Cindy Sherman, la femme aux mille visages

L'ŒIL

Le 1 mars 1999

Elle se photographie en starlette des années 50, en jeune Bacchus du Caravage ou en monstre tout droit sorti d’un film d’horreur. « Mon travail, confesse Cindy Sherman, est basé sur ma propre expérience mais je n’ai jamais eu la prétention de dévoiler mon moi, à aucun niveau que ce soit. J’ai peur d’être mal interprétée et que les gens me considèrent comme banale ou narcissique. » Au Capc de Bordeaux, Henry-Claude Cousseau a choisi de montrer cette étonnante galerie de portraits.

Cindy Sherman déambule mal à l’aise dans le Centre culturel de Belem à Lisbonne, où se tient une rétrospective de son œuvre. Elle sait que les gens la regardent et l’examinent : « Je déteste attirer l’attention et c’est pourquoi je vais très peu à des manifestations publiques. J’ai conscience de réveiller une curiosité malsaine pour mon moi réel puisque je ne me montre jamais dans mes photographies ». Car Cindy Sherman, bien qu’elle soit présente sur presque toutes ses compositions, n’apparaît jamais telle qu’elle est. Elle est le modèle qui se cache derrière des masques ou des maquillages pour représenter les innombrables facettes de la femme, pour explorer la nature humaine, l’impact de sa représentation et la manipulation de son image, composante essentielle de notre société contemporaine. Ses photographies, mélange de fantaisie et de réalité, démasquent les diverses femmes du XXe siècle. Sous le signe de la féminité, elle a réalisé les plus fantastiques métamorphoses qui rappellent Jérôme Bosch ou Arcimboldo. Son œuvre est, en définitive, un miroir de nos peurs, de nos espérances et de nos obsessions. Et souvent le songe de la raison produit des monstres semblables à ceux de ses dernières photographies.

À cause de ma propre ambivalence sur la sexualité
Cela fait plus de vingt ans, en 1977, qu’elle a commencé la série qui lui valut une reconnaissance internationale, Untitled Film Stills (Photogrammes sans titres), soixante-neuf photographies en noir et blanc d’une beauté troublante et énigmatique. Utilisant vêtements et objets de théâtre, elle y endosse la personnalité de différentes femmes du cinéma américain et européen, se représentant dans le rôle de maîtresse de maison, d’objet sexuel ou de femme d’affaires entreprenante. L’une des plus singulières est celle où elle apparaît en séductrice. Elle s’en explique : « j’ai choisi ce personnage à cause de ma propre ambivalence sur la sexualité. On grandit et on est éduquée pour être une femme qui se doit d’adopter le parfait comportement d’une fille bien mais, par la suite, la vie et nos émois intérieurs nous enseignent d’autres choses qui nous troublent ». Ce n’est pas sans raison que toute son œuvre, divisée en séries, est basée sur les contradictions entre « ce que l’on doit être et ce que l’on ressent réellement pour agir en accord avec nos désirs ». Elle ne met jamais de titres, juste des numéros. « Je veux conserver le mystère, que chacun interprète ce qu’il souhaite, sinon tout le monde ne verrait que moi et le côté dramatique serait perdu ». Dans la série suivante Rare Screen Projections de 1980-1981, elle décide d’introduire la couleur. La nostalgie des vieux films est remplacée par l’artifice des shows télévisés et, plutôt que de louer des lieux de la vie réelle, elle préfère ne plus travailler que chez elle avec des décors factices. Défiant les tabous des conventions, les valeurs et les jugements moraux de notre inconscient, elle crée ces images perturbantes qui lui ont valu le titre de « terroriste de la photographie ». « Cela me surprend toujours que l’on traite mon travail de pornographique, car il ne s’y trouve rien de tel, pas même un vrai sein. Notre culture est très répressive et j’en suis moi-même un produit puisque je refuse d’apparaître nue. La sexualité m’intéresse pour exprimer quelque chose qui va au-delà. Je ne supporte pas un travail comme celui de Jeff Koons. Je n’ai jamais aimé les nus explicites. Le nu réel ne m’intéresse pas, ni dans mon travail ni dans celui des autres ». De là, l’utilisation dans ses compositions de prothèses découvertes par hasard. « Un jour, je les ai vues dans un catalogue médical et j’ai pensé que c’était parfait car je pouvais obtenir les parties que je voulais et jouer avec elles. Je n’ai jamais eu envie de montrer le sexe traditionnel ».

Mon père était un monstre
Elle est petite, presque fragile, avec de grands yeux bleus. En la voyant, on ne comprend pas la raison de son attirance pour le grotesque, et l’on n’imagine pas qu’elle est l’auteur de certains clichés qui jouent sur la répugnance. « La représentation la plus horrible a toujours son côté comique » affirme-t-elle. Née à Glen Ridge, dans le New Jersey, en 1954, elle est la plus jeune de cinq enfants. Son père, ingénieur, a du mal à trouver du travail. Sa mère, institutrice, meurt alors qu’elle a 20 ans. « Mon père était un monstre. Personne ne l’aimait dans la famille. Ma mère était une sainte et ça me rendait folle qu’elle reste avec lui. » C’est peut-être pour cela que toute son œuvre traduit une menace masculine immanente et que les hommes n’y apparaissent jamais. Paradoxalement, c’est son père qui lui a donné son premier appareil photo. « Il ne quittait jamais son appareil » se rappelle-t-elle. « Il prenait des photos toute la journée. » La photographie n’est pourtant pas sa première vocation. Elle voulait être peintre, mais – dit-elle – « ça me paraissait trop compliqué, trop lent car je recopiais beaucoup. Je ne savais pas où j’allais. Découvrir la photographie fut libérateur. Je n’avais plus à y passer autant d’heures, la technique ne me limitait plus. Lorsque j’ai découvert l’art contemporain, je me suis rendu compte que ce n’était pas peindre que je voulais. Peindre a un côté romantique que je regrette et que j’envie, mais je suis tellement engagée dans la photo que je crois que je ne comprends plus rien à la peinture. Il y a en plus en photo quelque chose de magique dans le processus du développement, comme une surprise. » Cindy Sherman a fait ses études à la State University College de Buffalo. « J’observais des milliers de photos dans les revues et, à partir de là, je faisais des collages. Mes premières photos ont été des nus. Je l’ai fait car c’était ce qui m’effrayait le plus. J’ai toujours voulu enfouir mes terreurs. » Et bien qu’elle n’aime pas les nus, presque tout son travail est centré sur le corps. « Pour moi, le corps humain est un univers plein d’émotions, plus simple à travailler qu’un paysage par exemple, avec lequel il est plus difficile de s’identifier. Je suis visuellement très réaliste et j’ai beaucoup de mal avec l’abstraction. »

J’avais l’impression de perdre ma personnalité
Cindy Sherman a commencé à s’auto-transformer en public pour aller dans les galeries d’art. Par la suite, lorsqu’elle travaillait comme maquilleuse dans les magasins new-yorkais Macy’s, elle s’y présentait tous les jours vêtue ou déguisée de manière différente, par exemple en infirmière étrange, mais elle confesse aussitôt : « j’étais angoissée parce que j’avais l’impression de perdre ma personnalité. » Elle passait des heures et des heures devant le miroir. Elle vivait à l’époque avec le peintre Robert Longo et c’est lui qui lui a suggéré de photographier le résultat, ses mises en scène d’elle-même. Cindy Sherman est depuis le début son unique modèle. Lorsqu’on lui demande pourquoi, elle répond : « j’ai toujours été une femme solitaire. J’aimais travailler toute seule dans ma chambre, sans personne autour. Avoir le contrôle sur tout. C’est pour cela qu’il était plus facile d’utiliser mon propre visage. » Et elle rajoute : « naturellement, mon travail se basait sur mes propres expériences mais je n’ai jamais eu la prétention de me dévoiler, à aucun niveau. Je crois qu’il est plus intéressant de montrer un visage et un corps factices que soi-même. »  Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Cindy Sherman assure que son travail et sa vie sont très séparés. « Je me divise en de nombreux moi. Mon moi provincial, mon moi professionnel, mon moi toute seule dans mon bureau… » Cindy Sherman mène une existence plutôt normale avec son mari, artiste de vidéo, Michael Auder. Elle avoue qu’elle adore cuisiner et jardiner... Mais toujours, sans raison, « elle trouve les choses les plus bizarres dans l’ordinaire » dit Robert Longo qui a vécu avec elle à Buffalo et à New York. Son œuvre est une étude de la femme, c’est pourquoi on l’a taxée de féministe, ce qu’elle réfute. « Je n’ai jamais considéré mon travail comme féministe ou politique. Ce qui est sûr, c’est que tout est venu de l’observation des femmes dans notre culture, de ma relation amour-haine pour le maquillage et pour le glamour, et de l’antinomie qu’il y a à essayer d’être une lady “ comme il faut ” ou sexy ou belle, tout en me sentant prisonnière de cette structure. » Ce sont peut-être ces contradictions qui ont engendré sa fascination pour le côté obscur de l’être humain. « Le monde est obsédé par ce qui est beau. C’est ce qui fait que je m’intéresse à ce qui est normalement considéré comme grotesque ou laid et que je le trouve même plus fascinant et même beau. Je m’ennuie si je poursuis une notion typique de la beauté. C’est bien plus évident, plus facile de voir le monde comme cela. C’est plus provocant de le percevoir d’une autre manière. » Quant au côté grotesque de son œuvre, elle ajoute : « je crois que, dans ce que nous appelons la laideur, il y a plus de beauté que dans le sens traditionnel de ce terme. Je crois même que ce qui n’est pas très beau à regarder est tout aussi intéressant. Je fais de belles choses à ma manière. C’est simplement une sensibilité différente. » Elle s’intéresse toujours à de nouveaux domaines et travaille en ce moment sur l’homosexualité masculine. « L’homme est très différent de la femme. Je ne peux absolument pas en imaginer un en train de se pomponner. Je n’aime pas le genre très macho mais je voudrais maintenant avancer et changer. J’ai travaillé pendant vingt ans sur la femme. D’autre part, conclut-elle, je suis lasse du nu dans l’art. Le nu féminin a été lié à la glorification du corps de la femme, de l’érotisme et celui des hommes, à l’affirmation de la grandeur, de la force. Maintenant, c’est différent. »

BORDEAUX, Capc, jusqu’au 25 avril.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°504 du 1 mars 1999, avec le titre suivant : Cindy Sherman, la femme aux mille visages

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