Bertrand du Vignaud, Président du World Monuments Fund

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2013 - 1637 mots

Téméraire et pugnace, Bertrand du Vignaud, le président pour l’Europe de l’organisation américaine de mécénat privé, a fait de la sauvegarde du patrimoine son combat quotidien.

« Je ne pense qu’à ça », avoue Bertrand du Vignaud, président de la branche européenne du World Monuments Fund (WMF), cette organisation américaine privée qui se consacre à la sauvegarde du patrimoine. Depuis son bureau parisien, situé dans les salons de l’hôtel de Talleyrand – restauré grâce au mécénat du WMF –, il précise sa pensée : « J’ai en permanence dans la tête un certain nombre de projets que je cherche à financer ; de monuments qui, selon moi, devraient être restaurés. » Créé en 1965, le WMF finance la restauration d’édifices publics. Aucune contrepartie n’est demandée en échange, si ce n’est que les monuments doivent être ouverts au public. Il s’agit donc bien ici de mécénat – du vrai –, à l’heure où les frontières de cette pratique avec le sponsoring sont de plus en plus floues. Comme l’explique Bertrand du Vignaud, « il n’y a pas spécialement de règle dans nos montages financiers ; il faut saisir toutes les opportunités, être réactif et positif ». Le plus souvent, le montage s’inspire du système du “matching funds” : le WMF Europe doit trouver, pour des monumenst situés en Europe, l’équivalent de la somme versée par les Américains. Les budgets du WMF s’échelonnent entre 100 000 dollars et plusieurs millions de dollars ; la restauration des appartements de l’empereur Qianlong, dans la Cité interdite à Pékin, pour 7 millions de dollars, demeure l’entreprise la plus faramineuse.
En Europe, le WMF peut s’enorgueillir de la restauration du théâtre de la Reine au Petit Trianon, à Versailles, des fresques du Primatice à l’abbaye royale de Chaalis (Oise), du salon d’Apollon et des Muses au palais de l’Albertina, à Vienne, ou de la bibliothèque du château Rundale en Lettonie. Dernier fait d’armes : la remise en état du foyer de l’Opéra-Comique à Paris et, très prochainement, le lancement de travaux dans la prestigieuse galerie des Carrache au palais Farnèse, à Rome. Sans oublier la restauration du chœur gothique de la cathédrale d’Albi (Tarn), opération pour laquelle le WMF s’est engagé à hauteur d’un million d’euros, soit le plus gros mécénat privé pour une cathédrale française.

Entre public et privé
Bertrand du Vignaud préside depuis 2003 la division européenne du WMF, après une vingtaine d’années de bénévolat au service de l’organisation. Et ce, parallèlement à une carrière menée chez Christie’s. Depuis ses débuts, le parcours de Bertrand du Vignaud a quelque chose de schizophrénique, oscillant entre public et privé, entre patrimoine et marché de l’art. Originaire d’Albi, l’homme est le petit-neveu du peintre Toulouse-Lautrec, une ascendance sur laquelle il ne s’attarde pas même s’il reconnaît que c’est un élément « très constitutif » de sa personnalité. « Je suis né dans la marmite en quelque sorte », résume-t-il. Tandis que la donation de 600 œuvres par sa famille est à l’origine du musée consacré au peintre, situé au sein du palais de la Berbie, Bertrand du Vignaud a conservé, avec son frère, la maison familiale. Ce magnifique hôtel particulier construit sur les remparts, demeure où l’artiste est né en 1864, a été entièrement restauré par ses soins. Entre Paris et Toulouse, Bertrand du Vignaud a suivi un double cursus : lettres classiques et histoire de l’art, parallèlement à une licence en sciences politiques et en droit. Spécialisé en droit des biens publics – ce qui lui sera fort utile par la suite –, il se lance dans une thèse de doctorat, pour le moins prémonitoire, sur la protection internationale des biens culturels. Un travail qu’il ne finira pas pour entrer dans la vie active à l’âge de 21 ans, à la Banque de Suez. Mais l’analyse financière ne suscitera aucune vocation chez lui. Sa passion est ailleurs, à l’ombre des grands monuments.

Double vie
À l’aube de ses 30 ans, il change de cap et entre à la Caisse nationale des monuments historiques et des sites [aujourd’hui Centre des monuments nationaux] dont il occupe le poste de sous-directeur de 1988 à 1991. Avec son guide des monuments, jardins et abbayes en France intitulé Ouvert au public, (1re éd. 1983, Caisse nationale des monuments historiques), il connaît son premier succès public et se pique, non sans plaisir, au jeu de la communication. Il épouse aussi la cause du patrimoine à titre bénévole. D’abord avec l’association La Demeure historique, dont il devient le représentant dans la région Midi-Pyrénées et pour laquelle il crée la fondation américaine. Attiré par les États-Unis, dont il écume les plus grands musées, il pressent que c’est l’endroit où il va pouvoir concrétiser ses aspirations. Sur place, il se lie d’amitié avec Emmanuel de Margerie, ancien directeur des Musées de France, alors ambassadeur de France à Washington et président du WMF – organisation il devient membre en 1987. Et lorsque qu’Emmanuel de Margerie est appelé à la présidence de Christie’s pour l’Europe, Bertrand du Vignaud n’hésite pas à le rejoindre en 1990, un an avant sa disparition. Bertrand du Vignaud devient ensuite président de Christie’s Monaco et vice-président de Christie’s France, en 1994, moment crucial pour l’ouverture du marché de l’art en France. Il n’abandonne pas pour autant la cause du patrimoine et consacre tout son temps libre au WMF dont il est nommé, en 1996, le président pour l’antenne française. L’homme avoue dormir peu. « Pendant que les autres allaient au golf ou au tennis, je m’occupais de patrimoine. Personne ne me l’avait demandé bien sûr, j’étais victime de moi-même », s’amuse celui qui considère le bénévolat comme une composante indispensable de la société civile. En 2003, la reconnaissance vient enfin. Le conseil d’administration basé à New York créé un poste, quasiment sur mesure, lui permettant de transformer son hobby en métier, selon ses propres termes. Il accepte de quitter Christie’s et prend la présidence du tout nouveau WMF Europe, tout en demeurant président du WMF France. Il mettra ensuite sur pied une antenne italienne, en 2011, dans la foulée de la restauration d’une église des Abruzzes, en Italie, dévastée par le séisme de 2009.

« Preux chevalier »
Souvent, l’homme et l’organisme se confondent, tant Bertrand du Vignaud en a épousé les combats. Ce qui n’est pas sans en agacer certains qui lui reprochent ce besoin incessant de reconnaissance, cette façon de tout ramener à soi. Serait-ce une façon de répondre à la désinvolture dont font parfois preuve des institutions publiques qui omettent régulièrement de mentionner son action ? Lors de la restauration du théâtre de la Reine au Petit Trianon, le WMF apparaissait en filigrane… La « bévue » est oubliée dix ans plus tard, à l’hiver 2011, lorsqu’il reçoit des mains de Frédéric Mitterrand la distinction de « Grand Mécène de la culture ». Très en verve, le ministre de la Culture d’alors n’avait pas hésité à qualifier Bertrand du Vignaud de « preux chevalier » sorti « tout droit d’un conte de fées ». C’était à l’occasion de la signature du protocole pour le projet qui lui tient, sans aucun doute, le plus à cœur : la reconstitution du décor de la Chancellerie d’Orléans. Propriété de la Banque de France, non classé, ce chef-d’œuvre de l’art français du XVIIIe siècle auquel collaborèrent des artistes tels Pajou ou Coypel, doit être remonté au rez-de-chaussée de l’hôtel de Rohan-Strasbourg, au cœur du Marais, sur le site parisien des Archives nationales. Pour ce dossier, il se bat bec et ongles depuis 1997, faisant montre d’une pugnacité à toute épreuve. « J’ai toujours su ce que je voulais faire et comment reconstituer la Chancellerie », affirme-t-il. S’il parvient finalement à faire signer un protocole entre la banque, le WMF et l’État, les travaux n’ont toujours pas commencé. Déterminé, il prévient qu’il ne lâchera pas : « C’est un combat que je mènerai jusqu’au bout. Si quelqu’un le bloque véritablement, je donnerai toute l’histoire, le public a le droit de l’entendre. Ma parole est libre. » Il affirme toutefois rester confiant. Même une fois restauré, il faudra veiller au grain pour que le lieu soit ouvert au public, condition sine qua non du mécénat de WMF. Pour cela aussi, il se dit prêt à en découdre : « Nous nous battrons pour que ce lieu ne devienne pas un bureau de luxe dévolu à une quelconque direction ou des espaces locatifs. » « Pour prévenir ce risque, il n’y a rien de mieux que de le meubler », ajoute-t-il, l’air malicieux.
On l’aura compris, si ce dossier a mis ses nerfs à rude épreuve, l’homme a plus d’un tour dans son sac pour faire face à sa hantise : les lourdeurs et lenteurs d’une administration qui a tendance à le considérer comme un service et non comme un mécène. Et Bertrand du Vignaud de s’emporter : « Pour chaque projet, il faut tout recommencer à zéro, aller chercher chaque financement, un par un. C’est un travail long et compliqué, et c’est une phase souvent ignorée par nos interlocuteurs. » L’homme du WMF ne se contente pas de signer les chèques, il se montre omniprésent pendant les travaux réalisés sous la houlette de spécialistes, comme les architectes en chef des Monuments historiques. Il exige de pouvoir intervenir techniquement auprès du comité scientifique et, sur les chantiers, se fait souvent plus royaliste que le roi. Là encore, il peut agacer. Qu’importe, le président du WMF Europe poursuit son chemin au secours des édifices menacés.

Bertrand du Vignaud en dates

1950 Naissance à Albi.

1988-1991 Sous-directeur de la Caisse nationale des monuments historiques.

1994 Président de Christie’s Monaco et vice-président de Christie’s France.

1996 Président de la division française du World Monuments Fund (WMF).

1997 Début de reconstitution du décor de la Chancellerie d’Orléans.

2003 Quitte Christie’s pour devenir président de WMF Europe.

2011 Création de WMF Italie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°390 du 26 avril 2013, avec le titre suivant : Bertrand du Vignaud, Président du World Monuments Fund

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