Vendredi 23 février 2018

Chroniques de la vie moderne

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 20 août 2008

Dans la veine d’un naturalisme à la Zola, l’art de Maximilien Luce décrit le monde du travail et la population innombrable des ouvriers qui ont marqué le passage du XIXe au XXe siècle.

De l’impressionnisme au néo-impressionnisme, on pourrait penser que l’écart n’est pas si grand que cela. En fait, tout dépend à l’aune de quelle œuvre on se place et, à l’intérieur de celle-ci, au regard de quelle iconographie on se trouve. S’agissant de Maximilien Luce, démonstration est très vite faite que cet écart est consi­dérable. Tandis que le mouvement porté par Monet tente pour l’essentiel de capter l’instant qui passe et d’en exprimer le caractère d’intemporalité, l’art de Luce est tout entier préoccupé par le témoignage de la réalité de son temps.
Il suffit, pour en prendre la mesure, d’énoncer les titres de quelques-uns de ses tableaux : Le Seuil, rue Cortot (vers 1890), Quai à Camaret (1894), Le Percement de la rue Réaumur (1896), Les Terrassiers (1908-1912), Plage de Méricourt, baignade (1930). Si les sujets retenus par le peintre sont souvent des paysages, rappelant alors les impressionnistes, la façon dont il les traite n’a rien à voir avec eux. Loin de là, même. Au subjectivisme des peintres de l’eau, des frondaisons et des loisirs, dont l’expression d’un certain bonheur de vivre est le leitmotiv, Maximilien Luce substitue une attitude davantage distanciée, voire froide, qu’épaule une écriture picturale objective adaptée.
La touche en virgule des impressionnistes qui leur permet de rendre compte de l’idée de flux et de suspens est chez lui remplacée par un pointillisme systématique qui fixe le motif représenté en surface. Parce qu’il l’observe, qu’il le décrit et qu’il le commente. D’autant qu’à l’instar de Seurat, Luce est en quête d’une forme et de valeurs classiques de construction et de dessin. Si, comme l’a justement écrit Anne-Claire Ducreux, tous les soins du postimpressionnisme visent à « redonner de l’ordre et de la consistance aux formes en réformant méthodiquement les principes impressionnistes », alors l’art de Maximilien Luce en est une excellente illustration.

Anarchiste et socialiste
Fort d’un parti pris idéologique, l’artiste se tourne vers le monde de la ville pour nous en livrer une iconographie riche de sujets laborieux. Ses convictions tout à la fois anarchistes et socialistes, dans la veine d’un Pissarro, nous valent en effet de découvrir dans sa peinture tant les difficultés de la vie ouvrière et du travail industriel que les faits et gestes du politique et de la guerre. Ici, il fait la chronique au quotidien du monde des petits métiers – le haleur, les trimardeurs, les lavandières, le cordonnier, le cellier ; là, il mêle ses souvenirs enfantins de la Commune à la réalité vécue en adulte de la Grande Guerre. Ici, il nous ouvre le dur labeur de la mine et de la fonderie ; là encore, le monde de cette révolution industrielle et technologique qui fait les temps modernes.
Soit Le Percement de la rue Réaumur de 1896. Que cherche à nous montrer l’artiste sinon la photographie peinte d’un événement qui marque l’histoire urbanistique de la capitale ? Tout y est soigneusement figuré à l’aide d’une touche aux allures de pixel avant la lettre. Soit Hauts-Fourneaux à Charleroi (voir p. 47), la même année. Qu’y voit-on ? Un paysage endurci par une architecture close qui sombre lentement dans la noirceur colorée des fumées. Tout y est composé pour restituer le caractère plombé de l’atmosphère ambiante. Soit la Plage de Méricourt, baignade de 1930. De quoi est-elle faite ? D’une simple vue de bord de Seine à la belle époque où l’on pouvait encore s’y baigner. Aucune ostentation particulière, aucun discours métaphorique. Rien d’autre qu’une image de plage la plus banale et la plus convenue qui soit. Un motif comme un non-événement.

La beauté dans le trivial
« Rendre compte », tel pourrait être la devise de Maximilien Luce. Peindre un Homme se lavant les pieds (1892), représenter un Clair de lune sur le canal à Charleroi (1896), figurer des Batteurs de pieux (1902-1903), montrer un Chantier en construction (1912), etc. Faire la chronique des travaux et des jours de la vie au plus près, tel est son unique objectif. Sans emphase. Au travers du filtre pointillé d’une esthétique pleinement contem­poraine qui accapare tous les sujets possibles parce qu’il n’en est ni de noble, ni d’ignoble.
Quand Maximilien Luce découvre Charleroi, il ne peut s’empêcher d’écrire à son ami le peintre Charles-Edmond Cross : « Ce pays m’épouvante [...] C’est tellement terrible et beau que je doute de rendre ce que j’y vois, et avec cela d’une difficulté épouvantable. » La formule est explicite. Elle résume tant la démarche que l’art du peintre. Il existe une forme de beauté qui n’appelle pas nécessairement un motif séduisant. Qui se repaît du trivial, voire du laid. Baudelaire en son temps a su l’exprimer en vers. Maximilien Luce en propose une formulation peinte.

Questions à Jean-Paul Monnery, Directeur du musée de l’Annonciade



Qu’est-ce qui fait la singularité de Maximilien Luce ?

C’est tout sauf un théoricien. Il entre dans le jeu du divisionnisme parce qu’il est un jeune artiste et que cela lui semble être l’avant-garde la plus porteuse du moment.

En quoi son art se distingue-t-il de celui des autres artistes avec lesquels il partage les mêmes convictions esthétiques ?

Luce est un individu à part. Il est le seul à s’intéresser à ceux qui sont sans voix. Il développe un art dont l’iconographie sociale et libertaire est rare à l’époque, tout en s’adonnant au genre du paysage qu’il traite idéalement. Cette dualité, c’est ce qui constitue sa part secrète.

Qu’est-ce qui confère à ses peintures une tonalité si différente, d’apparence plus solide ?

Dans sa période divisionniste, Luce est celui dont le travail se rapproche le plus de celui de Seurat. Toutefois, il travaille à partir d’un fond rouge qui confère à ses tableaux une densité, une force, voire une dimension dramatique très personnelle.

Autour de l’exposition

« Maximilien Luce : les travaux et les jours », jusqu’au 13 octobre 2008. Commissariat : J.-P. Monnery. Musée de L’Annonciade, Place Grammont, Saint-Tropez. Ouvert tous les jours de 10 h à 13 h et de 14 h à 19 h. Tarifs : 6 d et 4 d. www.saint-tropez.tv/html/annonciade

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°605 du 1 septembre 2008, avec le titre suivant : Chroniques de la vie moderne

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