stages l’ont conduite à Düsseldorf et à New York, au Guggenheim, où elle eut « pour la première fois le sentiment que ce métier pouvait vraiment l’intéresser ».

Sensibilité au temps
C’est sur Raymond Hains, ami de longue date, croisé en voisin au restaurant Le Dôme ou à la librairie Tschann, que Christine Macel a écrit les pages les plus sensibles, relatant le chaos invraisemblable de son appartement de la rue d’Odessa, dans le 14e arrondissement parisien, qui lui semblait « annuler le temps ». Le rapport au temps, auquel elle a consacré un ouvrage (Le Temps pris, éd. Monografix, 2008), est un des points de repère de sa réflexion. Au Printemps de Cahors, festival de photographie et arts visuels dont elle a dirigé deux éditions avant d’entrer au Centre Pompidou, elle a ainsi voulu mettre en avant des œuvres par lesquelles « l’espace s’ouvre à l’expérience du temps et réciproquement » ; elle aime les jeux de miroir, les paradoxes et les impasses, les machines rêveuses, le trouble du décentrement, « le passé contenu dans le présent » d’un film de Sala, ouvrant les portes du trouble et de l’indéterminé.

Dans ses écrits, elle cherche ainsi à creuser ce rapport de l’intime en tirant à l’occasion du côté de l’anthropologie et des neurosciences, en s’inscrivant en faux par rapport « aux textes factuels sans critique » – remarque qui n’a pas dû plaire à tous dans son milieu. Mais Christine Macel n’est pas une personnalité consensuelle. Aimant rayonner, mais peu encline aux mondanités, elle est connue pour son intransigeance et son franc-parler. « Elle dit ce qu’elle pense, d’une œuvre ou d’un comportement, sans mettre les formes, admet Alicia Knock, l’une des deux jeunes attachés de conservation de sa petite équipe, dans ce milieu qui cultive les faux-semblants et les choses serpentines, ça claque !, surtout au bout de quinze ans dans une grosse machine comme Beaubourg. Mais c’est l’un des signes de sa radicalité. » Pour Emma Lavigne, c’est toute cette « faculté d’exploration » qu’elle sera à même d’impulser sur la lagune.

Christine Macel en dates

1969 : Naissance à Paris.
1995 : Inspectrice à la Délégation aux arts plastiques.
1999 : (et 2000) Directrice artistique du Printemps de Cahors.
2000 : Conservatrice en chef du patrimoine au Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, création du service « Création contemporaine et prospective ».
2007 : Commissaire du pavillon belge à Venise (Éric Duyckaerts).
2010 : « Les promesses du passé. Une histoire discontinue de l’art dans l’ex-Europe de l’Est », Centre Pompidou.
2011 : « Danser sa vie. Art et danse aux XXe et XXIe siècles », Centre Pompidou.
2013 : Commissaire de la représentation française à Venise (Anri Sala).
2015 : Nommée commissaire de la Biennale de Venise 2017.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°453 du 18 mars 2016, avec le titre suivant : Christine Macel - Portrait

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