Corbu à la Cité U

L'ŒIL

Le 1 novembre 1998 - 1786 mots

À la Cité Universitaire de Paris, dans le XIVe arrondissement, Le Corbusier réalisa en 1933 le Pavillon suisse et en 1953-1959 le Pavillon du Brésil. Ces deux exemples de logements sociaux bon marché à destination des étudiants sont aujourd’hui l’objet d’importants travaux de restauration. Parallèlement la galerie Down Town à Paris expose le mobilier du Pavillon suisse, fruit de la collaboration Corbu-Charlotte Perriand.

C’est à un Le Corbusier amer et déçu que le professeur Rudolph Fueter de Zurich commande en juin 1929 la construction du Pavillon suisse à la Cité Universitaire de Paris. En effet, Le Corbusier, toujours en collaboration avec son cousin Pierre Jeanneret, s’était vu exclure de la réalisation du Palais des Nations à Genève en 1927, dont il avait pourtant remporté brillamment le concours international. De même, son projet du Palais des Soviets, immense structure, symbole de son esthétique alors machiniste, avait été également rejeté par les Soviétiques. Les seules œuvres brillantes ayant vu le jour jusqu’alors sont les villas « puristes » construites pour une riche clientèle privée, comme la villa La Roche à Paris (L’Œil n°498), la villa Stein à Garches ou la villa Savoye à Poissy. Le Corbusier a donc une revanche à prendre sur l’habitation collective en milieu urbain. Et des idées, il en a ! Depuis que, tout jeune, il a visité la Chartreuse d’Ema en Toscane, il ne cesse de réfléchir à ce que devrait être un logement social. Le Pavillon suisse est donc une occasion à saisir, une opportunité expérimentale lui permettant de mettre enfin en pratique les quelques principes auxquels il tient alors particulièrement : surélever au-dessus du sol une sorte de « gratte-ciel horizontal », c’est-à-dire décoller la barre de béton sur laquelle tout le reste de l’immeuble repose ; élever une façade entièrement vitrée, une sorte de « mur-rideau » devant les chambres ; monter, au-dessus de la dalle en béton, une structure légère, entièrement métallique, qu’il suffira d’habiller.

Les débuts de la construction à sec
Ce sera la première expérimentation en France de ce que l’on appellera la « construction à sec » et dont Pierre Jeanneret sera le champion. C’est-à-dire préparer en usine tous les différents composants du bâtiment, et non plus fabriquer tout sur place. Ne restait plus ensuite qu’à les monter et à les assembler par encastrement, par soudure à l’arc ou par boulonnage, comme dans un immense jeu de meccano. Cette pratique était ce qu’il avait trouvé de mieux pour exaucer son rêve d’économie de moyens. Construire le mieux avec le moins dans cet édifice dédié à un habitat devant abriter quarante-sept étudiants. Il pouvait enfin réaliser son concept de chambres standards. En résumé, il ne s’agissait que d’appliquer sa célèbre théorie des « cinq points » : pilotis, toit-jardin, plan libre, fenêtre en longueur, façade libre.

Un anti chalet suisse
Après s’être assuré qu’on ne lui demandait pas de construire un grand « chalet suisse » – après tout c’était l’usage à la Cité Universitaire de ne construire que des maisons pittoresques et régionalistes, directement inspirées de l’architecture du pays qu’elles représentaient ! –, Le Corbusier relève le défi de bâtir pour la collectivité étudiante un logement minimal, décent et bon marché. Il souhaite lui donner le goût d’une vie sociale avec un couloir-rue, un hall-bibliothèque, préoccupation qui ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Enfin, en bon protestant rigoureux et adepte du naturisme, de favoriser l’hygiène, ce qui, dans la France des années trente, ne relevait encore que de bonnes intentions. Un souci humaniste et éducatif : l’architecte doit se préoccuper de ce que sa « machine à habiter » influe sur le comportement de ceux qui l’habitent. Si le pavillon suisse est si passionnant à étudier – comme les autres édifices de ce type construits dans ces mêmes années trente, tels la cité du Refuge de l’Armée du Salut à Paris, l’immeuble Clarté à Genève ou même l’immeuble locatif de la porte Molitor à Paris où Le Corbusier eut toute sa vie son appartement personnel et son atelier de peintre – c’est qu’il est une préfiguration parfaite de tous les grands bâtiments de sa maturité qui feront sa consécration : la célébrissime Cité radieuse de Marseille (1945-1952) et les autres Unités d’habitation, le couvent de la Tourette (1953-1960), et enfin le Pavillon du Brésil, toujours à la Cité universitaire (1953-1959).     Le Pavillon suisse est une ébauche de ce qui sera sa « maison-boîte », dont tous les éléments, nouveaux pour l’époque, seront repris plus tard, ensemble ou séparément : poteaux en béton, chambres standards indépendantes de la structure globale à l’image de bouteilles dans un casier, matériaux « tampon » comme le caoutchouc, le molleton, le bitume ou le sable assurant une bonne isolation thermique.

Mur-rideau et pilotis
Le Pavillon suisse brille par sa simplicité. Il se présente comme un grand rectangle très pur qui s’élève sur deux rangées de six poteaux en béton, aux formes légèrement différentes, changeant selon leurs charges, selon la force du vent à cet endroit là. L’ossature est recouverte au nord d’une façade percée régulièrement de petites fenêtres carrées, et au sud, côté chambres, de ce fameux « mur-rideau » aux fenêtres coulissantes de la firme Wanner. Mais ces fenêtres qui glissent grâce à des roulements à billes, se révèleront particulièrement inefficaces, laissant pénétrer le froid comme le chaud, et seront plusieurs fois transformées. Les poteaux sont le prolongement de forts pieux coulés en béton armé sous la terre, allant jusqu’à 19,50 mètres de profondeur, prenant assiette sur la roche même des carrières souterraines. Ces pilotis, que l’on retrouvera souvent par la suite, illustrent déjà l’idée fondamentale de Le Corbusier d’élever le bâti au-dessus de la nature. Un vaste préau et un espace d’accueil sont aménagés, comme pour protéger l’entrée du bâtiment, dans un petit volume adjacent. Devant l’immeuble, un mur courbe magnifique, n’est, en réalité, que la tour concave contenant l’escalier. Celui-ci est éclairé d’un mur de dalles de verre de Saint-Gobain, ainsi que cela se faisait beaucoup chez les modernistes depuis les années vingt. Champion très critiqué de la ligne droite, Le Corbusier joue ici des volumes, des oppositions de masses. Lui qui affirme « la droite est la grande acquisition de l’architecture moderne, et c’est un bienfait. Il faut nettoyer de nos esprits les araignées romantiques » n’hésite pas à proposer devant le Pavillon suisse deux splendides courbes, celles du mur de meulière et celle, plus haute, de l’escalier. La meulière est le détail amusant qui prouve bien que Le Corbusier faisait toujours attention au site. Elle est ici le symbole des pavillons de la région parisienne, qu’il exécrait ! Selon son concept du « plan libre », les pilotis, les gaines, les parois courbes, l’escalier représentaient autant d’« organes » comme il les appelait, indépendants les uns des autres. À l’intérieur du Pavillon suisse l’espace est structuré par l’architecture elle-même, par les matériaux – carrelages jaune pâle ou gris foncé en grès cérame, linoléum, verre – et par les couleurs des murs peints. Dans les chambres, le mobilier est réduit au minimum. Charlotte Perriand a été chargée de les équiper : l’éternelle table aux fins pieds d’acier, le lit réglementaire au châssis de bois qui se révèlera trop court et trop étroit, les casiers chers au maître, le tabouret paillé et les fauteuils Thonet habituels à cette époque. Les murs aux couleurs mates annoncent tout à fait les loggias externes colorées du Pavillon du Brésil construit dans le même esprit, vingt ans plus tard. Les grandes fenêtres vitrées jusqu’au sol apportent la nature à l’intérieur, autre idée récurrente de Le Corbusier. Le hall d’entrée et la bibliothèque-réfectoire sont plus gais. Dans un premier temps, pour l’inauguration de 1933, l’architecte orne la totalité du grand mur par un mural photographique : « une magnifique tapisserie opulente et belle en soi, d’un gris profond, un camaïeu : tout simplement le gris des photographies au bromure » selon ses propres termes. C’était un patchwork abstrait de clichés représentant des éléments de la nature photographiés au microscope, mêlés à d’autres clichés d’objets créés par l’homme ou des détails de végétaux. Ce mur fit scandale. Il véhiculait, selon ses détracteurs, une propagande de matérialisme (sic). En 1940, occupé par les Allemands, le Pavillon suisse reçoit Hitler qui, outré, fait arracher le mural photographique, dont l’abstraction lui apparaît presque pornographique ! En 1945 les Suisses ont la bonne idée de commander en remplacement une fresque, La Peinture du Silence, à Le Corbusier. C’est celle-là même que la Suisse vient à peine de faire restaurer. Magnifique tableau mythologique, très picassien, où un personnage de femme à tête de chèvre, le Capricorne, s’affronte au Taureau. Une fresque compliquée, pleine de références à ses tableaux antérieurs et au personnage de l’architecte, où il est lui-même le taureau et sa femme Yvonne la déesse de la Lune. Preuve s’il en était besoin que Le Corbusier n’était pas qu’un « constructeur de maisons et de palais » mais aussi un peintre, dont on ne mesure pleinement qu’aujourd’hui la qualité. Devant la fresque, une imposante table au plateau épais de marbre veiné, dessinée par Charlotte Perriand, et un peu partout de curieuses banquettes encastrées en béton, conçues par lui, rehaussées de dessins sur tôle laquée aux couleurs très vives ou de céramiques joyeuses et ludiques. Autant de créations qui font du Pavillon suisse de 1933 l’une des créations les plus imaginatives de Le Corbusier mais aussi un véritable laboratoire expérimental pour la suite de ses réalisations.

Le tandem Perriand-Corbu

François Laffanour, directeur de la galerie Down Town à Paris, a présenté récemment les meubles qui se trouvaient dans la chambre standard du Pavillon suisse ainsi que ceux du Pavillon du Brésil à la Cité Universitaire. À propos du tandem Perriand-Corbu, on se pose toujours la même question. Qui faisait quoi ? Charlotte Perriand était chargée de l'équipement des habitations construites par Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Cela pendant dix ans, de 1927 à 1937. Elle renouvellera plus tard cette association pour réaliser l'équipement mobilier de l'Unité d'habitation de Marseille. C'est ainsi que dans les années trente elle réalise et supervise le mobilier en acier tubulaire – réédité aujourd'hui par Cassina – comme les casiers métalliques, la chaise longue ou le fauteuil grand confort. Idem pour l'équipement des diverses villas puristes puis des pavillons, plus sociaux, de Le Corbusier. Celui-ci restait toujours le « concepteur » de tout ce qui sortait de l'atelier de la rue de Sèvres et surveillait le suivi de ses collaborateurs. Comme le rapporte Perriand : « Le Corbusier attendait de moi, avec impatience, que je donne vie au mobilier ». Elle sélectionnait les matériaux et les artisans, mettait au point les prototypes puis trouvait des solutions pratiques, aux « postures » du corps indiquées par Corbu.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°501 du 1 novembre 1998, avec le titre suivant : Corbu à la Cité U

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