Mercredi 13 novembre 2019

Paroles d'artiste

Céleste Boursier-Mougenot : « Questionner l’image et le mouvement »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 28 février 2012 - 787 mots

À travers une installation vidéo diffusant en direct des images prises à l’extérieur du bâtiment, Céleste Boursier-Mougenot convie, dans la sacristie du Collège des Bernardins, à Paris, à une relecture du réel.

Frédéric Bonnet : Votre installation comprend cinq images juxtaposées sur les murs répondant à autant de caméras placées à l’extérieur, tandis qu’un son de basse continu est produit simultanément. Quel dispositif avez-vous mis en place ?
Céleste Boursier-Mougenot : Je me suis rendu compte que le fait de donner à voir des images en mouvement pouvait être un moyen de fixer les gens un moment dans l’espace, de les faire s’arrêter. En tant que musicien, simplement placer des haut-parleurs n’aurait pas eu d’intérêt. De plus l’aspect qui m’intéresse dans la vidéo, celui qui est le plus proche de son essence, c’est celui du direct, du présent, puisqu’on peut capter un flux continu en temps réel. Et je me suis interrogé sur la manière de trouver une sorte de pertinence entre le mouvement des images et le son qu’elles produisent. Le signal de la vidéo est un signal qui module, on peut donc le traduire dans le milieu sonore.

F. B. : Le son perçu provient donc très précisément de la captation de l’image ?
C. B.-M. : Il vient de la caméra comme source sonore. Le son est analysé puis filtré. On en extrait la composante du mouvement, ou plus exactement de la lumière, des changements de la luminance. Cela réagit sur des filtres qui vont clarifier le signal et faire sortir des harmonies accordées électroniquement.

F. B. : L’emplacement des caméras semble balayer le quartier alentour. Vouliez-vous développer une lecture globale et continue ?
C. B.-M. : Chaque lieu a ses propres possibilités et contraintes. De la même manière que je dimensionne tout simplement les images par rapport à la relation à l’espace – car je n’aime pas qu’elles soient flottantes par exemple –, j’aime qu’elles aillent du sol au plafond, ou en tout cas qu’elles remplissent une surface. À l’extérieur, il y a plusieurs choses très contraignantes : d’abord le bâtiment est un peu en recul sur la rue, ensuite on n’a pas le droit de s’y accrocher car il est classé, et enfin quand on est le dos à l’entrée du Collège, si on considère un panorama à 180°, toute la circulation du quartier va dans le sens de la lecture, de gauche à droite. Mon but était de contredire cela de manière à créer une sorte de dyslexie qui incite le visiteur à se questionner sur la constitution des images et du mouvement, d’un écran à l’autre de cette potentielle fiction. Car si tout va dans le sens de la lecture, c’est comme rester dans une forme syntaxique, simple, avec un début et une fin.

F. B. : Nous sommes là confrontés en direct avec le réel mais vous venez d’évoquer une fiction potentielle. Et en effet on ne sait pas forcément quel est le statut exact de ces images. L’un de vos buts était-il de créer une autre forme de prise avec le réel ?
C. B.-M. : Il ne s’agit que d’un questionnement sur ce qu’est la vidéo. J’en suis arrivé à la conclusion que je n’allais pas faire de films destinés à être diffusés. Puis j’ai pris conscience que la réalité recadrée crée une sorte de décalage quand on regarde une image. C’est très subtil mais tout d’un coup les mouvements nous apparaissent différents. La réalité est donc regardée à travers un cadrage tout en sachant qu’en direct elle est troublante. C’est ce qui m’intéressait.

F. B. : Ce léger décalage nous place justement un peu dans un mode alternatif de la perception face au réel ou au direct…
C. B.-M. : Ce qui me plaît, c’est que là les gens ne sont pas des acteurs mais sont associés dans la construction des différents plans. Par exemple, si une voiture pénètre dans la rue, se gare, met son warning, et si de l’autre côté quelqu’un sort par une porte, on va commencer à embrayer sur une fiction ; comme une sorte de générique infini avec l’imminence d’une catastrophe qui est sous-tendue par le son et qui n’arrive jamais. Pour l’instant je n’ai pas vu d’accident ! Il s’agit vraiment de l’idée que tout d’un coup c’est comme un film qui est en train de se faire dans la tête de celui qui le regarde. Car on ne peut pas avoir une vision globale des cinq écrans, et la question est donc finalement comment il va percevoir avec le son comme indicateur, et donc tourner la tête et reconstruire une sorte de scénario.

CÉLESTE BOURSIER-MOUGENOT. VIDEODRONES

Jusqu’au 15 avril, Collège des Bernardins, 20, rue de Poissy, 75005 Paris, tél. 01 53 10 74 44, www.CollegeDesBernardins.fr, tlj 10h-18h, dimanche 14h-18h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°364 du 2 mars 2012, avec le titre suivant : Céleste Boursier-Mougenot : « Questionner l’image et le mouvement »

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