Samedi 23 novembre 2019

Pavillons internationaux

Ce qu’il faut voir ou… ne pas voir

L'ŒIL

Le 24 juin 2011 - 2293 mots

FINLANDE
Artiste : Vesa-Pekka Rannikko
Commissaire : Laura Köönikkä

Le pavillon finlandais avait été conçu par Alvar Aalto pour être rangé après chaque Biennale, il est pourtant resté en place. Rannikko y a donc ajouté des lattes de bois comme pour mieux souligner son origine et sa fonction transitoire. À l’intérieur, cette réflexion sur la mise en exposition perdure avec une vidéo d’une grande beauté qui superpose plusieurs scènes montrant l’artiste au travail. On l’y voit peindre sur des toiles amateurs figuratives puis les disposer dans l’espace, une façon de s’interroger sur l’appropriation, les références et la difficulté de trouver un sujet aujourd’hui.

Bénédicte Ramade

FRANCE - UN BOLTANSKI TRANSCENDANTAL
Artiste : Christian Boltanski
Commissaire : Jean-Hubert Martin

« D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » Fondamentales, les questions posées par Paul Gauguin sont celles-là mêmes de la destinée humaine. Universelles, elles fondent et portent l’œuvre de Christian Boltanski depuis sa toute première apparition. La vie et la mort y sont les thèmes récurrents d’une réflexion tant sur la fulgurance de notre passage sur terre que sur la disparition irréversible à tout instant de notre individu. L’un naît, l’autre meurt, la cadence est infernale. La roue tourne, inexorablement. Il y a les élus et ceux qui ne le sont pas. Question de chance.
C’est ce dernier mot – Chance – que Christian Boltanski a retenu pour intituler l’installation qu’il a conçue pour le pavillon français. Dans cette œuvre spectaculaire, mais d’une grande économie plastique et d’une efficacité implacable, l’artiste fait défiler à toute vitesse une sorte de tapis roulant aux portraits photographiques de nouveau-nés dans les mailles d’une architecture d’échafaudages métalliques qui envahissent la totalité de la pièce centrale du pavillon. Une sonnerie retentit, tout s’arrête. Le visage de l’un d’eux apparaît sur un écran. Il a été choisi. Puis la machine de se remettre en marche.

Naissances et morts
Tandis que dans les deux espaces latéraux du pavillon deux immenses compteurs rouges égrènent de part et d’autre les nombres de naissances et de morts dans le monde, des fragments de visages de tous âges sont projetés sur un écran géant dans la salle du fond. Jusqu’alors sans possibilité d’action, le spectateur est invité cette fois-ci à arrêter lui-même le défilement en appuyant sur un bouton. Se constitue alors la figure hybride d’un être anonyme et improbable mais synthétique de l’humain.
Avec cette nouvelle installation, Christian Boltanski fait preuve d’une maîtrise indiscutable dans l’art d’approfondir sans cesse le questionnement fondamental qui le taraude. D’autant plus magistralement qu’il s’invente chaque fois de nouvelles résolutions plastiques et qu’il sait très exactement accaparer l’espace.

Philippe Piguet

SUISSE - GUERRE TOTALE
Artiste : Thomas Hirschhorn
Commissaire : Urs Staub

Avant l’annonce du palmarès, les allées des Giardini bruissaient d’une rumeur de Lion d’or pour Thomas Hirschhorn. Et pour cause. À voir la façon dont il a mâchouillé sans pitié son pavillon, on s’étonne que la Suisse n’ait pas songé à le lui confier plus tôt. Rien à dire, il maîtrise son affaire. Ça « scotche à mort », ça conglutine à coups d’aluminium et de pinces à linge, ça étouffe et ça pique les yeux. Le parcours-caverne embarque un brin autoritaire un visiteur mi-figue, mi-nausée dans un cri permanent entre pendus, presse de caniveau, Barbie, déchets et photos d’actu insoutenables, le tout colmaté serré par l’invariable boîte à outils formelle (formaliste ?) du Suisse. Faut que ça tienne. Et après ? Rien à sauver ? Hirschhorn maintient son visiteur en apnée et décrit son noir miroir du monde comme un accès vertueux à la pensée critique. Pas sûr. Manque un poil de place et d’air pour le spectateur écrasé par la forme. Une guerre trop pleine, totale et affirmative pour que le public prenne effectivement ses responsabilités face à une communication de masse pointée du doigt.

Manou Farine

ISRAËL
Artiste : Sigalit Landau
Commissaires : Jean de Loisy et Ilan Wizgan

La venue de Shimon Peres pour l’inauguration aura secoué la Biennale : pour la première fois de son histoire, le pavillon israélien aura officiellement fait déplacer un président. C’est que la vidéaste et performeuse Sigalit Landau écrivait là une partition aussi lucide que poétique, entre utopie et ferme avertissement. Partage des eaux, arbitraire des frontières, le pavillon empoigne doucement la question universelle du lien. Sans naïveté aucune. Et lorsque l’artiste réunit autour d’une table les acteurs concernés par son projet de pont de sel entre la Jordanie et Israël au-dessus d’un bras de la mer Morte, c’est à hauteur d’enfant et de jeu qu’elle filme. Implacable.

Manou Farine

ITALIE - PROPREMENT SCANDALEUX !

Le pavillon italien est « l’œuvre » de Vittorio Sgarbi, le commissaire, ancien secrétaire d’État à la Culture du gouvernement Berlusconi en 2001-2002. Conçu en deux temps, l’un consacré à un état de l’art italien à l’occasion du 150e anniversaire de l’unité du pays, l’autre intitulé malicieusement « L’arte non è Cosa Nostra », il s’offre à voir en total décalage avec ce que la Biennale, plus que centenaire, s’est toujours appliquée à faire valoir : une vision prospective de l’art. Tandis que la première partie tient tout à la fois des Puces, versant vieilleries croûteuses, ou de la place du Tertre, côté peinture à la louche, dans un accrochage où tout se télescope et où se noient quelques pièces à sauver, la seconde quitte le champ de la création pour s’enliser dans un discours illustré, façon revue de presse, sur la mafia en forme de métaphore de la scène artistique contemporaine. Troublante et inquiétante leçon de morale de quelqu’un qui créa en 2004 le Parti de la beauté.

Philippe Piguet

ARGENTINE
Artiste : Adrián Villar Rojas
Commissaire: Magdalena Faillace

Impressionnantes, les sculptures du jeune Argentin Adrián Villar Rojas le sont par leur façon d’occuper tant l’espace que l’esprit. Elles se dressent devant nous dans une matérialité brute qui appelle le toucher comme autant de gigantesques figures improbables mais mémorables. Entre références symboliste, futuriste, constructiviste et surréaliste, elles instruisent un monde autre que nourrissent par ailleurs littérature classique, science-fiction, bande dessinée et culture grunge. Un sculpteur promis à un grand avenir qui a un sens aigu de l’échelle.

Philippe Piguet

GRANDE-BRETAGNE - EN DEHORS DES SENTIERS VENITIENS
Artiste : Mike Nelson
Commissaire : Andrea Rose

Comment décrire le pavillon britannique sans déflorer l’expérience hallucinée qui attend son visiteur ? C’est que Mike Nelson, comme à son habitude, a mis son architecture dans l’architecture. Circulez, il n’y a rien à reconnaître. Changement de jus : c’est en Turquie qu’on pénètre, pour une expérience épique qui dévore proprement le spectateur. Un vrai-faux décor sur terre battue, avec matelas poisseux, ferraille, chiottes crasseuses, tapis, ampoules nues, mystérieuses chambres noires saturées de – sublimes – photographies dispersées dans une maison aussi vide que misérable. Une maison fignolée jusqu’à la courette plus stambouliote que nature, sur laquelle débouche, ahuri, le visiteur de cette architecture chargée des catastrophes qui semblent avoir eu lieu. Ce qui sauve alors Nelson de la tentation Disney ou même du post-Gregor Schneider, voire du sous-Ilya Kabakov, c’est l’endroit d’où il parle : la sculpture et la fiction.
Atmosphérique, l’exploration joue sur l’allusif et l’hiatus, comme lorsqu’elle place deux pièces parfaitement identiques sur le parcours. Mieux vaut alors fermer les yeux sur tout élément qui ramènerait à Venise et à son contexte de biennale, gardiens ou plaquettes explicatives comprises. Savoir qu’il s’agit du frottement de travaux réalisés précédemment à l’occasion de biennales, l’une en Turquie, l’autre à Venise, ne dénoue rien et fait peut-être courir le risque à l’installation de n’être perçue que comme un spectaculaire tour de force.

Manou Farine

BELGIQUE
Artiste : Angel Vergara
Commissaire : Luc Tuymans

Sur le papier, l’attelage du pavillon belge donnait faim. On attendait le commissaire Luc Tuymans, peintre international dont le regard sec sur le monde tranche avec la belle tempérance de la peinture. Et l’on attendait son hôte, Angel Vergara, qui n’aime rien de moins que réfléchir au positionnement social et politique de l’artiste. Signe particulier : dans la situation tragico-bouffonne de la Belgique, voilà un pavillon national qui frottait fermement pinceaux flamands et francophones et qui en faisait même le sous-texte de son projet. Hélas, Feuilleton déçoit. La déclinaison d’images autour du marronnier des « sept péchés capitaux » associée à l’autre convention qu’est l’attaque de l’image médiatique par des recouvrements de peinture peine à trouver consistance dans un pavillon trop flottant pour convaincre.

Manou Farine

LUXEMBOURG
Artiste : Darius Mikšys
Commissaire : Kestutis Kuizinas

La Ca’ del Duca, où s’installe chaque fois le Luxembourg, doit assurément inspirer les artistes. L’intervention de Martine Feipel & Jean Bechameil est, cette année encore, remarquable de bon sens et de fantaisie. Ils ont transformé l’espace en cherchant à dépasser la limite des lieux pour en instruire une nouvelle. Jouant à nous désorienter, ils le font chavirer de sorte à perturber nos habitudes perceptives. Il y va de Piranèse et d’Escher comme de Dalí, dans une circulation labyrinthique qui tangue ou qui s’abîme dans des miroirs.

Philippe Piguet

ÉTATS-UNIS - FACILE MAIS EFFICACE
Artistes : Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla
Commissaire : Lisa D. Freiman

On a coutume de comparer la Biennale aux J.O. Le pavillon américain, confié au duo américano-cubain Allora et Calzadilla, illustre parfaitement cette analogie puisque à heures régulières, des athlètes aux tenues estampillées U.S.A. courent sur un tapis roulant actionné par les chenillettes d’un char d’assaut renversé devant l’architecture néoclassique du bâtiment. C’est l’une des images fortes de la Biennale. Des gymnastes se servent aussi de sculptures en forme de sièges d’avion de classe affaires comme cheval d’arçons ou de poutre – Body in Flight (Delta), Body in Flight (American) – pour exécuter des enchaînements. Il est question ici de discipline de fer, d’entraînement, de routine de préparation et d’économie aussi, puisqu’un distributeur de billets en forme d’orgue trône dans l’une des salles. Dès qu’un usager y insère sa carte bancaire, l’instrument joue une mélodie assourdissante. Une œuvre un poil évidente, comme l’intégralité du pavillon, cependant, ce pragmatisme à l’américaine a le mérite d’assumer son ambition et un propos soutenu et cohérent. Sans faux-semblant et avec prestance. Bénédicte Ramade

CANADA
Artiste : Steven Shearer
Commissaire : Josée Drouin-Brisebois

Certes, l’architecture anguleuse et la taille modeste du pavillon ne sont pas un cadeau. Mais la scénographie à l’ancienne a coulé un peu plus la pratique du peintre et poète de Vancouver Steven Shearer. On peine à raccrocher cet exercice scolaire de présentation d’une peinture figurative à l’abri précaire en forme de garage ajouté en façade, et servant de support à l’impression sur neuf mètres d’un poème sibyllin. À force de tirer sur la corde de l’anachronisme (thèmes néopunks peints « à la manière » des symbolistes, des fauves ou des néo-impressionnistes), celle-ci s’est rompue. Ne flotte alors dans l’espace appauvri qu’un désagréable sentiment de ratage.

Bénédicte Ramade

ART CONTEMPORAIN DU MONDE ARABE
Artistes : collectif
Commissaire : Lina Lazaar

Un printemps ne venant jamais seul, l’exposition panarabe « The Future of a Promise » est l’un des temps forts de la Biennale. Le dessin monumental d’Abdelkader Benchamma, les drapeaux-balais de Mounir Fatmi, les annonces immobilières de Taysir Batniji et la terre en folie de Fayçal Baghriche imposent l’évidence de leur propos à l’écart des effets de mode et des jeux d’apparence.

Philippe Piguet

AUTRICHE - UNE PERFORMANCE POUR LE VISITEUR
Artiste : Markus Schinwald
Commissaire : Eva Schlegel

Dans le pavillon construit dans les années 1930 règnent le paradoxe et l’ordre qu’affectionne Markus Schinwald. Un labyrinthe aux parois incomplètes (on voit les pieds et les tibias des visiteurs) d’où surgissent des tableaux faussement conventionnels. Ces portraits à la hollandaise révèlent des visages aux prothèses étranges, mi-masques, mi-objets de torture. À certains angles, des éléments de bois, hybridation de pieds de chaise et hampes à la facture déroutante de perfection, surgissent eux aussi, déréglant la froideur et la rectitude des lieux. Enfin, à chaque extrémité de cet environnement tout en dissension, deux films (Orient, 2011) tournés dans une construction éventrée montrent des danseurs d’un certain âge se débattant avec l’architecture. Jambe coincée par deux murs, porte escaladée, les performances sont étonnamment physiques tout en restant impassibles. L’art de Markus Schinwald est de façonner l’improbable sous couvert de classicisme. Son minimalisme martyrise les corps et exulte d’une sensualité forte qui fait de la visite de ce pavillon une véritable performance pour le spectateur.

Bénédicte Ramade 

Les coups de coeur...

De Philippe Piguet

LA Fondation Prada
Et une de plus ! Installée pour une période renouvelable de six ans dans les locaux de la Ca’ Corner della Regina, la Fondation Prada, qui contribue à la restauration de ce merveilleux édifice, dévoile sa collection. Avec des noms aussi prestigieux que Fontana ou Hirst, elle est forte de pièces modernes et contemporaines qui composent un brillant florilège, quasi muséal donc quelque peu convenu, de la création d’hier et d’aujourd’hui.

De Bénédicte Ramade

Erwin Wurm, Narrow House, 2011, Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti
La visite de cette maison archétypale de l’habitat pavillonnaire réduite à un mètre de largeur vaut le détour, car tout l’ameublement a subi le même sort. Avec le lit minuscule, la kitchenette aux assiettes déformées, la bibliothèque pour tranches de livres et la photo de famille rikiki, Wurm livre ici sa version personnelle de la doxa minimaliste « Less is more » après des années de dilatation d’objets !

De Manou Farine

Adel Abidin, Consumption of War (2010), vidéo, pavillon de l’Irak
Artiste irakien installé en Finlande, Adel Abidin signe assurément l’une des pépites de cette Biennale. Ou l’histoire courte de deux hommes gris comme un costume, filmés dans un bureau à moquette tendance triste. Tension palpable, puis prise d’armes avec épées improvisées à partir de tubes de néon. S’ensuit un duel musclé et chorégraphié façon Retour du Jedi, entre burlesque et odelette à Dan Flavin. Quant au dénouement explosif, il place finalement la vidéo à l’horizon d’un seul programme : éteindre la lumière et produire du noir.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°637 du 1 juillet 2011, avec le titre suivant : Ce qu’il faut voir ou… ne pas voir

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