Vendredi 14 décembre 2018

Rétrospective

American Melancholy

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2009 - 765 mots

Le Musée de Grenoble revient sur la carrière d’Alex Katz et sa peinture tenaillée par la mélancolie.

GRENOBLE - Le Musée de Grenoble consacre une exposition rétrospective à Alex Katz, la première du genre en Europe, concoctée en collaboration avec le Sara Hildén Art Museum de Tampere, en Finlande.
L’initiative est bienvenue car le peintre a longtemps souffert dans nos contrées d’un déficit d’image, pour ne pas dire d’un désintérêt – les collections publiques ne conservent qu’un seul tableau, Sandra, daté de 1986 ! –, certainement imputable à deux raisons essentielles. La première est que sa manière hybride n’a jamais permis de le ranger aisément dans un groupe particulier. La seconde tient à son iconographie éminemment américaine, puisque a été portraituré sans relâche un cercle familier composé de ses proches – au premier rang desquels son épouse Ada, devenue muse et modèle dès 1959 –, d’artistes, de poètes…, tous saisis dans leur environnement habituel ; une sphère intellectuelle aux accents bourgeois, qui semble débarrassée de certaines contingences du quotidien et sur laquelle la vie paraît glisser sans à-coups [Thursday Night 2 (1974), Scott and John (1966), Ted Berrigan (1967)…].
L’exposition démontre pourtant que la manière lisse, caractéristique de Katz, l’est beaucoup moins qu’il n’y paraît, et qu’elle n’a de la légèreté ou de la désinvolture que l’apparence. De l’ensemble se dégage une profonde sensation de mélancolie diffuse qui traverse l’œuvre et se lit sur les visages comme dans les attitudes. Elle inscrit les sujets dans une sorte de paradoxe temporel où le mouvement figé ne l’est plus complètement, tant ces portraits sont porteurs d’interrogations.
Il y a dans la peinture de Katz un tiraillement constitutif né de la fusion des ingrédients propres au pop art – image frontale, précision du cadrage, fascination pour l’image mécanique et cinématographique, efficacité du message… – et d’un intérêt manifeste pour l’expressionnisme abstrait dans son versant « color field ». Ce qui au final en fait une expérience singulière.
Sa peinture est directe, sans apparat ni trucage, et privilégie une expérience immédiate servie par une rapidité d’exécution devenue une marque de fabrique.
Dès 1957, le vocabulaire est en place avec un George’s Basketball où, sur un fond bleu, se détache un jeune homme de face aux contours encore imprécis. Surtout, ce qui interpelle dans les figures de Katz, c’est la fausse simplicité de traitement, lorsque la vitesse d’exécution ne contredit pas un aspect « artisanal » et une complexité dans la façon. Ses visages trouvent leur essence dans le travail chromatique. À l’observation, un portrait de son fils Vincent délivre plus d’une dizaine de références dans la seule carnation (Blue Coat, 1990), avec des teintes passées en aplats qui créent des découpes et des reliefs, jouant très librement de plans et de volumes superposés.
Cet intérêt pour un équilibre entre lissage et volumétrie de l’image est en outre manifeste dans les nombreux « cut-out » par trop méconnus – des figures découpées peintes sur bois ou aluminium érigées dans l’espace –, ponctuant le parcours. Il devient alors manifeste que l’une des problématiques ayant le plus préoccupé Katz dans son rapport à la figure est celle de l’échelle. En attestent Joe and Jane (1960), un tableau et un « cut-out » figurant à l’identique le même couple, avec les mêmes dimensions, sans que l’effet visuel ne restitue cette similarité de proportions.

Paysages subtils
Si l’une des qualités du commissariat de l’exposition est d’avoir effectué une sélection resserrée sur une cinquantaine d’œuvres de belle facture, lesquelles, en se concentrant sur le meilleur, font oublier la trop grande inégalité de la production de l’artiste, une autre est d’avoir mis l’accent sur des aspects moins connus du travail, tels les « cut-out », mais aussi les paysages. Katz s’y révèle très à l’aise, moins redondant que dans les figures, et très subtil dans ses recherches chromatiques. À l’exemple de Black Brook 11 (1990), où un ruisseau qui déferle sur un fond sombre laisse apparaître une tension entre les nuances de noir dominant et de brun sous-jacent, ou encore de l’explosion de taches jaunes dans un Forsythia sur fond bleu (1997) ; autant d’expériences qui, de nouveau, tendent vers l’abstraction.

ALEX KATZ. AN AMERICAN WAY OF SEEING, jusqu’au 27 septembre, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tél 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi 10h-18h30. Cat. coéd. Sara Hildén Art Museum, Tampere/Musée de Grenoble/Museum Kurhaus Kleve (Allemagne), 136 p., ISBN 2-902230-12-5, 29 €.

ALEX KATZ

Commissariat : Guy Tosatto, directeur du Musée de Grenoble ; Éric de Chassey, professeur d’histoire de l’art contemporain, université de Tours
Nombre d’œuvres : environ 50

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°308 du 4 septembre 2009, avec le titre suivant : American Melancholy

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