Bernard Picasso

Editeur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 novembre 2003

Picasso. Un nom qui résonne comme l’alpha et l’oméga de l’art moderne. Un nom aussi qui n’en finit pas d’agacer. Face à la dérive mercantile d’un pan de sa tumultueuse famille, Bernard Ruiz Picasso trace un chemin discret mais volontaire d’éditeur, de libraire et aujourd’hui de donateur.

Une timidité affleurante, un phrasé lent qui bruisse en soupir, un regard gris un peu froid : l’éditeur Bernard Ruiz Picasso n’a pas hérité des allures de matamore de son célèbre grand-père Pablo. On s’attend à un héritier arrogant car longtemps l’unique légitime ; on découvre un homme courtois et secret. Fier de son nom, mais modérément. Suffisamment fier en tout cas pour reconnaître sa « chance » de porter un patronyme qui l’abrite du besoin. Suffisamment distant pour balayer les questions inopportunes sur ses histoires de famille. Bernard Picasso est de la race des discrets, « autiste » pour certains, « attachant » pour la plupart, un de ces êtres qui battent en retraite si on se hasarde dans leur vie privée. Car pour lui tout est affaire privée, de la musique qu’il aime à sa vision de l’art. Une réserve chatouilleuse, aiguisée par un passé qui n’est « pas pavé de pétales de roses ». Ayant perdu jeune, à deux ans d’intervalle, son grand-père puis son père Paul, fils aîné de Picasso, il a trop souvent été harcelé par les rapaces.
Jusqu’à l’âge de 16 ans, il avoue n’avoir eu « aucune conscience industrielle ou commerciale du travail de Picasso », trouvant son grand-père simplement « rigolo ». Au terme de la longue succession, il décide de garder seul la maîtrise de sa part d’héritage : « Je ne souhaitais pas que quelqu’un me dise ce que j’avais à faire. » Une indépendance qu’il conserve encore aujourd’hui. « Il choisit les gens qu’il a envie d’écouter », confie son épouse, la galeriste Associer la famille entière
Que fait-on lorsqu’on hérite d’une collection colossale, composée notamment d’un important noyau d’œuvres tardives ? « Il m’a fallu dix ans pour structurer ma démarche. Structurer, c’est prendre conscience des modèles de référence que sont les systèmes de gestion des grands collectionneurs privés ou des institutions. Si on souhaite faire vivre la collection, il faut s’organiser », déclare-t-il. Après avoir « pataugé » pendant quelques années, il crée en 1997 la société Images Modernes pour gérer dans un premier temps des expositions, notamment sur la céramique de Picasso, et éditer des ouvrages liés au maître.
Bernard Picasso partage avec sa mère Christine le souci de diffuser au mieux sa collection. Une même générosité les unit aussi, comme le prouve l’ouverture du Musée Picasso de Malaga (1) inauguré en octobre. Cette aventure répond au souhait avorté de Pablo Picasso de voir sa ville natale abriter un musée de ses œuvres. Dès 1992, Christine Picasso avait soutenu l’exposition « Picasso Clasico » organisée à Malaga. Deux ans plus tard, elle prêtait sa collection personnelle dans le cadre de « Picasso-Primera Mirada ». Très vite, l’idée d’un musée germe, tant et si bien qu’elle entraînera son fils dans ce dessein. Le processus technique et juridique amorcé avec la Junta de Andalucia (conseil régional d’Andalousie) sera des plus complexes. « C’était au début comme un chien et un chat qui se regardent et apprennent à faire connaissance. Mais on avait la même volonté d’ouvrir ce musée », précise Bernard Picasso. La Junta de Andalucia accepte de financer la construction du musée dans le Palais de Buenavista pour 65 millions d’euros, tandis que Christine et Bernard Picasso consentent à une donation pure et simple de 155 œuvres (dont 22 offertes par Bernard Picasso) assortie d’un prêt à titre gratuit de 49 pièces pour une période de dix ans renouvelables. « Ma mère a donné des œuvres et j’ai complété les manques, structuré des ensembles », déclare modestement Bernard Picasso. Sotheby’s a évalué ce noyau à 176 millions d’euros. « Même si la collection n’est pas dans un premier temps une référence absolue, Bernard Picasso a eu le mérite de faire une chose qui s’inscrit dans la durée. Il y a une sincérité dans cette démarche, très éloignée des états d’âme d’autres Picasso qui ne se sont pas toujours fait un prénom », estime le courtier Marc Blondeau. La donation faite conjointement avec sa mère Christine est un acte sans doute inhabituel dans la famille, laquelle, informée au terme du projet, a « globalement bien perçu ce geste ». « La participation de Bernard était déterminante, insiste Carmen Giménez, directrice du projet. Au début, il s’agissait d’une jolie idée. Quand Bernard a rejoint sa mère, on est passé d’un petit projet à un projet ambitieux. Il a été un vrai moteur. Il tenait aussi à ce que la famille entière y soit associée en contactant un à un les différents membres pour qu’ils prêtent des œuvres pour l’exposition inaugurale “Picasso de los Picasso”. Il veut que toute la famille se sente chez elle dans le musée. » Carmen Giménez espère d’ailleurs que Bernard Picasso restera présent car, l’avoue-t-elle, « le musée est encore fragile ». « Je ne me prends pas pour un directeur ou un conservateur, le musée doit vivre sa vie. Mais évidemment, on exerce un droit de contrôle », rappelle de son côté le donateur.

Intérêt pour le contemporain
Comme le soulignent ses proches, Bernard Picasso n’est pas homme de velléités. Lorsqu’il décide en 2002 d’ouvrir une librairie rue Louise-Weiss, dans le 13e arrondissement de Paris, la plupart des observateurs restent sceptiques. Une nouvelle danseuse, murmure-t-on. « Au début, je lui ai déconseillé d’ouvrir. Mais il croit fortement dans le développement du quartier. Dans les réunions, il peut être très ferme, très exigeant. Il écoute, mais ce n’est pas un béni-oui-oui. Il est extrêmement présent. Il sait aussi s’entourer de gens professionnels et efficaces. C’est quelqu’un qui a envie de bâtir », affirme le libraire Pierre Durieu, chargé de mission pour l’ouverture des librairies rue Louise-Weiss et au Musée de Malaga. « Bâtisseur, ce n’est pas vraiment le terme, tempère Almine Rech. C’est quelqu’un de cérébral, réfléchi, qui ne s’expose pas. Son chemin est plus lent et complexe que celui d’un simple entrepreneur. Mais il est aussi pragmatique, gestionnaire. Il a les pieds sur terre. »
Bernard Picasso ne se calfeutre pas dans un monde à l’étuvée. Au fil du temps, sa politique éditoriale s’est affranchie de l’emprise picassienne au profit d’un plus grand éclectisme. Le rythme des publications a trouvé aujourd’hui sa vitesse de croisière, intense à en juger par les ouvrages de cet automne (2). « Avec la maison d’édition, je suis tombé dans une réalité beaucoup plus commerciale. Ma petite entreprise a ses propres nécessités, qui ne sont pas protégées aussi abondamment qu’on le pense par mes moyens. » En survolant quelques titres, on devine son intérêt pour Miguel Barceló et James Turrel. D’autres révèlent son amitié pour Julian Schnabel et George Condo. Sa rencontre avec Almine Rech l’a conduit sur des chemins plus escarpés. « Il aimait déjà l’art contemporain quand on s’est rencontré. Il était moins familier de la photo et de la vidéo. Certains artistes que nous collectionnons figurent dans ma galerie, mais beaucoup d’autres non. Dans ce domaine, il réfléchit moins car nous parlons longuement des artistes en amont. Quand une pièce se présente, on n’hésite pas », souligne son épouse. Fruit d’une réflexion en binôme, cet ensemble trouve un prolongement récent dans la Fondation Almine et Bernard Ruiz Picasso para el arte. L’objectif de cette fondation madrilène sera notamment d’acquérir des œuvres de jeunes artistes d’avant-garde. Un nouveau chapitre dans ce mécénat sans tapage.

(1) Palacio de Buonavista, San Augustin 8, Malaga, tél. 34 902 44 33 77.

(2) Michelangelo Antonioni, Écrits ; Alain Bonfand, Le Cinéma de Michelangelo Antonioni ; Les Ateliers de Picasso vus par les photographes, texte de Michel Butor ; Martin Szekely.

Bernard Picasso en cinq dates

1959 : Naissance de Bernard Ruiz Picasso.

1973 : Mort de Pablo Picasso.

1975 : Mort de Paul Picasso.

1997 : Création de la société Images Modernes.

2003 : Inauguration du Musée Picasso de Malaga.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°181 du 21 novembre 2003, avec le titre suivant : Bernard Picasso

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