Mercredi 21 février 2018

Chez le Maharadja d’Indore

L'ŒIL

Le 29 février 2008

En Inde, il existe un palais moderniste des années 30 au nom merveilleux : Manik Bagh (le jardin des rubis). Réunissant,
le temps d’une exposition chez Rainbow Fine Art Inc. à New York, photographies et meubles d’époque, la galerie L’Arc en Seine évoque le goût visionnaire du Maharadja d’Indore.

Il était une fois, dans une lointaine contrée au cœur de l’Inde coloniale, le palais d’un maharadja. Ni de marbre ciselé, ni de moucharabieh festonné, ni d’or rehaussé. Non, un palais moderniste des années 30 glorifiant le métal et le verre, la géométrie et le tubulaire. Palais du paradoxe, aussi exotique aux yeux incrédules des Hindous qu’il pouvait l’être aux yeux de la majorité des Occidentaux généralement réfractaires à ces blocs blancs et carrés qu’ils comparaient à des cliniques. Manik Bagh est né moderniste, a vécu moderniste et est mort moderniste, dépecé dès 1970 puis vidé de son mobilier, dispersé lors d’une célèbre première vente par Sotheby’s en 1980 à Monaco. Tellement moderne, de l’extérieur à l’intérieur, du système de l’air conditionné (inédit à l’époque) aux fenêtres filtrantes en verre teinté, des tapis aux luminaires, de l’argenterie aux livrées des domestiques, des meubles aux œuvres d’art... que l’on peut baptiser Manik Bagh de chef-d’œuvre d’art total. Certes, quelques maisons fleurissaient çà et là en Europe, entièrement « 30 », grâce à la passion et à l’esprit d’avant-garde d’une poignée de mécènes avertis qui désiraient se faire livrer ces œuvres audacieuses, dans leur globalité. La villa E-1007 de Roquebrune construite et meublée par Eileen Gray (1929), la Villa Savoye par Le Corbusier (1931), la Villa Cavroix par Mallet-Stevens (1931) ou, hors de France la maison Tugendhat par Mies Van der Rohe à Brno (1928). Mais un palais ! Le fait est unique au monde, qui plus est en Inde, pays si éloigné de là où fut créé le modernisme. Plus exactement dans l’État du Madhya Pradesh à 500 kilomètres de Bombay, dans la ville d’Indore. Il fallait que ce maharadja fut exceptionnel pour accepter de vivre dans un environnement dont le luxe ne résidait pas traditionnellement dans la rareté des matières précieuses mais dans le seul esprit révolutionnaire de meubles souvent fabriqués en série.
Tout juste arrivé au pouvoir, à peine âgé de 25 ans, le maharadja Rao Holkar commande cette résidence de Manik Bagh en face du vieux palais de ses ancêtres. 25 ans est aussi l’âge exact de l’architecte-designer allemand qu’il choisit, Eckart Muthesius. On ne peut qu’imaginer l’entente profonde qui devait régner entre ces deux hommes si jeunes, réunis miraculeusement par l’amour d’une beauté nouvelle, faisant fi dans cette incroyable aventure de leur éloignement géographique autant que culturel.
Le Berlinois Eckart Muthesius, dont le parrain n’est autre que Rennie Mackintosh, a de qui tenir. Son père, l’architecte Hermann Muthesius, est celui qui propage en Allemagne le credo de l’école de Glasgow, celui aussi qui fondera en 1907 la Deutcher Werkbund. Ami intime de Peter Behrens, il est l’instigateur de nombreuses écoles d’art décoratif réformatrices et défend becs et ongles l’idée d’industrialisation. Vers la fin de sa vie, il soutient passionnément l’expérience du Bauhaus. Son fils Eckart grandit donc au centre du vivier moderniste, passe directement de l’agence de son père à la réalisation de Manik Bagh qui, on le comprend, sera l’œuvre de sa vie. Très au courant de la situation industrielle allemande, il fait exécuter tout le mobilier qu’il signe par les entreprises Vereinigten Werkstätten de Munich et de Berlin avant de les faire embarquer à Hambourg. Le bâtiment lui-même, assez massif et peu élégant il faut l’avouer, sera construit avec des matériaux et des ouvriers trouvés sur place. Muthesius est avant tout un esprit cultivé et ouvert. Rien de ce qui se crée en Europe dans les années 30 ne lui est étranger. En 1931, ayant remarqué à l’exposition « L’appartement de notre temps » à Berlin, le prototype d’une chaise tubulaire d’un seul tenant à l’inclinaison particulièrement dynamique, il commande 16 chaises semblables en chrome argenté et bois laqué noir à leur auteur Hans Luckhardt pour orner la salle de bal du palais. Il « part à la chasse » et se rend systématiquement à toutes les manifestations, souvent avec le maharadja lui-même, pour y découvrir les perles rares du « modernisme pur » qui viennent compléter son propre mobilier. Il est particulièrement séduit par les créations des membres de l’Union des Artistes Modernes à Paris, qui glorifient les pièces standard et la production en série. Il commande ainsi à Le Corbusier et à Charlotte Perriand leur célèbre chaise longue, mais en peau de léopard. À Djo Bourgeois une table ronde en verre au fût de métal. À Eileen Gray son fauteuil Transat de 1927. Louis Sognot et Charlotte Alix lui ont été probablement signalés par l’écrivain et collectionneur Henri-Pierre Roché qui lui servait de « rabatteur » et de conseiller à Paris et qui le mettra en contact avec Brancusi. Leurs meubles sont remarquables. On leur doit le lit du maharadja comme celui de la maharani cerclé de métal chromé et vert émeraude, un fauteuil couleur brique en métal chromé à structure carrée, une chaise pivotante ébouriffée recouverte de laine imitant la fourrure, une psyché à trois glaces d’une pureté incroyable, un époustouflant secrétaire en duraluminium, un miroir-objet en forme de triangle, plusieurs lampes-sculptures dont l’une est en forme de vague ondoyante. À Jean Puiforcat, on demande des nécessaires de toilette, des couverts, des verres et des vases. Florence Henri fournit quelques tapis, même si la plupart sont l’œuvre de Ivan da Silva Bruhns. Hélène Henry et Rodier, les tissus. Lalique, la verrerie. L’unique créateur à ne pas faire partie de la bande moderniste est Jacques-Émile Ruhlman qui envoie, pour la salle de travail du maharadja, un énorme bureau arrondi en bois de macassar veiné, une bibliothèque et trois chaises en ébène dont on raconte qu’elles s’écroulèrent sous le poids des ministres.

Un Temple de la délivrance signé Brancusi
Malgré les nombreux ateliers que lui fait visiter Roché à Paris, le maharadja ne se fait photographier avec sa femme que par Man Ray, et achète trois sculptures à Brancusi : L’Oiseau dans l’espace en bronze poli (1931), en marbre noir (1936) et en marbre blanc (1936), formant un ensemble. Brancusi imagine même concrètement la construction d’un Temple de la délivrance pour abriter ses trois oiseaux : un lieu de recueillement souterrain avec, selon les vœux de son altesse elle-même, une ouverture zénithale circulaire, percée dans le plafond juste au-dessus de l’oiseau en bronze poli, origine d’un véritable jaillissement de lumière, seulement certains jours de l’année. Malheureusement il ne reste que les esquisses de Brancusi, et le récit de Roché dans ses « Carnets », le projet étant abandonné par le maharadja à cause d’une grave crise financière. Étrange prince hindou que Brancusi appelait Bala et qui, bien longtemps après, revint Impasse Ronsin pour revoir la maquette du « Temple mort-né ». Étrange aussi le flair de ce prince formé à Oxford, qui met toute sa confiance entre les mains d’un architecte allemand n’ayant pas encore fait ses preuves (mais qui se révélera un extraordinaire designer), et qui adore voyager en France. Enfin étrange cette fascination pour l’Occident puisque, tout comme il avait épousé la cause du modernisme, le maharadja d’Indore se marie avec une belle Américaine de Seattle nommée Nançy Ann Miller qui deviendra comme dans les contes de fée, Sanyogita, maharani d’Indore. Le scandale sera d’ailleurs à la mesure du défi et l’on pourra lire dans la presse de l’époque : « Elle a été obligée d’abandonner ses idéaux chrétiens de liberté pour devenir l’esclave d’un idolâtre païen ! » Étrange enfin la destinée de ce palais qui, abritera jusqu’à la mort du maharadja en 1956 une somme impressionnante de trésors choisis parmi ce qui se faisait de mieux dans les années 30. Objet de tous les rêves, il fera date dans l’histoire du mobilier moderne.

NEW YORK, Rainbow Fine Art Inc.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°521 du 1 novembre 2000, avec le titre suivant : Chez le Maharadja d’Indore

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