Ces stars qui prennent l’appareil photo

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 26 octobre 2017

Habituées à poser pour les photographes, de nombreuses stars possèdent également une production photographique personnelle. Phénomène de mode ou véritable passion, enquête sur l’origine et la réception d’une production signée Audrey Tautou, Nikos Aliagas, Étienne Daho ou Vincent Perez.

Karl Lagerfeld est l’invité d’honneur de Paris Photo cette année. Après David Lynch en 2012, le choix des organisateurs de faire visiter la foire à travers ses coups de cœur ne doit rien au hasard. Comme le cinéaste américain, le célèbre couturier pratique la photographie et son nom mobilise le public. Ouvrages chez Steidl, expositions et parutions dans les magazines diffusent régulièrement ses photos de mode, d’architecture ou ses portraits de célébrités.

D’autres productions sont, en revanche, moins connues, comme les photographies d’Étienne Daho sur les fleurons de la pop française qu’une exposition à la Philharmonie de Paris s’apprête à dévoiler. Cet automne, le comédien réalisateur Vincent Perez livre lui aussi son regard sur la Russie. Après avoir été exposé à la Maison européenne de la photographie au printemps, ce voyage réalisé aux confins du pays donne lieu à un livre et à une présentation à la Galerie Folia. L’été dernier, c’est Audrey Tautou « photographe » que le public découvrait à Arles. Autoportraits ou portraits de journalistes, réalisés au Polaroid après chaque interview, révélaient une pratique du médium menée sérieusement par l’actrice depuis une quinzaine d’années.

Des histoires à raconter

Chaque année apporte son lot d’événements de ce type. En 2016, la Conciergerie consacrait une exposition aux photographies de Nikos Aliagas, tandis que le Palais de Tokyo donnait une carte blanche à Michel Houellebecq. De son côté, Mireille Darc choisissait la maison de ventes aux enchères Artcurial pour dévoiler à Paris et à Bruxelles une partie de son travail. Invariablement, les médias s’en font le relais et le public est au rendez-vous. Car ce que les images prises par les stars racontent est en lien avec leur personnalité et leur activité. Et leur révélation est toujours sujet à histoires à raconter.

Karl Lagerfeld n’aurait ainsi jamais imaginé faire de la photographie si Éric Pfrunder, directeur de l’image chez Chanel, n’avait pas poussé un jour le couturier à faire les photos d’un dossier de presse de la marque qui ne lui convenait pas. La suite est connue. Dans le fonds photo du couturier soigneusement archivé, il y a toutefois « les photos publiées dans la presse et celles qui ne sortiront jamais », précise Éric Pfrunder. « La photographie est un plaisir égoïste, pas un commerce. Karl regarde tout, la vie, le monde avec l’œil de la caméra. Il fait des photos et passe à autre chose. »

Nikos Aliagas fait remonter la pratique de la photographie à l’enfance, à « une inquiétude liée au temps qui passe ». Les années faisant, il l’explique par son besoin de partager avec d’autres ses rencontres. Ses photographies grand format exposées à la Conciergerie évoquaient la Grèce, le pays de ses ancêtres ; celles publiées sur les réseaux sociaux relatent d’autres portraits. Les retours plutôt flatteurs, les commentaires de Sebastião Salgado ou de Yann Arthus-Bertrand et les encouragements de proches l’ont décidé à exposer, d’abord au Studio Harcourt puis à la Conciergerie.

« Montrer ses photos est compliqué. La notoriété brouille la réception des images », dit l’animateur. « Mais la photo a résonné en moi comme une urgence. On est constamment dans la lumière. Et cette lumière brûle. L’image est un malentendu, surtout à la télévision. Passer derrière le boîtier s’avère un besoin psychanalytique sans doute lié à la nécessité de faire une mise au point, de sonder l’âme de celui que je photographie pour saisir un peu la mienne. » Et le journaliste animateur d’émissions de poursuivre en affirmant qu’« il y a une urgence dans le récit photographique plus que dans la reconnaissance artistique ou mercantile ».
 

Une source de méditation sur les formes


Cette urgence, Audrey Tautou l’a également exprimée cet été au micro de France Inter au moment de son exposition programmée à l’abbaye de Montmajour. « Je ne pouvais plus garder cela pour moi. Il a fallu du temps pour oser. À un moment donné, c’était impératif. » Pendant longtemps, la photographie a été de fait un domaine que la comédienne a exploré sans avoir besoin de le partager publiquement. C’est la demande d’un magazine photo de publier un de ses autoportraits qui l’a conduite à prendre conseil auprès de Sam Stourdzé, le directeur des Rencontres d’Arles. Le passage de la consultation à l’exposition à Arles puis en Chine au festival photo de Jimei, Sam Stourdzé l’explique par « la qualité artistique, avant toute chose, des images ». « Je me méfie plutôt quand une personne d’une certaine notoriété autre que celle de la photographie me sollicite, car je suis à la tête d’un festival où le public, professionnel de manière générale, n’est pas tendre quand on succombe aux sirènes de la notoriété et que la qualité photographique n’est pas là. Si j’ai fait cette exposition, c’est parce qu’il me semble que son rapport à l’image, sa pratique donne un regard différent sur l’actrice. »

La démarche de Claire David, directrice de la collection Actes Sud Papiers, de publier à l’automne 2016 trois livres de photos de Vincent Delerm s’inscrit dans la même veine. Éditrice de sa pièce de théâtre Le Fait d’habiter Bagnolet, elle suit le parcours de l’auteur-compositeur-interprète. « La photographie est très présente dans ses spectacles ou ses albums », souligne-t-elle. « La découverte des archives a révélé une autre facette que j’avais envie de faire connaître. Car la photo participe à sa manière de voir le monde, à sa manière d’écrire. »

La visibilité donnée à ses images par le 104, puis lors de son spectacle « Photographies » à la Cité de la musique au printemps 2017 n’est pas pour autant synonyme de carrière parallèle. Vincent Delerm ne la recherche d’ailleurs pas. Pas plus qu’Audrey Tautou, Nikos Aliagas, Étienne Daho ou le compositeur Pascal Dusapin, pour qui « la photographie est une source permanente de méditation sur les formes ». Son approche graphique du paysage, de l’urbain ou de la nature l’exprime à cet égard. « Photographier, dit Dusapin, est une activité de l’esprit apaisante. Et, si j’ose dire, gratuite. La photographie est surtout pour moi un antidote à la musique. Elle est un art calme. » À chacun son itinéraire propre en photographie.

La photographie, un outil dans une expression plus globale

Les archives de Pascal Dusapin ne comptent aucun portrait de musicien, au contraire de celles d’Étienne Daho. Tristan Bera, cocommissaire de « Daho l’aime pop » à la Philharmonie de Paris, l’explique par « l’extension de la curiosité » du musicien. « Étienne Daho a bien compris que la pop, le rock, l’électro, etc., se jouaient sur un terrain visuel aussi bien que musical. Rencontrer par conséquent un artiste, auteur, compositeur, interprète et producteur qui prend en photo de manière quasi systématique les autres artistes qu’il admire, et dont il suit la trajectoire avec un intérêt critique toujours bienveillant, est un événement suffisamment rare et particulier pour être noté. »

La question de la visibilité de ces photographies, son prolongement dans le temps est de fait avant tout une histoire de rencontres, de disponibilités et d’échos du travail auprès des professionnels de la photo ou du milieu de l’art. La Fondation Cartier pour l’art contemporain est la première institution à avoir montré en 2007 David Lynch à travers l’ensemble de ses formes d’expression. Les peintures, dessins, photographies, créations sonores et films expérimentaux de « The Air is on Fire » ont découvert un univers et un processus créatif protéiformes. « Il ne faut pas oublier que David Lynch est un élève des beaux-arts », rappelle Hervé Chandès, directeur de la Fondation Cartier. Depuis, « The Air is on Fire » a voyagé en Europe, d’autres institutions se sont faites le relais des créations du réalisateur de Mulholland Drive et de Twin Peaks, dont la Fondation et son directeur s’avèrent surtout ses plus fidèles soutiens. D’autres projets continuent à être menés telle, cet automne, l’édition de Nudes, livre de ses photos de nus féminins.

Vincent Perez lui aussi n’est pas un autodidacte. Il est un ancien élève de la fameuse école de photographie de Vevey en Suisse. Et si le cinéma l’a happé, différentes rencontres, invitations, d’abord en Russie puis en France, l’ont ré-aiguillonné récemment sur le chemin de la prise de vue et du reportage. « C’est le regard de François Hébel [alors directeur des Rencontres d’Arles, ndlr] qui m’a mis sur le chemin, aidé dans ma sélection et exposé pour la première fois en France, à Arles. L’invitation de Jean-Luc Monterosso d’exposer à la Maison européenne de la photographie a été également déterminante dans la réalisation de mon travail sur les Congolais à Paris et sur la Russie. » La parution aujourd’hui d’Un voyage en Russie aux éditions Delpire ne se serait pas davantage réalisée sans Vera Michalski, propriétaire de la maison d’édition, russophile comme lui et productrice du sujet.

Comme pour Audrey Tautou et autres célébrités du cinéma qui passent derrière l’objectif, les médias se sont faits, et se font largement l’écho de sa passion pour la photographie. Le relais par des institutions en vue comme la MEP, les Rencontres d’Arles ou le Centre des monuments nationaux lui apporte une reconnaissance.

Une réception variable

Quand Philippe Bélaval découvre le travail de Nikos Aliagas et décide de l’exposer à la Conciergerie, le président du Centre des monuments nationaux sait qu’une telle décision contient le risque d’être critiquée, d’être vue aussi comme une opération de communication, voire une opération commerciale. « Les espaces de la Conciergerie n’ont pas été loués », précise-t-il. « L’exposition a été traitée comme n’importe quelle exposition. Mais si elle a pu faire venir à la Conciergerie des personnes qui n’y auraient pas encore mis les pieds, j’en suis ravi. » Si l’incidence de l’exposition sur la fréquentation du site est difficilement mesurable (le prix du billet étant couplé à celui du monument), la fréquentation en hausse du Fort-Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon où l’exposition a été présentée par la suite est un indicateur du succès rencontré auprès du public. La hausse de fréquentation durant les mois d’été de 114 % de l’abbaye de Montmajour, gérée aussi par le Centre des monuments nationaux, montre à son tour l’écho des expositions d’Audrey Tautou et de Kate Barry dans le site.

Plus difficile toutefois est de gagner une légitimité dans le milieu de l’art comme l’acteur réalisateur américain Dennis Hopper ou le couturier Hedi Slimane exposés respectivement ces dernières années par les très réputés galeristes Thaddaeus Ropac ou Almine Rech. Plus que contrastée a été ainsi la réception des photographies de Michel Houellebecq et encore plus de son exposition très controversée « Rester vivant » au Palais de Tokyo. Les retours à la Fiac 2016 n’ont pas été meilleurs. Florence Bonnefous de la Galerie Air de Paris qui le représente a trouvé cependant à Art Basel 2017 une meilleure réception.

Houellebecq le photographe divise autant que Houellebecq l’écrivain. Être reconnu par le milieu de l’art, Michel Houellebecq ne le recherche cependant pas. La photographie pratiquée comme une prise de notes fait partie depuis longtemps du processus créatif de ses ouvrages. Il se moque d’ailleurs du milieu de l’art dans La Carte et le Territoire, non sans le fréquenter et y avoir des amis.

 

 

 

 

Étienne Daho
Dans des portraits en plan rapproché ou légèrement plus large, Étienne Daho met en lumière le dynamisme de la scène musicale pop française. L’affection qu’il porte à ses jeunes ou moins jeunes confrères imprime l’image. Leur photogénie exprime une éternelle jeunesse. Le portrait de Philippe Pascal, chanteur mythique du groupe Marquis de Sade, ou celui de Calypso Valois renvoient en creux aux liens tissés avec eux, en particulier avec la fille du duo culte des années 1980 Elli et Jacno qu’il a vue grandir et qu’aujourd’hui il soutient dans sa carrière de compositeur-interprète.
Christine Coste
 
« Daho l’aime pop »,
du 5 décembre 2017 au 29 avril 2018. Cité de la musique-musée de la musique, 221, avenue Jean-Jaurès, Paris-19e. Ouvert du mardi au vendredi de 12 h à 18 h, samedi et dimanche de 10 h à 20 h. Fermé le lundi 25 décembre 2017 et le 1er janvier 2018. Tarifs: 7 et 5,60 €. Commissaires : Étienne Daho et Tristan Berra. www.philharmoniedeparis.fr
Audrey Tautou
Derrière la caméra, Audrey Tautou est maître de son image. Elle s’en amuse avec espièglerie en détournant les codes de représentation. Ses autoportraits, qui la montrent souvent dénudée, font l’objet de mises en scène conçues dans leurs moindres détails. Décor, costume, accessoires et lumière : elle conçoit tout. Dans cet autoportrait, elle détourne les codes de la photographie d’identité judiciaire prise par la police après une arrestation. La pose nue et les lunettes de soleil sur le nez assument la provocation. Des lunettes aux verres toutefois assez transparents pour montrer un regard évocateur d’ennui, celui peut-être éprouvé devant l’inquisition de certains médias.
Christine Coste
 
Vincent Delerm
Les photographies de tournées, de bord de mer en été ou encore celles qui retracent son histoire personnelle et familiale, égrappent des impressions minimalistes. Depuis plusieurs années, elles forment les notes d’un journal intime et entrent en résonance avec ses textes. En noir et blanc souvent, en couleur aussi, elles privilégient le détail évocateur de voyages, de vacances en famille, de l’atmosphère d’un studio d’enregistrement… Leur expression filtre avec différents registres, libre mais révélatrice d’un œil averti, formé sur le tas par la lecture de photographes ou de cinéastes de renom.
Christine Coste
 
Vincent Delerm,
L’Été sans fin/Songwriting/C’est un lieu qui existe encore,
Actes Sud, trois livres sous coffret, 32 €.
Vincent Perez
En noir et blanc ou en couleur, ses images de Russie relatent son voyage et ses rencontres telle celle avec ce moine bouddhiste dans le datsan d’Ivolguinsk. Les portraits tiennent une place importante dans cette série, la neige, le froid, les intérieurs aussi. Ils évoquent des vies, des quotidiens, des situations bien loin de l’univers des apparatchiks et des milliardaires de Moscou. Ils évoquent également les peuples très différents de ce vaste territoire. L’ancienne Russie soviétique n’est cependant jamais loin. Elle s’inscrit dans le quotidien des personnes ou des situations rencontrées par mille et un détails que ne manque pas de relever Vincent Perez. 
Christine Coste
 
Vincent Perez,
Un voyage en Russie,
éditions Delpire, 208 p., 49 €.

 

 

« Un voyage en Russie »,
du 28 septembre au 28 octobre 2017. Galerie Folia, 13, rue de l’Abbaye, Paris-6e. www.galerie-folia.fr
David Lynch,
Nudes,
Édition Fondation Cartier pour l’art contemporain, 248 p., 45 €.
Pascal Dusapin,
Accords photographiques,
La librairie de la galerie, 205 p., 54 €.
Karl Lagerfeld,
Paris Photo by Karl Lagerfeld,
208 p., 20 €.

 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°706 du 1 novembre 2017, avec le titre suivant : Ces stars qui prennent l’appareil photo

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