PORTRAIT

Bill Pallot - Antiquaire

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2011 - 1546 mots

Antiquaire et historien de l’art, Bill Pallot a fait sa spécialité du siège, un domaine délaissé du mobilier XVIIIe siècle.

On l’appelle le « Père La Chaise », en raison de sa connaissance fine des sièges au XVIIIe siècle. Bill Pallot est, avec Alexis Kugel, l’un des rares antiquaires à avoir la double casquette de marchand et d’historien de l’art. L’un des rares à dépoussiérer un secteur que d’aucuns jugent désuet. Dans un milieu prompt aux critiques, il fait aussi l’unanimité parmi ses collègues. « C’est un très gentil garçon et un bon professionnel », remarque le marchand parisien Jean Gismondi. Son allure de dandy tiré à quatre épingles et ses manières directes, mais dénuées d’arrogance, ont toutefois pu agacer ses confrères. « Comme il y a de moins en moins d’antiquaires, Bill a de moins en moins de raisons de susciter la jalousie, sourit l’antiquaire parisien Jean-Marie Rossi. Il ne heurte pas les sentiments des uns et des autres tout en disant ce qu’il pense. » Surtout, à l’inverse de la plupart des professionnels cantonnés au XVIIIe siècle, Bill Pallot a su témoigner d’un éclectisme tous azimuts, le conduisant même jusqu’à l’art contemporain.

Très jeune, il a plongé dans la marmite. Antiquaire en Bourgogne, son père l’initiera tôt au métier tout en lui donnant le goût des objets de curiosité. Dès l’âge de 10 ans, il parcourt les musées et, pendant les vacances, commence à chiner. À 17 ans, il parvient déjà à distinguer un bon meuble d’une copie. « Je trouvais drôle de repérer un objet au milieu de vingt autres, mais je n’étais pas persuadé d’en faire mon métier », se souvient l’intéressé. Son père le pousse plutôt à entreprendre des études de conservateur de musée. Après un cursus en histoire de l’art et en lettres classiques, le jeune homme monte à Paris. Rastignac ? Pas encore. « C’était un étudiant très sage, sérieux, déférent. Maintenant il est caustique et manie volontiers l’humour, observe Christian Baulez, ancien conservateur au château de Versailles. Mais avec moi, il a gardé les rapports de l’étudiant à son professeur ; il se déboutonne moins qu’avec ses collègues ! » 

« Au cœur de l’objet »
Avant de jouer les matamores, Bill Pallot s’enfonce dans les études et préfère, à l’ébénisterie, la menuiserie, parent pauvre de l’histoire du meuble. Il se lance dans une enquête de fond sur le cas de Nicolas Heurtaut (1720-1771). Après un an passé aux Archives nationales, il prouvera que Heurtaut fut à la fois menuisier et sculpteur. « J’aimais le travail de recherche parce qu’on vivait dans un monde à part, en vase clos. Il fallait prendre le temps de trouver des choses insignifiantes », note-t-il. Son DEA portera sur les dynasties Tilliard et Foliot, menuisiers en siège ayant travaillé pour le Garde-Meuble de la Couronne. Il réussit à convaincre Jean Gismondi d’éditer son livre sur L’Art du siège au XVIIIe siècle et de lui présenter ses collectionneurs comme Karl Lagerfeld ou Madame Cordier. « Son grand charisme lui réussit avec les clients. Il avait en plus cette ingénuité et ce courage qui faisaient que les portes s’ouvraient », constate Jean Gismondi.

Son apport à l’histoire du meuble se mesure à l’aune de sa publication sur l’histoire du siège de 1700 au début du style Louis XVI. Le siège était le parent pauvre du mobilier, un art mineur, et la plupart des grands collectionneurs, hormis les Camondo et Arturo Lopez-Willshaw, s’étaient principalement intéressés à l’ébénisterie. Pallot réussira à affiner les attributions. « Il a établi une chronologie précieuse, sérieuse de la fabrication du siège Louis XV qui était jusqu’alors magmatique. Par rapport [au conservateur] Pierre Verlet, il a apporté une synthèse qui n’existait pas », indique Daniel Alcouffe, ancien conservateur au Musée du Louvre, à Paris. « Verlet était un historien et un chartiste qui connaissait l’histoire du meuble sur le papier. Il était autour de l’objet alors que Bill Pallot est au cœur de l’objet, au cœur du bois », souligne Christian Baulez. Et d’ajouter : « Je vois des historiens qui ne connaissent que des meubles de musées et se trouvent tout nus devant un objet sorti du contexte muséal. Or, il faut connaître les gradations du bon jusqu’au faux, et Bill sait le faire quand il le veut. » L’ancien étudiant sait aussi parfaitement transmettre son savoir. Depuis 1996, il est professeur associé à la Sorbonne où ses cours ont un succès notable auprès des étudiantes… 

Le flair de Didier Aaron
Même si son père le voyait plutôt emprunter la voie muséale, il choisit le marché. « Ce que j’aimais, c’était toucher, restaurer, mettre les objets en valeur dans un magasin. L’achat est excitant, tout comme le fait de pister l’objet », explique-t-il. Son ouvrage sur les sièges lui servira de carte de visite auprès des marchands parisiens. Mais si, aujourd’hui, la plupart des antiquaires recrutent des universitaires, la pratique était beaucoup moins courante dans les années 1980. Didier Aaron fera preuve d’un grand flair en l’engageant en 1987. « Quand j’ai rejoint sa galerie, des antiquaires ont demandé à Aaron pourquoi il avait pris ce jeune con ! Aaron m’a dit : « Faites-moi gagner de l’argent et je vous en ferai gagner », se remémore Bill Pallot avec humour. Mon originalité à l’époque, c’était le double cursus, une culture pratique et une culture théorique. »

Très vite, Aaron lui permet de négocier des objets à 100 000-200 000 euros et lui apprend les ficelles du métier, la manière de se comporter aussi bien avec les clients qu’avec les restaurateurs. Pallot orchestrera quelques coups mémorables, achetant une paire de fauteuils Louis XVI exécutés pour Marie-Antoinette à Compiègne, mais passés inaperçus en ventes publiques. De même, il décrochera aux enchères une paire de chenets non identifiés, réalisés pourtant pour le comte de Séran. « Entre 1987 et 2000, il y avait de grosses occasions à saisir », rappelle-t-il. À chaque revente, il bénéficiera d’un important intéressement. Depuis 1992, il possède même des parts dans le stock de la galerie, tout en obtenant, en 1995, le statut de travailleur indépendant lui permettant d’avoir, à côté de son activité pour Aaron, ses propres clients, dont Karl Lagerfeld. L’arrivée du fils de Didier Aaron, Hervé, aux commandes de la société ne remet guère en cause ce modus vivendi. Grâce à Hervé Aaron, le goût de Bill Pallot évolue sensiblement. « Je suis plus éclectique, et je lui ai apporté une ouverture dans son goût qui était plus classique, remarque Hervé Aaron. Je lui ai montré, par exemple, les meubles anglais et certaines choses qu’il connaissait moins dans le XIXe siècle. » 

Érotisme coquin
S’il est longtemps resté accroché au XVIIIe siècle dans le cadre de son activité professionnelle, Pallot relève plutôt du Cousin Pons et de Des Esseintes comme collectionneur. Son appartement semble tout droit sorti d’À rebours. Mais à la différence du héros de Huysmans, il sait manier l’humour, et l’érotisme coquin avec les photos de Pierre Molinier dans les toilettes, ou une table très SM d’Allen Jones dans sa chambre à coucher ! Pallot commence à collectionner vers 1995, en achetant Elaine Sturtevant mais aussi Robert Combas. On trouve, dans son appartement, un grand Michel Journiac, un Joana Vasconcelos ou un Jonathan Meese. Au mur, des masques de théâtre No répondent à 140 têtes de mort qu’il collecte depuis cinq ans. Non que ce bon vivant soit mortifère. « Je donne une seconde vie à ces morts. Ils revivent en voyant de jolies filles chez moi », ironise-t-il. Un couloir de la (petite) mort renfermant des crânes conduit d’ailleurs judicieusement à sa chambre à coucher… Dans la droite lignée des period rooms, chaque recoin de l’appartement possède sa propre ambiance, entre le salon Napoléon III, le bureau Louis XVI, la chambre seventies et la cuisine années 1980. Pallot rêverait de s’agrandir pour disposer d’une salle néogothique et d’un fumoir à la Jean-Michel Frank.

On peut toutefois s’étonner que cet homme multiple, à la fois marchand, expert près les douanes et enseignant à la Sorbonne, n’ait pas volé de ses propres ailes. Serait-il bien au chaud dans le giron des Aaron ? « L’accord conclu avec mon père lui offre une certaine liberté, et en même temps un confort dont il n’a pas envie de se défaire. Il a une vie complète, intéressante et confortable », commente Hervé Aaron. « Ce métier, il y a deux possibilités de le faire : la première est de naître derrière un père en bénéficiant de sa marchandise, la seconde est de commencer en bas de l’échelle et de gravir peu à peu les échelons, conclut Jean Gismondi. Or, quand on a été, comme Bill, dans une grande boîte où il y a beaucoup d’argent pour acheter de la belle marchandise, on est paralysé après par l’idée de ne plus avoir les moyens d’acheter. Aaron lui donne une puissance de feu incomparable. »

Bill Pallot en dates

1964 Naissance à Digoin (Saône-et-Loire).

1987 Publie L’Art du siège au XVIIIe siècle, aux éditions ACR Gismondi.

1987 Rejoint la galerie Didier Aaron & Cie, à Paris.

1993 Publie Le Mobilier du Musée du Louvre, aux éditions Faton.

1996 Professeur associé à la Sorbonne.

2006 Publie avec Nicolas Sainte Fare Carnot. Le Mobilier français du Musée Jacquemart-André aux éditions Faton.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Bill Pallot - Antiquaire

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque