Vendredi 22 novembre 2019

Architecture

Anne & Patrick Poirier - La mémoire prospective

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 1850 mots

Le hasard fait souvent bien les choses. Ce jour-là, il les a conduits à se retrouver sans préméditation aucune, au Louvre, devant le tableau de Nicolas Poussin Et in Arcadia ego (1638-1640).

S’ils étaient alors – nous sommes au début des années 1960 – tous deux élèves à l’École nationale supérieure des arts décoratifs et qu’ils se connaissaient comme on peut se croiser en de telles situations, c’est vraiment par hasard qu’ils se sont retrouvés devant Poussin. Un signe du destin ? Qui sait. Le signe surtout d’une curiosité commune tant pour l’histoire de l’art que pour le paysage et pour l’architecture. À l’école, le futur couple – dans la vie comme dans l’art – ne se quitte plus, d’autant plus qu’Anne et Patrick Poirier s’aperçoivent bien vite qu’ils partagent toutes sortes d’intérêts. Poussin, Arcadie, la mélancolie : « Ça nous correspondait bien, dira plus tard ce dernier dans un entretien avec Françoise Jaunin. Avec déjà l’idée que l’Arcadie est irrémédiablement abîmée. [Anne et Patrick Poirier. Dans les nervures du temps, La Bibliothèque des arts] »

À cette époque, chacun travaille de son côté, elle à l’atelier de sculpture et de gravure, lui à l’atelier de peinture. À l’œuvre, Anne est très lente alors que Patrick est très rapide. « Chez lui, dit-elle, ça bouillonne, il a une idée par minute. Chez moi, ça mûrit très lentement et tout d’un coup, ça sort. Deux schémas de pensée très différents. » Malgré tout, la décision de travailler à quatre mains intervient tout aussitôt, quasi naturellement, à l’égal de créateurs comme les musiciens rock ou les architectes, portés par le souci de ne pas rester sur leur ego individuel, mais de lier leur pratique aux sciences humaines. Aujourd’hui, après cinquante ans d’exercices communs, le rythme suit le temps du travail, les choses sont installées, voire évidentes, « elles s’enchaînent toutes seules ». Le choix d’œuvrer en binôme est aussi à mettre en relation avec l’esprit d’une époque qui en a inauguré le fonctionnement, ainsi des duos de Gilbert & George, Bernd et Hilla Becher ou Barbara et Michael Leisgen.

À l’origine, Rome

Elle est née à Marseille en 1941, lui, à Nantes en 1942. Anne et Patrick sont admis comme pensionnaires à la Villa Médicis et y séjournent de 1967 à 1972. Leur rencontre avec la Ville éternelle a été déterminante pour ce qu’elle leur a révélé la force mémorable d’une histoire et de la présence de l’homme dans le temps et dans l’espace. Tout comme d’ailleurs les nombreux voyages qu’ils font alors, que ce soit partout en Italie ou en Asie. La leçon qu’ils en tirent tient à ce qu’ils ont pris conscience « d’une manière pragmatique et expérimentale que la mémoire est une chose infiniment précieuse, au niveau culturel et personnel », expliquent-ils encore à Françoise Jaunin. Le catalogage minutieux qu’ils réalisent pendant leur séjour romain des stèles d’Hermès des jardins de la Villa Médicis en est l’illustration. Il appelle à des pratiques très diverses : moulage sur papier Japon, photographies, livre-herbier, dessins, etc. qui instruisent d’emblée leur art à l’ordre d’une matérialité composite, ouverte à tous les possibles.

De cette même période, Ostia Antica s’avère emblématique d’une façon de reconstitution de sites telle qu’ils vont la développer par suite et dont Domus Aurea (1975) est une des expressions les plus impressionnantes. Ceux qui ont eu l’occasion de la voir en conservent un souvenir impérissable tant la dimension mémorielle y est vive. Au fil des ans, les Poirier ont ainsi décliné toutes sortes de sites et de fragments archéologiques : jardin noir, ville calcinée, grande bibliothèque incendiée, salle des architectures noires… Chaque fois, ils nous entraînent à la découverte de lieux inédits, improbables et mystérieux, cultivant connaissance et imagination, référence et pure création, nous invitant en quelque sorte à les suivre dans le ventre du grand architecte en quête d’une mémoire partagée, voire jusqu’à la rencontre avec Gradiva, la figure culte chère à Freud.

En 1973, rien d’étonnant à ce que Claude Lévi-Strauss, qu’ils ont rencontré et dont ils ont beaucoup appris, leur propose d’accompagner un jeune ethnologue chez les Yanomami d’Amazonie en voie de disparition. Vœu pieux, hélas ! parce que, faute d’argent tant de leur part que de celle du Collège de France, le projet n’a pas abouti. Qu’importe, les Poirier n’ont jamais manqué d’idées et rien ne les contente plus que de voyager. En 1977-1978, ils séjournent à Berlin « dans une ambiance très dure avant la chute du mur, où il y avait encore une mémoire de la guerre ». Aux dires des artistes, la situation qu’ils ont vécue a fait basculer leur travail vers la réalité, qu’elle soit collective ou personnelle. Comme s’il était écrit dans leur histoire qu’ils se devaient d’affronter le réel pour mieux traiter de la mémoire. Du moins sur un mode contingent sans pour autant abandonner la mesure mémorielle. Passé, présent et futur sont intimement liés dans leur œuvre au point qu’il arrive parfois que l’on ne sache plus ce qu’il en est du rapport au temps.

Des œuvres nées d’un échange

Entre effondrement, construction et élévation, l’art des Poirier joue de rapports d’échelle extrêmes. Tantôt il met le regardeur en situation dominante, à même de surplomber tout un paysage de ruines, ainsi de Jupiter et les Géants, Paysage foudroyé (1982-1983) ; tantôt il le transforme en Lilliputien, dominé par la masse d’un fragment d’architecture monumentale, ainsi de La Grande Colonne noire de Suchères (1984-1985). Ailleurs, les Poirier l’invitent à une approche plus mentale, jouant de la complexité des mécanismes de notre intellect et de la mémoire. Ils usent alors de toutes sortes de métaphores visuelles et spatiales pour tenter d’en représenter la structure.

Emblématique d’une telle intention, leur œuvre intitulée Mnémosyne (1991-1992), la déesse de la mémoire dans la mythologie grecque, est construite sur la base d’un plan elliptique, forme géométrisée du cerveau. Conçue comme l’image de quelques schémas abstraits de l’esprit, elle offre à voir des espaces de passages, des déambulations, des failles, des disjonctions et autres espaces de dérobade propices à toute circulation. Des bâtiments y font fonction de musées, de bibliothèques et d’observatoires, des notes et des dessins y sont inscrits ici et là, comme si le lieu gardait trace des écritures nécessaires à sa conception, engageant différents temps et différents modes de représentations.

Le centre névralgique de ce territoire forme le lieu de la visualisation des images de la mémoire, constitué de trois bâtiments : le théâtre de la mémoire, le théâtre de l’oubli et l’amphithéâtre du rêve. Alors que Mnémosyne se concentre dans une forme en galette, compacte, faite en bois peint, Ouranopolis (1994-1995), une autre de leurs œuvres en forme de bibliothèque-musée, se présente « comme un objet très pur, suspendu dans l’espace ». Une sorte de « vaste bâtiment elliptique et volant, sorte d’ovni, capable de s’envoler vers d’autres mondes avec sa moisson de mémoire, au moindre signe de catastrophe », nous confient les artistes.

Des constructions de ce type, l’œuvre des Poirier en compte de nombreuses qui, chaque fois, se nourrissent tout à la fois du contexte de leur présentation et du développement de leur réflexion commune. « Notre travail est à la fois un voyage et une recherche, nous dit Anne. C’est un perpétuel échange qui finit par se concrétiser par une œuvre unique dont il nous est difficile de retracer la genèse exacte. » « Un échange qui s’est amplifié au cours des ans, s’empresse d’ajouter Patrick. C’est un jeu de ping-pong qui nous fait du bien et un grand jeu depuis le début. Et ce, malgré certaines peines extrêmement lourdes que nous avons pu supporter grâce à une totale connivence de vie… »

Retour à la réalité, en 2002, à la Biennale de Busan en Corée du Sud, les Poirier réalisent une installation, Dream City, violemment ironique des problèmes d’écologie urbaine propres à ce pays. Deux ans plus tard, au centre d’art Passerelle, à Brest, ils conçoivent une exposition intitulée « L’âme du voyageur endormi », dédiée à leur fils brutalement disparu à l’âge de 33 ans, évoquant la présence mémorable de l’enfant disparu. Mémoire et réel conjugués, Anne et Patrick constituent une œuvre d’une rare puissance poétique, conviant volontiers le regardeur à s’y inscrire, à s’y perdre parfois, à y mesurer son propre temps toujours. À l’instar de cette « maison cerveau/maison de l’écrivain », présentée en 2005 à Colmar, à l’Espace André Malraux, ou en 2008, à la JGM Galerie, de cette installation en forme d’un pavillon entièrement bâti de miroirs comportant des inscriptions évoquant les « mécanismes » de la mémoire. Des constructions somme toute qui agissent comme une hétérotopie, un « lieu hors de tout lieu » pour reprendre la formule de Michel Foucault.

Un autre espace mental

Pour ce que la mémoire est consubstantielle à l’idée de la mort, mais aussi à celle de la vie, l’œuvre des Poirier va et vient entre ces deux termes, comme elle va et vient entre fiction et réalité. Une œuvre généreuse et ouverte qui tutoie les grands mythes, comme il en était encore à Menton, au Musée Jean Cocteau, en 2015, avec La Chambre d’Orphée en hommage au poète.

Il faut rendre visite aux artistes chez eux, dans le Sud, pour mesurer au plus juste ce qui les anime. Installés depuis plusieurs années en périphérie d’un charmant petit village du Vaucluse, loin de toutes les agitations de la ville et du monde de l’art, Anne et Patrick Poirier vivent là entourés de tout un monde d’images, d’ouvrages et d’objets qui rassemblent toutes les civilisations et toutes les cultures. Un lieu de mémoire vive, chargé de leurs vagabondages passés – à l’exemple de l’exposition que la Maison européenne de la photographie consacre cet automne à leur œuvre exclusivement argentique –, riche du travail accompli, mais plein aussi d’aventures futures.

L’immense et lumineux atelier qu’ils se sont construit en contrebas de leur maison est littéralement envahi de travaux et de projets. Il y en a partout : des toiles, des sculptures, des tapis, des plans, des maquettes, des photos, des dessins, etc., etc. Au beau milieu de cette sorte de caverne d’Ali Baba, tous deux habillés de noir, Anne, les cheveux neige, Patrick, les lunettes cerclées de blanc, « les » Poirier vivent une osmose parfaite. L’atelier, c’est un peu leur jardin. Ils y vont et viennent d’un coin à l’autre, comme ils se sont si souvent promenés dans toutes sortes d’autres jardins, ici et là, à travers le monde. « Ce qui nous y a frappés, c’est que les choses ne s’y révèlent qu’au fur et à mesure de la promenade. » Il en va de même quand on se promène dans leur œuvre. « On pénètre dans un autre espace mental », comme ils disent.

1941
Naissance d’Anne Poirier à Marseille
1942
Naissance de Patrick Poirier à Nantes
1943
Bombardement de Nantes par les Alliés, dont les photographies influenceront le travail des futurs artistes
1963
Formation à l’École des arts décoratifs de Paris. Achat de leur premier Reflex
1967-1972
Séjour à la Villa Médicis
1977
Participent à la Documenta VI de Cassel
1994
Résidence au Getty Research Institude à Los Angeles. Nouveau tournant de leur travail grâce à leur nouvelle chambre photographique 20 x 25
2017
Exposition de leurs photographies à la Mep,un an après leur rétrospective à Saint-Étienne

 

« Anne et Patrick Poirier : Vagabondages argentiques. 50 ans de bricolage photographique »,
du 6 septembre au 29 octobre 2017. Maison européenne de la photographie, 5/7, rue de Fourcy, Paris-4e. Ouvert du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h 45. Tarifs : 9 et 5 €. Commissaires : Laure Martin, Jean-Luc Monterosso et Laurie Hurwitz. www.mep-fr.org

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : Anne & Patrick Poirier - La mémoire prospective

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