Beatrix Ruf

Directrice de la Kunsthalle de Zurich

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2007

Aimée des artistes et de ses confrères, la directrice de la Kunsthalle de Zurich,
Beatrix Ruf, affiche une arête conceptuelle et consensuelle.

« C’est peut-être banal, mais ce n’est pas si souvent le cas. Elle aime l’art et les artistes de sorte que ce sont eux qu’elle met avant », indique l’artiste Peter Fischli. « Elle », c’est Beatrix Ruf, directrice de la Kunsthalle de Zurich. Une silhouette très arty, cheveux coupés courts noirs, et vêtements à l’avenant. On l’imagine carrée, pétrie d’une rigueur très “ein zwei drei”. « Elle travaille avec le doute, même si son programme paraît défini, objecte Caroline Bourgeois, directrice du centre d’art contemporain Le Plateau, à Paris. Elle est entièrement dans son travail sans être démonstrative. » Cette femme s’avère aussi exigeante avec elle-même qu’avec les autres, qu’elle questionne sans malmener, avec une séduction toute féline. « Elle vous regarde droit dans les yeux et cherche vos secrets. C’est une énigme, comme le chat du Cheshire (1) à qui on ne la fait pas, observe l’artiste Doug Aitken. Elle fonctionne à l’instinct, mais un instinct intelligent, informé, un instinct agile. »

Une agilité à laquelle ne la prédestinait pas sa ville de naissance, Singen, en Allemagne, ni une famille peu préoccupée par l’art. Le bac en poche, elle cumule les études de philosophie et de psychologie à l’université de Zurich avant de migrer à Vienne. Elle tourne casaque, s’inscrit au conservatoire de musique pour y apprendre la chorégraphie. À la tête d’une compagnie de danse, elle intègre les arts visuels dans ses spectacles. Mais au bout de cinq ans, plutôt que de passer sa vie à regarder les jointures, elle trouve sa voie : faciliter le travail des artistes.

Un grand flair
Après un détour par New York, elle retourne à Zurich. Entre-temps, la cité helvétique a sacrément évolué. « Les artistes suisses ont acquis une conscience de soi, rappelle-t-elle. Au début, les gens pensaient qu’ils devaient quitter la Suisse pour se sentir artistes. Thomas Hirschhorn est parti, mais Pipilotti Rist et Fischli & Weiss sont restés. Cela a aussi ouvert la perception des collectionneurs qui pensaient qu’il fallait chercher les artistes ailleurs. » Beatrix Ruf travaille d’abord à mi-temps au Musée des beaux-arts du canton de Thurgovie puis un an à la Fondation pour l’Art concret à Zurich avant que le Musée des beaux-arts du canton de Thurgovie ne lui offre un poste d’assistante-curatrice.

C’est au Kunsthaus de Glarus, où elle est nommée en 1998, qu’elle se fait un nom. Dans ce bâtiment moderniste des années 1950, encastré dans un décor de carte postale, elle monte parfois jusqu’à huit expositions par an, malgré un budget aléatoire. Elle demande régulièrement aux artistes de piocher dans la collection du musée pour créer des dialogues. Cette idée de collection, mieux, d’archive, lui tient d’autant plus à cœur qu’elle s’occupe depuis 1995 de celle de l’éditeur suisse Michael Ringier. À Glarus, elle fera surtout preuve d’un grand flair, en montrant des artistes alors méconnus ou inconnus, comme Peter Doig, Urs Fischer ou Eija-Liisa Ahtila, ce, bien avant qu’ils ne deviennent des vedettes.

Ce programme audacieux la désigne comme le successeur idéal de Bernhard Mendes Bürgi à la tête de la Kunsthalle de Zurich. « J’étais intéressée par le fait de travailler dans un contexte où il fallait tenir compte de la proximité d’autres activités artistiques, définir ce qu’est une institution dans un contexte hyper commercialisé, explique-t-elle. Le vrai défi est de distinguer le marché de l’institution. »

Précisément, on lui reproche souvent de succomber à l’emprise du marché en nouant un lien préférentiel avec sa voisine, la galeriste Eva Presenhuber. « Pure jalousie, riposte cette dernière. Même si je ne la connaissais pas, elle montrerait quand même Doug Aitken. Ce n’est pas une question d’amitié ou de marché. » Beatrix Ruf observe pour sa part que « dans une Kunsthalle, vous devez évidemment travailler de manière rapprochée avec les galeries, en raison de la production, mais nous travaillons aussi avec beaucoup de gens différents. La lecture de cette donnée est particulière au Löwenbräu (2). Mais si je devais me limiter aux artistes qui ne sont pas montrés par les galeries, cela voudrait dire que je dois mentir à moi-même et au public et mal faire mon travail. Si c’est le bon moment pour montrer un artiste, je dois le faire. Mais je dois garder les frontières très précises, rester éthique. » Son éthique, c’est rester à l’écoute, mieux, au service des créateurs. « Elle leur offre une carte blanche et les pousse encore plus loin, observe l’artiste John Armleder. Lorsque nous avons fait l’exposition de dessins en 2004, elle s’est engagée fortement, avec courage, alors que la Kunsthalle n’avait pas les moyens. Elle l’a fait en se disant “on trouvera bien comment financer”. » Avec un grand sens politique, elle a su garder l’aura de la Kunsthalle, au point que la ville prévoit une extension, avec la construction d’un espace additionnel sur le toit.

Milieu de carrière
Sa programmation tient toutefois souvent plus du musée que d’un centre d’art, avec des noms déjà sanctifiés comme Rodney Graham ou Isa Genzken. « Quand les autres institutions se mettent à montrer de l’art contemporain, il faut qu’on fasse autre chose, précise-t-elle. On doit penser à ce qui manque dans le contexte contemporain. Par exemple, on doit réaliser des catalogues raisonnés comme ceux que nous avons faits sur Sarah Lucas ou Laura Owens, montrer des artistes en milieu de carrière. » Milieu de carrière ne rime pas pour autant avec revival et, contrairement à son prédécesseur, elle ne montre pas d’artistes oubliés.

« Beatrix présente souvent les artistes dont on parle beaucoup en ce moment, note un créateur. Pour elle, une Kunsthalle, ce sont les artistes actuels. » Et consensuels, rajoutent ceux qui regrettent un intellectualisme bon teint. Ce côté prévisible, elle le rogne de temps à autre. Alors qu’on l’imagine uniquement portée par un art propre sur lui, elle présente Nicole Eisenmann. D’autres choix surprennent comme celui de Laura Owens, dont on peine à percevoir la supposée arête conceptuelle. « Je ne peux pas la suivre dans tous ses enthousiasmes, mais on peut discuter avec elle, souligne Peter Fischli. Elle ne voit aucun inconvénient à ce que je lui dise : “Allez voyons, mais pourquoi as-tu choisi cet artiste ?” » Son registre favori reste celui de la monographie, comme en attestent celles consacrées à Sarah Lucas ou Rebecca Warren. « Elle offre d’autres lectures, plus approfondies des œuvres, insiste Hans Ulrich Obrist, directeur des projets internationaux de la Serpentine Gallery (Londres). Son approche n’est pas académique, ni distanciée face à l’art, mais dans une proximité avec les artistes. »

De fait, elle s’est moins frottée au format des expositions collectives. « Dans une Kunsthalle, où l’on fait parfois jusqu’à dix expositions par an, l’équipe est généralement trop petite. Vous n’avez pas le temps de travailler à un projet thématique, répond l’intéressée. Lorsque vous souhaitez faire de bonnes expositions collectives, qui n’instrumentalisent pas les œuvres ou les artistes, cela prend beaucoup de temps. Je ne pense pas que cela cadre nécessairement avec le mode opérationnel d’une Kunsthalle. » L’un de ses rares group shows, la Tate Triennal à Londres, en 2006, fut d’ailleurs torpillé par la presse anglaise. « L’introduction de Ruf et les contributions de plusieurs conservateurs de la Tate qui ont fait les entrées sur chaque artiste [dans le catalogue] sont des chefs-d’œuvre de bêtise institutionnelle, grinçait Adrian Searle dans le Guardian. On ne peut pas le dire plus poliment : le catalogue est la prose la plus condescendante et absconse qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps. » Elle avale les couleuvres et réplique calmement : « Je m’y attendais quelque part. Je crois que cela résulte de plusieurs choses. D’abord, la presse britannique aime souvent dénigrer les expositions d’art contemporain de la Tate. J’étais aussi la première personne extérieure à l’institution à la faire. Je pense que ce point de vue différent, et bien sûr pas anglais, a ému. Depuis, j’entends toutefois beaucoup de choses positives sur l’exposition. »

Elle devra pourtant s’armer d’une solide côte de maille en codirigeant l’an prochain la Triennale de Yokohama, au Japon. Bien qu’elle participe à cet événement en Asie, Beatrix Ruf n’est pas de la famille des migrateurs. « Je ne suis pas allée en Inde ni en Chine, confie-t-elle. C’est un grand défi d’embrasser le monde entier et je ne suis pas sûre qu’une personne seule y parvienne. On peut passer son temps à voyager, encore faut-il tout digérer. Je ne veux pas montrer d’artistes chinois uniquement parce qu’ils sont chinois. Je trouve intéressant de penser à d’autres possibilités, par exemple, travailler en équipe et partager les savoirs. Se limiter, ça ne veut pas dire exclure.

Beatrix Ruf en dates

1960 Naissance à Singen, en Allemagne 1994 Curatrice au Musée cantonal de Thurgovie Depuis 1995 Curatrice de la collection Ringier 1998 Directrice du Kunsthaus de Glarus 2001 Dirige la Kunsthalle de Zurich 2006 Commissaire de la Tate Triennal, Londres 2007 Commissaire invitée à la Biennale de Lyon

Notes

(1) Ce personnage d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll qui pose des questions intrigantes à Alice. (2) Bâtiment de Zurich où se trouvent la Kunsthalle, mais aussi différentes galeries et le Migros Museum.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°266 du 5 octobre 2007, avec le titre suivant : Beatrix Ruf

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