Jeudi 13 décembre 2018

Charles Pollock, himself

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 1420 mots

Ne fallait-il qu’un Pollock pour l’histoire de l’art ? Injuste et arbitraire car la grâce, la maîtrise et l’enchantement émanant des toiles de Charles Pollock démontrent qu’il pouvait soutenir la comparaison avec son génie de cadet. En décalage par rapport
à l’explosion de l’art abstrait aux États-Unis, le corpus de ce peintre américain se dévoile discrètement à Paris et commence à faire des émules.

L’histoire de l’art est ainsi faite qu’elle se charge de ne retenir que ceux qu’elle juge les meilleurs, les audacieux, les génies, mais parfois il lui arrive de négliger des artistes parce qu’ils sont tout simplement bons, mais dépourvus d’une personnalité fantasque, d’une destinée dramatique ou d’un goût pour la surexposition. Charles Pollock a certainement souffert de sa timidité, certainement pas d’un manque de talent. Mais les dieux étaient contre lui. Il s’inscrit dans l’histoire de l’expressionnisme abstrait en suivant une formation de peintre avec le maître du régionalisme figuratif appelé aussi Social Realism, Thomas Hart Benton, comme tant d’autres artistes de cette époque, mais il fait le choix de s’éloigner de New York en 1935 alors que la ville s’apprête à subir les assauts de l’abstraction avec les célèbres expositions de 1936 « Cubism and Abstract Art » organisée par Alfred H. Barr ou « Art fantastique, Dada et Surréalisme » mise en scène par Marcel Duchamp au MoMA. Charles Pollock, malgré de fréquents séjours à New York, prolonge une peinture réaliste, s’investit dans le muralisme, puis finit par enseigner la calligraphie et le graphisme à l’université du Michigan State University à partir de 1942. L’abstraction devient alors une évidence au sortir de la guerre et l’Amérique explose, portée par ses princes de l’Action Painting (Pollock et De Kooning), puis par ceux du Color-Field (Rothko, Newman, Louis, Noland), soutenus puis couronnés par les puissants Greenberg et Rosenberg. L’histoire est en marche, elle sera sans complaisance pour Charles dont les toiles prennent pourtant une vraie amplitude au cours d’un séjour au Mexique, sur les rives du lac Chapala. La sérénité qui se dégage de ses toiles dès lors démontre la communion exubérante et vive d’un vrai don graphique et d’une science parfaitement maîtrisée de la couleur. Nous sommes en 1956 lorsque Charles Pollock rentre d’une longue année sabbatique, parenthèse professorale riche en expériences artistiques et esthétiques. C’est un tournant pour lui, juste au moment où son frère cadet entre définitivement dans la légende, en se tuant dans un accident automobile. Charles Pollock a cinquante-quatre ans et n’hésite pas à se lancer dans une nouvelle carrière. Mais il ne fait rien comme les autres. Alors que ses contemporains – Olitsky, Noland, Motherwell, Rothko – disent travailler directement sur la toile, la chargent d’une nature mystique, d’une grandeur sublime, Charles Pollock travaille ses esquisses préparatoires, agence les couleurs avec des papiers collés, contrôle, ajuste, perfectionniste et méticuleux. L’impulsivité dont on louait les qualités à l’époque lui échappe, sans que ses toiles semblent pour autant laborieuses. Aériennes, elles ne possèdent aucune touche trop empâtée, trop personnelle peut-être, elles sont sans emphase mais empreintes d’une honnêteté poétique, d’une qualité réellement musicale. La série des Gris et noirs (1960), où les formes sombres flottent dans un espace gris, tantôt bleuté ou violacé, est par la suite déchirée d’une barre verticale qu’on qualifierait aujourd’hui de zip « à la Newman » (Rome, 1963). Certes les accointances sont nombreuses avec ses contemporains : Newman et Motherwell dans cette série des années 1960 mais aussi dans la série romaine, Louis peut-être dans une série de 1964, où les rouges et les verts se parent de brisures noires et de ruptures de tons, Noland assurément et Newman encore pour leurs affinités formelles avec les séries des années 1964-1966, compositions coloristes et géométriques absolues. Mais Pollock fait montre d’une identité esthétique bien à lui. Les années 1960 sont une autre escale pour l’ascension de l’art américain, bien vite oublieux de ses chantres de l’art abstrait.
Greenberg subit toutes les attaques, les stars de l’école de New York poursuivent leur route, plus institutionnelle, et il est alors difficile pour le jeune artiste d’une soixantaine d’années qu’est Charles Pollock de percer sur une scène américaine saturée de Pop. Malgré quelques jolis coups de maître dans de régulières mais discrètes expositions et les encouragements de Clement Greenberg qui le félicite quant à la qualité de ses toiles, à une époque où il réalise des formats verticaux de toute beauté comme les Stacks de 1967 ou la série NY en 1968 dont la radiance vaut largement un Rothko de la meilleure période, Charles Pollock ne bénéficie pas d’une réception critique et publique à la hauteur de son don. Lui qui sera toujours « le frère de », « l’autre Pollock » part s’installer en France, pays qui ne s’apercevra jamais, du vivant de l’artiste, du talent dont il avait hérité. Aujourd’hui, à l’heure où le film Pollock fait la part belle au génie impétueux et impulsif qu’était l’étoile filante et inquiète Jackson, l’envie frémit autour des toiles de Pollock l’aîné, dont une grande partie est rassemblée à Paris. Tout est là, des fameuses lettres de Charles à son frère l’enjoignant d’embrasser une carrière artistique, des échanges avec Greenberg, des notes autographes. Plutôt que d’aller chercher un petit maître, on a presque envie d’enjoindre des étudiants en histoire de l’art, de se plonger dans la vie et l’œuvre de cet homme, sûr de son talent, respectueux et admiratif de son frère, de ce grand second rôle de l’art abstrait américain. Charles n’était pas maudit mais il eut une reconnaissance infime à l’égard de son talent. Dernièrement, en 2002, une monographie lui a été consacrée par le critique et conservateur Terence Maloon, relayée au début de l’année 2003 par une impressionnante rétrospective au Ball State Museum of Art dans l’Indiana. Charles Pollock nous fait un cadeau aujourd’hui, une belle découverte, proche de la révélation. Quinze ans après sa disparition, il fait frémir les historiens et les critiques, laisse ses toiles nous persuader que nous sommes passés à côté de quelque chose, de cette intimité spirituelle aux choix colorés exacerbés. Tout est prêt pour la révélation de ce peintre, du moins tout le laisse présager mais ne parlons pas de réhabilitation, prenons-le comme une évidence.

« Trouver sa voie peut se révéler difficile »

Lettre de Charles Pollock à son frère Jackson, 1929 (extraits)

« Je ne peux croire qu’à contrecœur qu’avec de tels dons, tu renonces à relever le défi, au profit d’une vie contemplative qui n’a aucune valeur parce qu’elle ignore les réalités, au profit d’une religion – qui est un anachronisme par les temps qui courent, pour adhérer à un mysticisme occulte dont les disciples dans ce pays sont des savants du commerce. Je sais bien que nous vivons dans un environnement rude, peu sympathique à l’évidence, mais cela n’a rien de permanent, à quelque niveau que ce soit, cela peut changer rapidement si on le contrôle. [...] « Je suis ravi que tu t’intéresses à l’art. Est-ce un intérêt général ou penses-tu souhaiter devenir peintre ? Les possibilités qu’offre l’architecture t’ont-elles jamais intéressé ? Voici là un champ de récompenses infinies pour un artiste authentique, une fois que l’intelligence et les richesses de ce pays se seront mises à commander le réel talent. Un des meilleurs architectes de ce pays Lloyd Wright vit et travaille à Los Angeles. Je ne pense pas qu’il ait trouvé un débouché pour ses capacités, mais il ne faudra pas bien longtemps avant que de tels hommes soient reconnus. Si l’architecture te tente, un apprentissage t’apporterait une belle opportunité. [...] « Trouver sa voie peut se révéler difficile, mais au final les tourments que cause l’incertitude ne constitueront qu’une partie de l’expérience. Ne crois pas que la voie qui mène à la liberté est simple, cette route vers la liberté physique ou spirituelle doit être gagnée avec honnêteté. « Ce serait bien de finir l’école si tu penses que c’est possible ou du moins tolérable, non pas parce que cela signifie quelque chose en soi, mais parce que ces bases sont nécessaires même si elles sont enseignées de façon inepte. À moins que tu te sentes capable d’acquérir ces bases par toi-même. Je laisserai la religion de côté dans ton programme de lectures jusqu’à ce que tes émotions soient en harmonie stable avec la vie. La psychologie est une lecture qui en vaut la peine – comme la sociologie, et cette dernière est certainement apte à plus de réalisme, et pourrait tempérer les caprices de la psychologie. » En 1930, Jackson rejoint son frère à New York.

A lire

Terence Maloon, Sweet Reason : The art of Charles Pollock, Ball State University Museum of Art Press, 2002, 30 euros. Disponible à la librairie du musée d’Art moderne de la Ville de Paris et aussi sur commande : cparchivesparis@aol.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Charles Pollock, himself

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